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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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Il revit les deux cadavres par terre, la flaque de sang qui se répandait sur le sol, et une écaille de poisson qui flottait sur cette mare de sang. Il sentit le dernier souffle du garçon irlandais dont il avait volé l’identité et l’argent, et revit les joues rouges de sa fiancée qui le cherchait, hurlant son nom sur le bateau de l’Immigration. Et en un clin d’œil, plus rapidement qu’avec sa LaSalle, Bill revécut son existence de violences, d’abus et de viols. « C’est fini ! » pensa-t-il, gagné par la panique. Tout le sang qu’il avait versé et toutes les larmes qu’il avait provoquées envahirent son cerveau, tandis que ses tympans étaient déchirés par le bruit insistant de la sonnette, et par la voix âpre d’un des deux policiers qui criait : « Cochrann Fennore, ouvrez ! Police ! »

En proie à la terreur, Bill se glissa à l’intérieur de la villa par une fenêtre ouverte, s’habilla en toute hâte et atteignit le petit portail en bois au fond du jardin. Il l’ouvrit, jeta un œil alentour puis se mit à courir. Courir, courir. Jusqu’à ce qu’il s’effondre à terre, hors d’haleine. Alors il se dissimula derrière un buisson et tenta de respirer. Mais, autour de lui, tout se teignait de rouge. Le sang sortait de la terre et des branches sèches. Même le ciel se colorait de rouge. Il se leva brusquement et se remit à courir, courir, courir. Plus pour échapper à lui-même qu’à la police. Et alors qu’il courait — sans savoir où il se dirigeait, ni où il se trouvait — il commença à entendre un ronflement dans sa tête, de plus en plus fort. Il se boucha les oreilles et hurla pour couvrir ce bruit. Soudain il trébucha et tomba dans un escarpement. Il se mit à rouler, les branches lui égratignant le visage et les mains. À mi-pente, il fut arrêté par un tronc d’arbre. Sous le choc, il resta un instant plié en deux. Il essaya de se relever, ses jambes cédèrent et il glissa. Alors il se remit à rouler. Il parvint à s’agripper à une racine. Il haletait. Mais le ronflement ne cessait de lui remplir les oreilles. Tout à coup, il y eut une explosion de couleurs flamboyantes, et puis tout devint noir.

Dans l’obscurité, le ronflement reprit, familier. La caméra tournait. Et lui se trouvait là, au milieu du plateau. Assis sur un fauteuil dur et inconfortable. Il tenta de bouger. Il avait les mains et les pieds liés par des cordons de cuir. Il entendait des voix derrière lui. Il voulut se tourner, mais sa tête et son menton étaient immobilisés aussi. Une calotte froide était fixée en haut de son crâne et laissait échapper un liquide encore plus froid. De l’eau. De l’eau pure. Le meilleur conducteur de l’électricité. Il était sur la chaise électrique. Ruth apparut. Habillée en gardienne de prison. Elle s’approchait de lui et caressait son visage. Sa main avait un doigt amputé. Et du sang coulait de la blessure. Ruth le regardait, pleine d’adoration. « Je t’aime » murmurait-elle. Mais à cet instant, un metteur en scène — Erich Von Stroheim ? — portait le mégaphone à sa bouche et lançait : « Action ! » Alors l’expression de Ruth changeait. Elle le fixait avec un regard froid, de glace, et, de sa main ensanglantée, abaissait le levier qui commandait le courant. Bill sentit la décharge lui traverser le corps : Ruth riait et Von Stroheim continuait à crier « Action ! », les projecteurs de dix mille watts éclairaient le plateau en l’aveuglant et les caméras ronflaient sournoisement en filmant sa mort.

Bill hurla et ouvrit les yeux d’un coup.

Il faisait nuit. Il était encore agrippé à la racine. L’obscurité était totale. Pas la moindre lumière. Il ne savait pas où il était.

Et il avait peur. Comme lorsqu’il était petit et que son père arrivait, ceinture enroulée autour du poing. Une peur qui lui coupait la respiration, lui glaçait les mains et lui paralysait les jambes. Comme toujours, quand il faisait nuit.

Alors, lentement, les larmes commencèrent à lui monter aux yeux et puis à couler, se mêlant à la terre qui lui salissait le visage et la transformant en boue.

Bill resta accroché à cette racine toute la nuit, les pieds calés contre une pierre, tremblant, seul avec le poids de sa propre nature. Seul avec l’horreur à laquelle il s’était abandonné, depuis six ans maintenant. Et dans cette obscurité, il se perdit complètement. Il perdit le chemin. Les images du passé, le temps qui s’écoulait, tout se mêla et se superposa — son enfance de douleur et sa jeunesse dépravée, New York et Los Angeles, ses victimes et ses espoirs, sa pauvreté et sa richesse, la camionnette à quarante dollars dans laquelle il avait violé Ruth et sa LaSalle super rapide, son visage et le masque du Punisher, la terreur devant son père et celle devant la chaise électrique, ses rêves et ses cauchemars —, donnant naissance à une espèce de marécage de sables mouvants, sombres et effrayants, qui l’entraînaient dans une zone encore plus noire de cette nuit noire qui ne se décidait pas à finir. L’aube ne lui apporta aucune lueur mais le laissa englué dans cette boue obscure, qui était tout ce qui lui restait. C’était son héritage.

Bill avait ouvert grand les portes à sa folie.

56

Manhattan, 1928

« C’est d’la merde, ce micro ! » explosa Christmas, assis à son poste de travail à la CKC. Il regarda nerveusement l’horloge.

« Qu’est-c’qu’il a ? » demanda Cyril.

Christmas ne répondit rien. Il vérifia à nouveau l’heure. Sept heures vingt. Plus que dix minutes avant le direct et l’invité n’était pas encore là. Karl et Cyril allaient faire une de ces têtes, en le voyant ! Mais la jubilation qu’il avait goûtée par avance à l’idée de leur surprise était gâchée par le mélange de rancœur et d’incrédulité qui bouillonnait en lui depuis qu’il avait appris ce que Karl avait fait. Karl le traître. Karl le salaud. Mais son heure était arrivée, à lui aussi ! Christmas avait couvé sa colère pendant une semaine entière, sans qu’un mot ne lui échappe. Mais le moment était venu de rendre des comptes. Avec un énervement mal contrôlé, il démonta le microphone et fouilla dans un tiroir.

Karl le regardait, sourcils froncés.

« Qu’est-c’que tu cherches ? » insista Cyril, patient.

Christmas ne répondait toujours pas. Il jura à mi-voix et éparpilla autour de lui câbles et chevilles. Puis il regarda à nouveau l’horloge.

« Qu’est-c’qui va pas, avec ce truc ? » demanda à nouveau Cyril en examinant le micro.

Christmas se retourna et le lui arracha brusquement des mains :

« C’est d’la camelote, ça vaut pas un clou ! maugréa-t-il exaspéré.

— Il a raison, Cyril : pour une diva comme lui, il ne faut que le meilleur » intervint Karl, sarcastique.

Christmas planta sur lui ses yeux noirs.

Karl soutint son regard, puis se tourna vers la fenêtre et écarta le tissu sombre pour jeter un œil dehors.

« Ferme ça ! ordonna Christmas. Tu sais bien que la lumière me gêne.

— Il y en a des choses qui te gênent, ces derniers temps ! fit remarquer Karl en replaçant le rideau.

— Ben oui, t’as raison, répliqua sombrement Christmas. Et en haut de la liste, y a toi !

— Mais qu’est-c’qui vous prend, à la fin ? intervint Cyril, se levant et se plaçant entre les deux autres, comme par hasard. On n’a plus que dix minutes ! Calmez-vous, fit-il d’un ton conciliant. C’est la célébrité qui vous pousse à vous disputer comme deux femmelettes hystériques ? il rit en secouant la tête.

— Quand on vient de nulle part, un rien vous monte à la tête, fit Karl en fixant Christmas.

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