Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
— « Laisse. Nous avons fini. ».
— « Et notre lait ? » fit-elle, d’une voix gaie. « Vite ! Qu’est-ce que va dire l’oncle Antoine si Jean-Paul n’a pas bu son lait ? »
L’enfant qui, le coude dressé, repoussait déjà la timbale, s’arrêta pour fixer sur l’oncle Antoine un regard volontaire, chargé de défi. Il s’attendait à quelque menace. Déconcerté par le sourire complice et le clignement d’œil qu’Antoine lui décochait, il hésita une seconde ; puis, une gaieté malicieuse éclaira sa frimousse ; et, sans quitter Antoine des yeux, comme pour le prendre à témoin de sa docilité, il vida sa timbale sans reprendre souffle.
— « Maintenant, Jean-Paul va venir faire un bon somme, pour que maman puisse déjeuner tranquille avec l’oncle Antoine et l’oncle Dane », reprit Jenny, en dénouant la serviette, et en aidant le petit à descendre de sa chaise.
Les deux hommes restèrent seuls.
Daniel fit quelques pas sur place, arracha au tronc du platane une lamelle d’écorce qu’il considéra distraitement avant de la briser entre ses doigts. Puis, il tira de sa poche une nouvelle tablette de gomme, et se remit à mastiquer. Enfin, il revint à sa chaise longue, et s’y allongea.
Antoine se taisait. Il songeait à Daniel, à la guerre, à l’attaque ; il songeait à cette confrérie mystique de la première ligne. Le petit Lubin, au Mousquier, — ce petit Lubin, qui, si souvent, lui rappelait son ancien collaborateur, le jeune Manuel Roy, — n’avait-il pas, un jour, à table, soutenu, avec un frémissement de la voix et de la nostalgie dans le regard, qu’« on peut dire ce qu’on voudra, la guerre a aussi sa beauté » ? Parbleu : c’était un gamin de vingt ans qui avait brusquement passé des bancs de la Sorbonne à la caserne, d’une équipe de football aux tranchées ; qui était arrivé au front sans avoir rien « commencé » dans le civil, sans rien laisser derrière lui. Il s’était enivré gaillardement de ce sport périlleux. « La beauté de la guerre », se disait Antoine. « Est-ce que ça compte, auprès de toutes les horreurs que j’ai vues ? »
Brusquement, un souvenir lui revint. Une nuit — au début de septembre 14, au cours de cette longue bataille qu’Antoine, en lui-même, continuait à appeler « les attaques de Provins », et qui était pour tous la bataille de la Marne, — il avait eu à déménager en vitesse son poste de secours, sous un violent bombardement. Après avoir réussi à évacuer les blessés, il était parvenu, en rampant dans un fossé, suivi de ses infirmiers, à s’éloigner des points de chute et à atteindre une masure décapitée, dont les murs épais et la cave voûtée pouvaient offrir un refuge provisoire. À ce moment, les canons ennemis avaient allongé leur tir. Les obus se rapprochaient. Il avait aussitôt fait descendre tous ses hommes dans la cave, et refermé lui-même la trappe sur eux. Puis il était resté seul, une vingtaine de minutes, au rez-de-chaussée de la maison, accoté à la porte d’entrée, guettant la fin de la rafale. Et c’est alors que la chose s’était produite. Un éclatement brutal, à trente ou quarante mètres, l’avait fait reculer précipitamment au fond de la salle, sous un nuage de plâtras : et là, il s’était heurté à ses hommes, debout, alignés dans l’obscurité. Comment étaient-ils là ? Voyant que le major dédaignait de se « planquer » avec eux, ils avaient, un à un, soulevé la trappe, et, sans se donner le mot, ils étaient venus se ranger silencieusement derrière leur chef.
« C’était pourtant un assez sale moment », songea Antoine. « Mais cette preuve de solidarité, de fidélité, m’a procuré une minute de joie que je n’oublierai jamais… Cette nuit-là, si quelque Lubin m’avait dit : “La guerre a aussi sa beauté”, peut-être que j’aurais dit : oui… »
Aussitôt il se ressaisit :
— « Non ! »
Daniel, surpris, tourna la tête. Antoine, sans s’en apercevoir, avait parlé à mi-voix.
Il sourit légèrement :
— « Je veux dire… », commença-t-il.
Il souriait, comme pour s’excuser. Il renonça à s’expliquer, et se tut.
Au premier étage, on entendait pleurer Jean-Paul, qui refusait de se laisser mettre au lit.
VIII
Jenny avait couché l’enfant dans son petit lit, et, comme chaque matin, en attendant qu’il fût endormi, elle s’habillait pour pouvoir, aussitôt après le déjeuner, aller prendre son service à la lingerie de l’hôpital. Lorsqu’elle passait devant l’une des fenêtres, elle apercevait à travers le tulle les deux hommes qui devisaient sous les platanes. La voix sans timbre d’Antoine ne parvenait pas jusqu’à elle ; celle de Daniel, lasse, avec de brusques éclats, montait par instants, sans toutefois que Jenny pût distinguer les paroles.
Elle se rappelait, avec un serrement de cœur, les deux jeunes hommes qu’ils avaient été, robustes, insouciants, gonflés l’un et l’autre de projets ambitieux. La guerre en avait fait ce qu’ils étaient aujourd’hui… Du moins ils étaient là, eux ! Ils continuaient à vivre ! Leur état s’améliorerait ; Antoine retrouverait sa voix ; Daniel s’accoutumerait à sa boiterie ; bientôt ils reprendraient leurs existences !… Jacques, non ! Lui aussi, par ce clair matin de mai, il aurait pu être vivant, quelque part… Elle aurait tout quitté pour le rejoindre… Ils seraient deux pour élever leur fils… Mais tout était à jamais fini !
La voix de Daniel s’était tue. Jenny s’approcha de la croisée et vit qu’Antoine se dirigeait vers la maison. Elle cherchait, depuis la veille, une occasion de le voir seul. Elle s’assura d’un coup d’œil que Jean-Paul ne s’agitait plus, acheva d’agrafer sa jupe, mit rapidement un peu d’ordre dans sa chambre, et ouvrit la porte sur le palier.
Antoine gravissait lentement l’escalier, la main agrippée à la rampe. Lorsqu’il leva la tête et l’aperçut, elle sourit, posa un doigt sur ses lèvres, et vint au-devant de lui :
— « Venez le voir dormir. »
Trop essoufflé pour répondre, il la suivit sur la pointe des pieds.
La chambre, tapissée d’une toile de Jouy à dessins bleus, était très grande ; plus longue que large. Le fond était occupé par deux lits pareils, entre lesquels était placé celui de l’enfant. « Ce doit être l’ancienne chambre des parents Fontanin », se dit Antoine, cherchant à s’expliquer ces lits jumeaux, qui, chose curieuse, semblaient être utilisés l’un et l’autre, car chacun d’eux était flanqué d’une table de chevet garnie d’objets familiers. Au-dessus des lits, au centre du panneau, attirant le regard comme une présence, était accroché un portrait de Jacques, grandeur nature : une peinture à l’huile, de facture moderne, et qu’Antoine voyait pour la première fois.
Jean-Paul sommeillait, recroquevillé, une épaule enfouie sous le traversin, les cheveux emmêlés, les lèvres entrouvertes et humides ; le bras libre était allongé sur la couverture, mais sans abandon : le petit poing était serré, comme pour un pugilat.
Antoine désigna le portrait, avec une mimique interrogative.
— « Une toile que j’ai rapportée de Suisse », souffla Jenny. Elle contempla à son tour la peinture, puis l’enfant : « Ce qu’ils se ressemblent ! »
— « Et si vous aviez connu Jacques à cet âge-là ! »
« Mais », songeait-il, « ça n’implique en rien qu’ils se ressembleront moralement… Les innombrables éléments étrangers à Jacques que ce gosse porte en lui ! » Il acheva sa pensée à mi-voix :
— « Étrange, n’est-ce pas ? cette multitude d’ancêtres, proches et lointains, directs et indirects, qui ont collaboré à cette petite existence ! Quels sont ceux dont l’influence prédominera ? Mystère… Chaque naissance est un miracle inédit ; chaque être est un ensemble d’éléments anciens, mais un assemblage entièrement neuf… »