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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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En surface, la querelle ne concerne que les rites russes, contestés par le patriarche avec la fougue qui le caractérise : signe de croix avec deux doigts, croix à huit branches (au lieu des quatre grecques), processions orientées ou non vers le soleil, ainsi qu’une série d’autres, originels ou apparus à la suite des déformations subies par les textes sacrés. En profondeur, cependant, la querelle vise la nature de l’État russe. Religieuse, elle est également politique, mais aussi psychologique.

Un historien soviétique écrit : dans les années 1660-1680, apparaît le Schisme, « nouvelle forme de mouvement de masse antiféodal dans l’histoire russe »8. Cette affirmation se fonde sur la participation des vieux-croyants aux émeutes et révoltes, en particulier au soulèvement de Stepan Razine. En réalité, le Schisme n’a aucune orientation antiféodale. De nombreux « féodaux » rompent au contraire avec l’Église « nikonienne » et subissent le martyre pour défendre leur foi. En témoigne l’un des joyaux de la Galerie Tretiakov, à Moscou : le tableau de V. Sourikov (1848-1916), intitulé La Boïaryne Morozova. Le peintre y représente le départ en relégation de Fedossia Morozova. Sur un simple traîneau, on emporte loin de Moscou cette ennemie irréductible de Nikone, qui, loin de renoncer, lève bien haut deux doigts au-dessus de sa tête, en signe de fidélité à la « vieille foi ». Fedossia Morozova est l’épouse d’un des boïars les mieux en cour, frère du précepteur et favori du tsar, Boris Morozov. Par son père, elle est en outre apparentée à la tsarine. Fedossia et sa sœur, la princesse Eudoxie Ouroussova, au terme d’effroyables tortures visant à leur faire abjurer la « vieille foi », mourront en prison.

Le Schisme est un soulèvement (bount) idéologique contre tout ce qui est nouveau, étranger et, partant, hostile. La peur du Nouveau et de l’étranger l’emporte finalement, chez une partie des croyants, sur les sentiments à l’égard du tsar – non du tsar en général, mais d’Alexis qui soutient le patriarche. En remplacement d’Alexis, on attend le « vrai tsar », le « libérateur ». Cette attente prend une forme d’extase religieuse.

Le conflit entre les deux conceptions de l’État russe est inévitable. Le martyre enduré par Fedossia Morozova et Eudoxie Ouroussova, représentantes de la plus haute aristocratie moscovite et exhortées à céder par le tsar et le patriarche, prouve que les partisans de la politique d’« ouverture » sont déterminés à aller jusqu’au bout. Cette politique n’est pas celle du seul Nikone, qui s’attache surtout à mettre de l’ordre dans l’Église (tout en ayant, il faut l’avouer, de plus vastes ambitions) ; elle est aussi celle du tsar et de ses plus proches conseillers. Ces derniers changent : à Boris Morozov succèdent Athanase Ordyne-Nachtchokine, chancelier et chef du Possolski Prikaze, puis Artamon Matveïev. Mais chacun d’eux, tout en ayant son point de vue sur la politique étrangère, œuvre pour un élargissement des relations extérieures. Chacun d’eux se prononce en faveur d’une politique étrangère russe active.

L’élargissement des relations avec la Petite-Russie, entrepris sous le règne de Michel, se poursuit et se renforce sous Alexis. Pour Nikolaï Kostomarov, « le transfert de savants kiéviens à Moscou fut un événement capital dans l’histoire de la culture russe du XVIIe siècle9 ». Il s’agit avant tout de « savants théologiens ». Dans les années 1630-1640, le métropolite de Kiev, Pierre Mohila (1633-1647) a remis de l’ordre dans le rituel orthodoxe, devançant Nikone de plusieurs dizaines d’années, sans rien déclencher en Ukraine de semblable aux protestations des « vieux-croyants ». La grande œuvre de Pierre Mohila est la création, à Kiev, d’une Académie théologique préparant des « savants théologiens » tels que n’en connaît pas, alors, l’Église moscovite. Ossip Rtichtchev, ministre de la Cour qui jouit de la confiance d’Alexis, fait venir à Moscou le moine de Kiev Épiphane Slavinetski, étudiant puis enseignant à l’Académie de Pierre Mohila. Avec le groupe de moines qui l’accompagne, ainsi que le moine grec Arsène, Épiphane assume la tâche de réviser les textes sacrés et d’en préparer une nouvelle édition. Nikone, qui accueille avec suspicion les nouveaux venus, ne tarde cependant pas à considérer d’un autre œil Épiphane Slavinetski. Dès lors, il le soutient dans son travail. Le fait que la révision soit effectuée par des moines de Kiev qui, à l’Académie, ont étudié le latin et ont été en contact direct avec les catholiques polonais, ainsi que par le Grec Arsène, catholique converti à l’orthodoxie, suscite la méfiance, voire l’hostilité envers les « nikoniens ».

Deux siècles après les « réformes sans âme de Nikone », Alexandre Soljénitsyne est convaincu que celles-ci sont à l’origine « des persécutions et de l’écrasement de l’esprit national russe10 ». Nikone formule son credo au concile de 1656, déclarant : je suis russe, fils de Russe, mais ma foi est grecque. Le patriarche n’est pas moins russe que ses adversaires, et surtout le premier d’entre eux, le protopope Avvakoum. Le patriarche ne hait pas moins la foi latine – de même la langue latine – que les adversaires des modifications apportées aux textes sacrés. « Pourquoi t’adresses-tu à moi dans cette maudite langue latine ? » lance Nikone à la face du métropolite de Gaza, le Grec Païs Ligaridès, venu tenter de ramener à la raison le patriarche brouillé avec le tsar. Le reproche fait par Alexandre Soljénitsyne à Nikone n’est donc fondé que si l’auteur de La Roue rouge adopte le point de vue des « vieux-croyants » qui transforment l’orthodoxie en monopole national ou, pour reprendre l’expression de Vassili Klioutchevski, « nationalisent l’Église universelle ». Pierre le Grand qui, selon Alexandre Soljénitsyne, poursuivra la lutte contre « l’esprit national russe », procédera à la « nationalisation » de l’orthodoxie, dans l’acception moderne du terme, en étatisant l’Église.

Le Schisme est une querelle religieuse, un conflit divisant l’Église et les fidèles. Toutefois, à la fin de son patriarcat, dans un entretien avec un ancien adversaire repenti, Ivan Neronov, sur les textes sacrés anciens et révisés, Nikone reconnaîtra : « Les uns et les autres sont bons ; qu’on officie avec ceux qu’on voudra, peu importe. » Dans une bien plus grande mesure, le Schisme est politique. Sans en avoir conscience peut-être, les « vieux-croyants » se posent en adversaires de l’idée impériale. À compter du XVe siècle, en effet, Moscou est en marche, avec des coups d’arrêt mais sans dévier de sa route, vers l’empire. Les « vieux-croyants », eux, font précisément dévier l’État, rejetant, sous prétexte de défendre l’Ancien, la dynamique d’élargissement des frontières et de développement. Nikone construit à proximité de Moscou un monastère, véritable palais, baptisé la Nouvelle Jérusalem. Dans une salle, une plaque proclame : ici est le centre de la terre. Des siècles plus tard, Maïakovski écrira : « La terre, on le sait, commence au Kremlin. » Pour Nikone il est évident que le centre de l’univers se situe dans la capitale de la « Troisième Rome ». Mais il est clair aussi que la transformation de Moscou en capitale de l’Église orthodoxe universelle – son but – n’est possible qu’avec l’aide des Grecs. Au péril de leur vie, les « vieux-croyants » défendent ce qui a été réalisé. Pour eux, le but est atteint, ils n’ont pas de doute sur ce point : la vraie foi orthodoxe est la foi russe, tout ce qui n’en relève pas ne relève pas de l’orthodoxie.

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