Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
En 1937, Nikolaï Berdiaev écrit : « Le royaume orthodoxe moscovite était un État totalitaire11. » Sans conférer alors à cette expression, encore peu usitée avant-guerre, son sens ultérieur, le philosophe veut souligner le caractère indissociable, au sein de l’État moscovite, de l’orthodoxie (de la foi) et du tsar (du pouvoir). À titre d’exemple, Nikolaï Berdiaev cite « le remarquable théoricien de la monarchie absolue », qui prônait la nécessité pour le tsar, non seulement de diriger l’État, mais également d’œuvrer au salut des âmes.
Le vrai tsar est le gardien de la foi. En portant atteinte aux anciens rites russes, le tsar Alexis montre qu’il ne peut être le vrai tsar. Le pouvoir est donc détenu par l’antéchrist. On assiste à une rupture de la « totalité », du lien organique entre le pouvoir et la foi. L’État moscovite, qui se vit comme la « Troisième Rome », est à la fois le royaume du Christ, le royaume de la justice-vérité (pravda) et le lieu du pouvoir d’État, régi par la non-justice et la non-vérité. Le Schisme, écrit Nikolaï Berdiaev, « porta un premier coup à l’idée de Moscou, Troisième Rome12 », idée d’une fusion des deux royaumes – terrestre et céleste – en un seul. Et il précise que le second coup fut l’œuvre des réformes de Pierre le Grand. En évoquant les « réformes sans âme » de Nikone et de Pierre, Alexandre Soljénitsyne est en accord avec Berdiaev, mais apprécie à sa façon les deux « coups », considérant qu’ils furent dirigés contre la conscience nationale russe.
Les « vieux-croyants » mettent en doute l’authenticité du tsar, ils le soupçonnent de trahison. Un coup non moins lourd est porté à l’idée de la « Troisième Rome » par le champion de la révision des textes et du rétablissement des rites dans leur pureté originelle, ennemi numéro un des « vieux-croyants », le patriarche Nikone. Ce dernier, en effet, remet en question le second terme de la formule de la « Troisième Rome » : « la foi et le pouvoir ». Le patriarche est convaincu que « la part ecclésiastique doit l’emporter », autrement dit que le pouvoir de l’Église est supérieur à celui du tsar. Slavophile connu, Iouri Samarine (1819-1876) écrira que Nikone voulait « instaurer en Russie un papisme national privé13 ».
Outre les facteurs religieux et politiques, des facteurs psychologiques et personnels entrent en ligne de compte. Dans la préface à l’édition révisée du Missel de 1655, le tsar Alexis et le patriarche Nikone apparaissent comme une « dualité élue de Dieu et dotée de la sagesse divine », derrière laquelle « tous les vivants en leur pouvoir… et sous leur unique conduite souveraine, doivent glorifier, par des chants de joie, notre vrai Dieu qui les a élevés ».
Dans l’État moscovite, qui dit double pouvoir, dit troubles. La position occupée par Nikone suscite le mécontentement croissant de la Cour. Le patriarche, il est vrai, fait ce qu’il faut pour dresser tout le monde contre lui. Son despotisme sans bornes, son tempérament volcanique, son orgueil démesuré effraient et indignent ceux qui tombent sous son autorité. Il se montre sévère, intraitable, souvent mesquin dans les choses administratives. Pour surveiller le clergé, il dispose de sa propre police et des streltsy. Par sa morgue et son ambition, par ses interventions constantes dans les affaires temporelles, il dresse contre lui les boïars. Finalement, les sentiments de son protecteur tout-puissant, le tsar, commencent à se refroidir à son endroit. Brossant le portrait d’Alexis Mikhaïlovitch, Nikolaï Kostomarov note que le tsar ne peut vivre sans ami, et ne cesse de tomber sous leur influence mais que, se reprenant et constatant sa dépendance, il sent soudain ces amitiés lui peser14.
Ayant perçu le changement d’attitude du tsar à son égard, Nikone renonce au patriarcat, en juillet 1658. L’indécision d’Alexis, qui ne veut pas juger trop sévèrement son ancien ami, les querelles des dignitaires de l’Église sur la procédure permettant de lui retirer sa dignité de patriarche, laissent l’Église privée de chef jusqu’en novembre 1666. En présence des patriarches d’Alexandrie et d’Antioche, le concile condamne Nikone pour avoir qualifié le tsar de partisan de la latinité et accusé l’Église russe d’adopter les dogmes latins ; il décide de le démettre de sa dignité et de l’exiler au monastère de Saint-Théraponte, à Bieloozero. Il connaîtra par la suite une réclusion plus dure au monastère Saint-Cyrille de Bieloozero, où il mourra en 1681.
Les historiens relèvent (à travers les témoignages de contemporains) nombre de traits positifs dans le caractère de Nikone. Mais ce sont les traits négatifs qui jouent le rôle principal dans sa chute et, ce qui est plus grave, dans le Schisme de l’Église russe. Tout laisse supposer que la révision des livres sacrés pouvait se faire sans explosion. L’exemple du métropolite de Kiev, Pierre Mohila, en fournit une preuve convaincante. On est également fondé à penser que si Nikone n’avait pas quitté le trône patriarcal, abandonnant l’Église à elle-même au cœur même du conflit, le Schisme n’eût pas pris cette tournure de répression ouverte, impitoyable, de la part de l’Église officielle, ni de résistance désespérée, sous la forme de fuite au plus profond des forêts, de fuite au désert et de suicides collectifs par le feu, de la part des « vieux-croyants ».
Les partisans des anciens rites, éprouvés et confirmés à leurs yeux par le fait que les saints de Russie s’étaient adressés à Dieu par leur intermédiaire et en avaient été entendus, produisent des prédicateurs talentueux, propagateurs passionnés de la « vraie foi ». L’un des premiers et plus éminents combattants des innovations de Nikone est, nous l’avons dit, le protopope Avvakoum (1620-1681). Les points communs entre les deux grands acteurs du Schisme, sont stupéfiants. Comme Nikone, Avvakoum est issu d’une famille paysanne. Il se fait connaître par sa ferveur religieuse et ses exorcismes. En 1647, il entre, en même temps que le futur patriarche, dans le cercle des Amis de Dieu dont le tsar est un familier, et compte bientôt au nombre de ses dirigeants. Voyant dans les « innovations » une atteinte à l’orthodoxie, il déclare la guerre à Nikone et aux « nikoniens », montrant une assurance (dans ses sermons diffusés à travers la Russie, il se qualifie d’« envoyé » de Jésus-Christ), une volonté de pouvoir (spirituel), une intolérance sans bornes.
Le symbole de sa foi est simple, il n’admet aucune interprétation : « Je hurlerai jusqu’à la mort… et qu’il en soit ainsi dans les siècles des siècles ! » Au nom de ce principe, Avvakoum endurera d’effroyables souffrances. Il passera les quatorze dernières années de sa vie dans une prison souterraine, à Poustozersk, dans l’Extrême-Nord, au pain sec et à l’eau. Une insolente missive adressée au tsar Fiodor, fils d’Alexis Mikhaïlovitch, dans laquelle il dénoncera son père défunt et le patriarche Joachim, décidera de son destin. Le 1er avril 1682, il montera au bûcher avec deux de ses compagnons.
Ennemi convaincu de la science – « car le rhéteur et le philosophe ne sauraient être des chrétiens » –, arborant fièrement son « ignorance » – il se dit « homme simple et fort plein d’ignorance » –, Avvakoum laisse néanmoins derrière lui cinquante textes divers : entretiens religieux, dispute sur des questions de dogmes, essais théologiques. Une place particulière revient à sa Vie du protopope Avvakoum écrite par lui-même (1672-1675), première tentative – et remarquable réussite – d’emploi de la langue russe parlée en littérature. Dans une lettre au tsar, Avvakoum entreprend de le persuader de renoncer à la langue grecque : « Car tu es russe, Mikhaïlovitch, et non grec. Exprime-toi dans ta langue naturelle ; ne l’abaisse point ni à l’église, ni chez toi, ni dans ton parler quotidien… Dieu ne nous aime pas moins que les Grecs : il nous a transmis l’écriture et la lecture dans notre langue, à travers Cyrille et Méthode. Que voulons-nous de mieux ? Peut-être la langue des anges ? Mais on ne nous l’accordera pas maintenant, non, pas avant la résurrection universelle. »