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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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« La question de la Petite-Russie » – ainsi certains historiens désignent-ils les événements de la seconde moitié du XVIIe siècle – est, avant de concerner la Moscovie, un problème intérieur polonais. Au milieu du XVIIe siècle, les frontières de l’Ukraine sont à chercher sur les cartes de la Rzeczpospolita. Le mot Ukraine, nous l’avons dit, désigne les marches au sud-est de Varsovie et Cracovie, les terres situées de part et d’autre du Dniepr, limitrophes de la Moscovie, de la Crimée tatare, de l’Empire ottoman détenteur des principautés du Danube, et de la Hongrie, elle aussi vassale du sultan.

Après l’invasion de Batou, la Rus méridionale est devenue partie intégrante du grand-duché de Lituanie. Après l’Union de Lublin, conclue en 1569 entre la Pologne et la Lituanie qui fondent un État uni – la Rzeczpospolita –, ce territoire passe sous domination polonaise. En Lituanie, près des neuf dixièmes des paysans sont des propriétaires libres ; en Pologne en revanche, la paysannerie est entièrement asservie. Doté par le gouvernement des terres fertiles du sud de la Russie, les magnats polonais apportent avec eux le servage. Le plus souvent, leurs propriétés sont d’immenses latifundia, qui permettent la réalisation de gigantesques bénéfices, résultat d’une exploitation impitoyable des serfs. La particularité de l’Ukraine tient à son système d’exploitation des terres : les magnats polonais consentent des baux à des juifs qui prélèvent l’impôt sur leurs domaines, se substituant ici au propriétaire et jouissant de tous ses droits. La colère des paysans se concentre donc tout entière sur le locataire.

La dure condition des paysans ukrainiens est cependant peut-être moins rude que celle de la paysannerie russe, exploitée par des seigneurs russes orthodoxes. La grande différence entre l’Ukraine et l’État moscovite tient à l’existence de la cosaquerie. La création, au milieu du XVIe siècle, de la Sietch zaporogue, république franche cosaque, place le gouvernement polonais devant un problème insoluble. La paysannerie libre, trouvée par les seigneurs de Pologne à leur arrivée dans les steppes méridionales, a été soumise au servage. Les Cosaques, eux, n’entrent pas dans le cadre étatique en vigueur ; d’un autre côté, il est impossible de les anéantir. Bien plus, à l’occasion, la Rzeczpospolita les appelle à la rescousse, pour lutter contre les Tatars, les Turcs, les Suédois ou Moscou. En 1646, deux mille quatre cents Cosaques partent pour la France, avec l’accord du roi de Pologne, et participent à la prise de Dunkerque, arrachée aux Espagnols.

Les Cosaques sont donc utiles, mais ils n’en font qu’à leur tête et sont dangereux. Leur activité principale, « le pain des Cosaques » ainsi qu’ils disent eux-mêmes, consiste à effectuer des raids sur les terres turques et tatares. Cavaliers hors pair, ils s’y entendent également comme personne à manœuvrer leurs tchaïkas – des barques légères. En six semaines, les Cosaques fabriquent une barque en bois, bordée d’écorce de tilleul et enduite de goudron, susceptible de transporter de quarante à soixante hommes. Deux gouvernails – à l’avant et à l’arrière –, dix à seize rames donnent à la tchaïka une mobilité et une rapidité, que ne peuvent concurrencer les bateaux turcs. Raids de cavalerie et expéditions maritimes en direction du littoral anatolien irritent et effraient les Turcs, qui finissent par se plaindre au roi de Pologne. Étienne Bathory, nous l’avons vu, avait trouvé le moyen de rendre les Cosaques inoffensifs, tout en préservant leur utilité. Un Registre avait été établi, le gouvernement prenant à son service un nombre strict de Cosaques (d’abord cinq cents puis, au plus fort de la guerre, Bathory avait accepté d’aller jusqu’à six mille), auxquels on versait une solde.

Les Cosaques du roi de Pologne se divisent en régiments commandés par des colonels élus ; l’armée tout entière choisit un hetman, un essaoul (officier qui assiste l’hetman), un chancelier (ou secrétaire général – generalnyï pisar) et un juge.

Outre les Cosaques enregistrés, on trouve des Cosaques libres de la Sietch, qui n’ont à répondre que devant leur hetman, et encore, uniquement en temps de guerre.

Avec le renforcement du servage, la liberté cosaque attire des paysans toujours plus nombreux, venus des marches polonaises. Le conflit s’aggrave, des révoltes éclatent les unes après les autres, férocement réprimées par Varsovie. Le conflit national et social est brutalement rendu plus aigu par le conflit religieux. L’Union de Brest-Litovsk, en 1569, a donné le signal des attaques contre l’Église orthodoxe : les églises sont supprimées, la hiérarchie ecclésiastique liquidée, les croyants persécutés. Les Cosaques prennent la défense de la foi. Non que leur zèle religieux soit particulièrement intense. Comment le serait-il, d’ailleurs ? La région du Zaporojié ne possède pas une seule église, et les prêtres n’y sont pas autorisés. En outre, au cours de leurs raids, les Cosaques pillent avec le même enthousiasme lieux de culte orthodoxes et catholiques. Les Cosaques ne brandissent donc l’étendard de l’orthodoxie que parce qu’il sanctifie leur lutte. En 1620, le chef des Cosaques zaporogues, Piotr Sagaïdatchny qui, au Temps des Troubles, avait soutenu les Polonais contre Moscou, parvient à convaincre le patriarche de Jérusalem, de passage à Kiev, de consacrer le métropolite de Kiev et d’ordonner des évêques.

Les Polonais les plus lucides ont parfaitement conscience de la dure condition des paysans ukrainiens. On voit ainsi se répandre parmi eux un quatrain en latin, expliquant parfaitement la cause des révoltes : « Le glorieux royaume de Pologne est le Ciel des nobles, le paradis des juifs et l’enfer des paysans4. » Le mécontentement des paysans et des Cosaques se déverse en soulèvements armés. Les Cosaques, en effet, militaires professionnels, ne sont pas les seuls à détenir des armes. Les paysans, fréquentes victimes des incursions tatares, en ont aussi. Les révoltes successives ne sont pas dirigées contre le pouvoir du roi, elles lui sont au contraire une sorte d’adresse : on le prie de rétablir la justice foulée aux pieds par les seigneurs, les juifs, les prélats catholiques et uniates.

En 1632, une délégation cosaque, arrivée à Varsovie après la mort de Sigismond III et revendiquant le droit de participer à l’élection du nouveau roi – elle allègue du fait que les Cosaques sont autant une part de l’organisme étatique de la Rzeczpospolita que la szlachta –, s’attire cette réponse : les cheveux et les ongles sont aussi des parties de l’organisme, mais on les coupe quand ils dépassent trop.

L’écrasement d’une nouvelle révolte, en 1638, semble mettre un terme à la cosaquerie. Le Registre est réduit à mille deux cents hommes, on retire aux Cosaques le droit de choisir leur hetman et leurs officiers, Varsovie envoie un commissaire du gouvernement, on confisque les terres cosaques. La décennie qui suit est un temps de colonisation fulgurante et intensive de l’Ukraine par la Pologne.

L’injure personnelle faite au sotnik (centenier) cosaque Bogdan Khmelnitski – son voisin, un noble polonais, s’empare de son domaine, lui vole sa compagne et fouette à mort son fils âgé de dix ans – est l’étincelle qui met le feu aux poudres. Bogdan Khmelnitski s’enfuit dans la Sietch et soulève les Zaporogues, les appelant à lutter pour les droits cosaques. Ses talents de capitaine et de diplomate, son charisme, la popularité de ses mots d’ordre, ainsi que la faiblesse du gouvernement polonais, assurent aux Cosaques une victoire dont ils sont les premiers surpris.

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