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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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L’enfant, sans s’éveiller, sans desserrer le poing, replia brusquement le bras devant son visage, comme pour se dérober à l’examen. Antoine et Jenny sourirent en même temps.

« Étrange aussi », se dit-il, tandis que tous deux, en silence, reculaient à l’autre bout de la pièce, « étrange que, sur toutes les possibilités d’êtres différents que Jacques portait en lui, celui-là seul — ce composé-là, Jean-Paul, et aucun autre — ait trouvé sa forme, ait éclos à la vie… »

— « De quoi ce pauvre Daniel vous parlait-il avec tant d’animation ? » demanda-t-elle, en retenant un peu sa voix.

— « De la guerre… Quoi qu’on fasse, c’est toujours par cette obsession-là qu’on est repris. »

Les traits de Jenny se durcirent :

— « Avec lui, c’est un sujet que je n’aborde jamais plus. »

— « Non ? »

— « Il émet trop souvent des opinions qui me font honte pour lui… Des choses qu’il trouve dans ses journaux nationalistes… Des choses que Jacques n’aurait jamais supporté qu’il dise devant lui ! »

« Et elle, quels journaux lit-elle donc ? » se demanda Antoine. « L’Humanité, en souvenir de Jacques ? »

Elle se rapprocha brusquement :

— « Le soir de la mobilisation (je vois encore l’endroit : devant la Chambre, près d’une guérite de factionnaire) Jacques m’a dit, en me saisissant le bras : “Voyez-vous, Jenny ; à partir d’aujourd’hui, il faudra classer les gens d’après leur acceptation ou leur refus de l’idée de guerre !” »

Elle demeura un instant immobile ; les paroles de Jacques résonnaient encore en elle. Puis elle eut un soupir étouffé, tourna sur elle-même, et vint s’asseoir devant un secrétaire d’acajou, dont le battant était ouvert. D’un geste, elle invita Antoine à prendre un siège.

Il restait debout, examinant le portrait. Jacques y était peint de trois quarts, assis, la tête hardiment levée, une main crispée sur la cuisse. Il y avait un peu de défi dans cette pose. Mais elle était naturelle, et Jacques aimait à s’asseoir ainsi. La mèche roux sombre barrait durement le front. (« Plus tard, les cheveux du petit fonceront aussi », se dit Antoine.) Le regard encaissé, la grande bouche au pli amer, la mâchoire tendue, donnaient au visage une expression tourmentée, presque farouche. Le fond était inachevé.

— « Ça date de juin 14 », expliqua Jenny : « C’est l’œuvre d’un Anglais, un nommé Paterson, — qui se bat maintenant dans les rangs bolchevistes, paraît-il… Vanheede avait recueilli ce portrait chez lui, et me l’a donné, à Genève. Vous savez, le petit Vanheede, l’albinos, l’ami de Jacques… J’ai dû vous en parler, dans mes lettres. »

De souvenir en souvenir, elle se mit à raconter tout son séjour en Suisse. (Elle était visiblement heureuse de s’entretenir avec Antoine, de ces choses qu’elle taisait à tous.) Vanheede l’avait conduite à l’Hôtel du Globe, lui avait montré la chambre de Jacques (« une mansarde, sur un palier, sans fenêtre… »), l’avait emmenée au Café Landolt, au Local, l’avait présentée aux survivants des réunions de la Parlote… C’est parmi eux qu’elle avait retrouvé Stefany, l’ancien collaborateur de Jaurès à l’Humanité (que Jacques lui avait fait connaître à Paris). Stefany avait réussi à gagner la Suisse, où il avait créé un journal : Leur Grande Guerre. Il était un des plus actifs de ce groupe de purs socialistes internationaux… « Vanheede m’a aussi accompagnée à Bâle », dit-elle, les yeux songeurs.

Elle se pencha vers son secrétaire, ouvrit un tiroir fermé à clef, et, avec précaution, comme d’un reliquaire, elle en tira un paquet de feuilles manuscrites. Avant de les donner à Antoine, elle les garda quelques secondes dans ses mains.

Antoine, intrigué, avait pris les papiers, et les feuilletait. Cette écriture…

Vous voilà aujourd’hui face à face, avec des balles dans vos fusils, stupidement prêts à vous entretuer…

Tout à coup, il comprit. Il tenait là, entre ses doigts, les dernières pages griffonnées par Jacques à la veille de sa mort. Les feuillets étaient froissés, surchargés de ratures, tachés d’encre d’imprimerie. L’écriture était bien celle de Jacques, mais méconnaissable, déformée par la hâte et la fièvre, tantôt violente et appuyée, tantôt tremblée comme celle d’un enfant :

L’État français, l’État allemand, ont-ils donc le droit de vous arracher à votre famille, à votre travail, et de disposer de votre peau, contre vos intérêts personnels les plus évidents, contre votre volonté, contre vos convictions, contre les plus humains, les plus légitimes, de vos instincts ? Qu’est-ce qui leur a donné, sur vous, ce monstrueux pouvoir de vie et de mort ? Votre ignorance ! Votre passivité !…

Antoine leva les yeux.

— « Le brouillon du manifeste », murmura Jenny, d’une voix altérée. « Plattner me l’a remis à Bâle… Plattner, le libraire qui s’était chargé de l’impression… Ils avaient gardé le manuscrit, ils m’ont… »

— « Ils ? »

— « Plattner et un jeune Allemand, Kappel, qui avait connu Jacques… Un médecin… Qui m’a été d’un précieux secours pour l’accouchement… Ils m’ont fait visiter le taudis où Jacques avait logé, où il avait écrit ça… Ils m’ont menée sur le plateau d’où il est parti en avion… » Elle revivait, en le racontant, son séjour dans la ville frontière, remplie de soldats, d’étranger, d’espions… Elle revoyait ces bords du Rhin qu’elle essayait de décrire à Antoine, les ponts gardés militairement, la vieille maison de Mme Stumpf, la soupente habitée par Jacques, l’étroite lucarne qui s’ouvrait sur un paysage charbonneux de docks… Le trajet qu’elle avait fait jusqu’au plateau, avec Vanheede, Plattner et Kappel, dans la carriole branlante d’Andrejew, la même qui avait conduit Jacques au rendez-vous de Meynestrel… Elle entendait encore la voix gutturale de Plattner, expliquer : « Ici, nous avons grimpé le talus… Il faisait nuit… Ici, nous nous sommes couchés, en attendant le petit jour… Ici, dans l’échancrure de la crête, l’avion est apparu… Il s’est posé là-bas… Thibault est monté… »

— « Qu’a-t-il fait, à quoi songeait-il, pendant cette attente sur le plateau ? », soupira-t-elle. « Ils disent qu’il s’est éloigné d’eux… Qu’il a été s’étendre à l’écart, tout seul… Il a dû pressentir sa mort. Quelles ont été ses dernières pensées ? Je ne le saurai jamais. »

Antoine, les regards attirés vers le portrait, réfléchissait, lui aussi, en écoutant la jeune femme, à cette veillée sur le plateau, à cette arrivée de l’avion fatal — à cet absurde sacrifice ! Il songeait à l’inutilité tragique de cet héroïsme, et de tant d’autres… À l’inutilité de presque tous les héroïsmes. Vingt souvenirs de guerre lui revenaient à l’esprit, sublimes et vains ! « Presque toujours », pensait-il, « c’est une faute de jugement qui est à la base de ces folies courageuses : une confiance illusoire en certaines valeurs dont on ne s’est pas demandé, froidement, si elles méritaient la suprême abnégation… » Il avait — jusqu’au fétichisme — le culte de l’énergie et de la volonté ; mais sa nature répugnait à l’héroïsme ; et quatre années de guerre n’avaient fait que fortifier cette répugnance. Il ne cherchait nullement à rapetisser l’acte de son frère. Jacques était mort pour défendre ses convictions ; il avait été conséquent avec lui-même, jusqu’au sacrifice. Une telle fin ne pouvait inspirer que du respect. Mais, chaque fois qu’Antoine songeait aux « idées » de Jacques, il se heurtait toujours à cette contradiction fondamentale : comment son frère, qui, de toutes les forces de son tempérament et de son intelligence, haïssait la violence — (et ne l’avait-il pas prouvée, cette haine foncière, lorsqu’il n’avait pas hésité à risquer sa vie pour lutter contre la violence, pour prêcher la fraternisation et le sabotage de la guerre ?) — comment avait-il pu, pendant des années, militer pour la révolution sociale, c’est-à-dire soutenir la pire violence, la violence théorique, calculée, implacable, des doctrinaires ? « Jacques n’était tout de même pas assez naïf », se disait-il, « Jacques n’avait tout de même pas assez d’illusions sur la nature de l’homme, pour croire que la révolution totale qu’il espérait pût se faire sans de sanglantes injustices, sans une hécatombe d’innombrables victimes expiatoires ! »

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