Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
À Novgorod, le métropolite révèle des traits de caractère qui, par la suite – lorsqu’il deviendra patriarche –, se manifesteront dans toute leur ampleur : ambition, humeur abrupte, sans réplique. Le tsar lui offre un soutien constant. En 1651, Nikone fait la démonstration de sa conception des rapports entre l’Église et le tsar, en persuadant Alexis de transférer les cendres du saint métropolite Philippe, tué sur l’ordre d’Ivan le Terrible, du monastère de Solovki à la cathédrale de l’Assomption, à Moscou. Dans une missive adressée au monastère, le souverain, sur les conseils de Nikone, supplie le saint de pardonner au tsar Ivan le péché commis « par déraison, envie et fureur sans frein ». La cérémonie vise à démontrer la suprématie de l’Église et la justesse de ses positions, et à prouver que le pouvoir temporel a tort, lorsqu’il porte atteinte au pouvoir ecclésiastique.
Nous l’avons dit, les causes du Schisme sont multiples. La forme prise par le conflit qui va déchirer l’Église orthodoxe, est directement liée au caractère du patriarche et à la nature de ses relations avec le tsar. Les lettres adressées par Alexis à Nikone produisent une étrange impression. Le tsar y nomme le patriarche : « Grand soleil rayonnant » ; « mentor des âmes et des corps » ; « mon très-aimé et frère d’armes » ; « ami à moi »… Certes, sous le règne du père d’Alexis, Michel, le patriarche Philarète partageait le trône avec le tsar. Mais Philarète était le père de Michel. Alexis, lui, place le patriarche à ses côtés, parce qu’il a une foi illimitée en lui, qu’il lui fait confiance et l’aime. Nikone, pour sa part, s’intitule : « Grand souverain et très sage Nikone, archevêque de Moscou et de toutes les Russies, Grande, Petite et Blanche, ainsi que de nombreux diocèses, patriarche de la terre et de la mer. »
Le patriarche Nikone accepte de diriger l’Église russe orthodoxe, afin d’y mettre de l’ordre et, avant tout, d’en renforcer la discipline. Il veut également mener à bien la révision des livres sacrés entreprise depuis longtemps.
Le Schisme est souvent présenté comme la lutte de l’Ancien et du Nouveau ; ce n’est pas pour rien que les adversaires de Nikone se nomment « vieux-croyants ». La chose, pourtant, n’est pas si claire. Le véritable défenseur du passé est Nikone qui décide d’en revenir aux sources premières, aux anciens textes byzantins, afin de purifier le rituel russe de tout nouvel élément, de toutes les modifications nées des erreurs d’interprétation et de copie. Au premier abord, il n’y a là aucun prétexte sérieux à d’effroyables persécutions et répressions. Parmi les changements, on trouve la graphie du nom du Christ : au lieu de Issous, la réforme impose la forme Iissous. Au lieu du signe de croix avec deux doigts, on introduit le signe de croix avec trois. Pour Nikone, ces rectifications sont un retour à l’Ancien ; pour de nombreux orthodoxes, il s’agit d’innovations rejetant la tradition familière – russe.
La querelle ne paraît futile qu’au premier regard. Les adversaires de Nikone se situent en terrain solide, celui de la tradition. Anatole Leroy-Beaulieu décèle, dans cette dispute confuse et moyenâgeuse, la grande cause du Schisme : « Le culte minutieux de la lettre, le formalisme. » Pour le peuple russe, écrit l’auteur de L’Empire des tsars et les Russes, « demeuré à demi païen sous l’enveloppe chrétienne, les invocations religieuses étaient comme des formules magiques dont la moindre altération eût détruit la vertu »3. L’historien français reprend presque mot pour mot la pensée de son homologue russe Nikolaï Kostomarov : « La piété des Russes consistait en une observance aussi précise que possible des marques extérieures de la religion, auxquelles était attribuée une force symbolique, conférant la Grâce divine4. »
L’hostilité envers les modifications imposées par Nikone a deux fondements. Le premier est une attitude soupçonneuse et hautaine à l’égard de la raison et du savoir scientifique. Pour trouver les vrais textes originaux, ordre est donné par Nikone, nous l’avons dit, de rassembler les anciens livres et manuscrits, et de les vérifier. On en fait grief au patriarche. « Un sentiment de crainte et de dégoût, écrit Vassili Klioutchevski, s’emparait du Russe encore imprégné du mode de pensée ancien, à l’idée de la sagesse hellène, rhétorique et philosophique. » L’historien cite un ancien texte russe : « Car je ne suis pas instruit par le verbe et la raison, je ne suis pas instruit par la dialectique, la rhétorique et la philosophie, mais j’ai en ai moi la raison du Christ5. »
Le second fondement est l’attitude à l’égard des Grecs et du passé byzantin. Le tsar Alexis nourrit une vive sympathie pour tout ce qui est grec, considérant qu’il s’agit là de la part la plus ancienne du monde orthodoxe. Cette grécophilie lui vient de son grand-père, le patriarche Philarète, qui voyait dans le tsar moscovite l’héritier des tsars grecs orthodoxes (des empereurs byzantins). Alexis ne se tient pas seulement pour le tsar de toute la Russie, il est aussi le tsar universel, le tsar de l’Orient orthodoxe tout entier. Grécophile lui aussi, Nikone le soutient sur ce point avec enthousiasme. Les modifications apportées aux livres sacrés sont, pour Nikone, un moyen essentiel de supprimer les désaccords avec l’Église grecque, nés, précisément, en raison des erreurs contenues dans les textes russes.
Les adversaires de Nikone ne contestent aucunement le caractère universel du tsar russe. Ils réfutent en revanche la nécessité d’aller chercher auprès des Grecs les sources de la véritable orthodoxie. À la grécophilie de Nikone, ses ennemis opposent leur grécophobie. Ils voient dans la chute de Byzance un châtiment mérité pour l’acceptation (fût-elle temporaire) de la réunion des Églises, lors du concile de Florence. Ils se refusent en outre à reconnaître l’autorité de l’Église grecque, qui subit le joug turc. Du point de vue des adversaires de Nikone, l’Église grecque doit, au contraire, adopter les textes et les rites russes.
Vassili Klioutchevski qualifie de « vice organique de la société religieuse russe ancienne » le fait qu’elle « se considère comme seule détentrice de la vraie foi dans le monde, qu’elle tient pour seule juste sa conception du divin, qu’elle présente le Créateur de l’univers comme son Dieu russe »6. On peut toutefois estimer que ces convictions sont également sources de force, qu’elles maintiennent la cohésion de la société russe aux époques les plus noires et les plus troublées de son histoire. Pour Anatole Leroy-Beaulieu, « l’attachement du peuple moscovite à ses rites et à ses textes traditionnels était d’autant moins justifié que textes et rites avaient subi plus d’altérations »7. Mais c’est le point de vue d’un rationaliste français. La justification la plus convaincante des querelles engendrées par l’action de Nikone – qui allaient prendre une tournure fanatique, impitoyable et sanglante – est le désir des deux parties de voir en Moscou la « Troisième Rome ».
Le patriarche est un ennemi aussi acharné de la « latinité » que son principal adversaire, Avvakoum, qui deviendra la figure emblématique du Schisme. Ils ne divergent que sur un point : Avvakoum se contente de ce qui a été obtenu, il ne vise qu’à protéger la « Troisième Rome » des ennemis menaçant la véritable orthodoxie, qu’à s’isoler du monde extérieur et à vivre dans son univers moscovite. Le patriarche, lui, cherche un moyen de transformer l’Église russe en Église universelle, en sortant des limites de Moscou et en attirant dans la capitale tout ce qui peut favoriser le renforcement, l’élargissement de l’influence et du pouvoir de l’orthodoxie, de la foi russe.