Dominium Mundi. Livre II
- Автор: Baranger François
- Серия: Dominium Mundi #2
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Critic
- ISBN: 979-1-090648-18-0
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Dominium Mundi. Livre II». Краткое содержание книги:
« Que suggères-tu, Abel ? tonna Tancrède en essayant de couvrir le tumulte. Qu’Albéric ment ? Que les huit autres personnes qui sont revenues avec lui mentent ? Que je mens ? »
Il n’aurait pas dû finir là-dessus, c’était du pain béni pour le dissident de service.
« Et pourquoi pas ? Je n’ai aucune confiance dans la parole d’un soldat ! »
Beaucoup de protestations fusèrent, ainsi que quelques sifflets.
« Avouez ! continua pourtant Abel sur le même ton, sans tenir compte de l’hostilité que son attitude provoquait. Avouez que vous avez éliminé ce pauvre Ignacio et que vous vous êtes débarrassé de son corps à l’abri des regards. »
J’avais beau m’y attendre, ce n’était jamais agréable de subir de telles accusations en public.
« C’est grotesque ! lançai-je, un peu à court de répartie. Tu divagues !
— Cela n’a rien de grotesque. Au contraire, je trouve que c’est tragiquement crédible ! Tout le monde sait qu’Ignacio était une gêne pour toi, un obstacle à tes velléités dictatoriales. »
Je battis des paupières.
« À mes quoi ? »
C’était si pitoyable que je n’avais même pas envie de répondre.
« Cesse donc de raconter n’importe quoi, Abel ! cria quelqu’un dans l’assistance. Albéric n’a rien d’un dictateur. Nous le savons et tu le sais aussi.
— Il a des partisans, bien entendu, répondit celui-ci, rouge de fureur. Il n’empêche qu’Ignacio en traître à la solde de la Legio Sancta, je n’achète pas ! »
Tancrède se leva en ouvrant sa chemise. Il exhiba l’énorme cicatrice qui couvrait son omoplate droite, montait sur son épaule et redescendait sur la clavicule. Elle était encore rose et luisante. Recevoir une décharge T-farad sans la protection d’un exosquelette de guerre laissait des traces.
« Et cela, achètes-tu, piéton ? Ou bien souhaites-tu insinuer que je me suis fait ça tout seul ? »
Ce jour-là, l’éloquence de Tancrède n’était pas plus en forme que la mienne.
« Et alors, qu’est-ce que ça prouve ? fulmina Abel. Tu es un soldat, ton corps entier doit être couvert de cicatrices !
— On voit bien que celle-ci est récente ! lança Élisée Dourdhal.
— D’accord, répliqua Abel en croisant les bras comme un enfant boudeur, alors parce que ce soldat a une cicatrice récente, nous devons accepter leur histoire ? Vous êtes tous bien crédules ! Si Albéric se permet de supprimer l’un des nôtres juste parce qu’il ne lui revient pas, qui sera le suivant ? Vous ? Moi ?
— Plutôt toi ! » cria quelqu’un sur la gauche sur un ton goguenard, déclenchant aussitôt une bordée de rires.
Il était manifeste que la révolte d’Abel rencontrait assez peu d’écho dans la communauté. Pour autant, il ne fallait pas la négliger, car elle pouvait agir comme un poison lent.
Alors que je m’apprêtais à hausser le ton pour faire cesser cet esclandre ridicule, quitte à apporter de l’eau au moulin paranoïaque d’Abel en me comportant effectivement en dictateur, une voix étrange se fit soudain entendre. Une voix qui rétablit instantanément le silence en figeant tout le monde de stupeur.
« Ep’taknar up tir nu’tok, Albe’rik ant’nak ar yp. »
Une centaine de regards se tournèrent vers l’entrée. Tan’hem était là, appuyé sur son long bâton, à la manière typique des sages atamides. Il ne manquait pas de prestance dans son long drapé enroulé autour du corps et noué par des rubans colorés. Face à la petite foule qui le dévisageait comme une bête curieuse, son regard n’exprimait pas plus d’appréhension que d’arrogance.
« Je vous prie d’excuser cette intrusion d’une rare impolitesse, pensa-t-il. Néanmoins, ayant fortuitement entendu votre discussion, j’ai éprouvé le besoin de venir défendre Albéric. »
Un murmure de surprise bruissa dans l’assistance, puis prit de l’ampleur à mesure que les évadés comprenaient ce qui venait de se passer.
« Nom de Dieu, vous avez entendu ça ? C’était dans nos…
— Il n’a pas parlé. Enfin, il n’a pas vocalisé. Il a parlé directement dans nos têtes !
— Bon sang, alors ils peuvent vraiment parler par la pensée…
— Je crois que je vais me sentir mal… »
Je ne pus m’empêcher de sourire. J’étais moi-même passé par tous les stades de l’ébahissement lorsque j’avais fait cette expérience pour la première fois, dans la tente du conseil des sages.
« Encore une fois, reprit Tan’hem à l’adresse de tous, j’espère que vous me pardonnerez de m’immiscer dans une affaire qui ne concerne pas mon peuple. Il m’a semblé que je pouvais peut-être apporter une modeste contribution au différend qui vous oppose. »
Devinant ce que Tan’hem s’apprêtait à faire, je jetai un coup d’œil du côté d’Abel. Il paraissait, comme les autres, subjugué par le prodige de la parole/pensée du vieux sage. Du coup, il ne tenta même pas de l’interrompre.
« Je suis particulièrement bien placé pour vous dire ce qui s’est passé ce jour-là, puisque c’est moi qui étais visé. Permettez-moi de vous montrer… »
Alors, nous vîmes.
Je compris que je n’étais pas le seul à voir, car j’entendis les exclamations de surprise du reste de la salle.
Une image venait de se former devant mes yeux. Ou plutôt, j’avais l’impression qu’elle était devant mes yeux, tout en sachant pertinemment que mes globes oculaires n’étaient pas le moins du monde impliqués dans ce que j’étais en train de regarder. En fait, je continuais à voir le Chaudron et tous mes camarades, mais en même temps, je voyais par les yeux de Tan’hem.
Le vieil Atamide nous montrait ce qu’il avait vu le jour du drame. Il se rappelait la scène telle qu’il l’avait vécue et la projetait dans nos esprits. Pour nous, c’était exactement comme de revivre un souvenir sauf que celui-ci, nous le découvrions au fur et à mesure.
Et, par ses yeux, nous revîmes tout.
Depuis l’entrée de notre groupe dans la tente sombre, enfumée par les émanations d’Uk’tis, jusqu’à l’exécution d’Ignacio par Arnut’har après son interrogatoire brutal, en passant par l’acte d’héroïsme spontané de Tancrède qui lui avait valu sa blessure spectaculaire.
Un silence de mort suivit cette évocation. L’intensité de l’expérience en avait laissé plus d’un pantelant. Jusqu’à ce moment, j’ignorais cet aspect du talent des sages atamides et songeais aussitôt que l’effort fourni par Tan’hem avait dû être important. Celui-ci n’ajouta pas un mot et, après un bref salut de la tête, quitta les lieux aussi dignement qu’il s’y était présenté.
Personne ne songea à contester ce qu’il venait de nous montrer. Pas même Abel. Je crois que chacun sentait au fond de lui-même que Tan’hem n’avait pas triché, qu’il ne pouvait pas tricher. De toute façon, l’honnêteté totale dont il avait fait preuve en décrivant la scène, y compris jusqu’à l’exécution sommaire de l’un des nôtres par l’un des siens, suffisait à démontrer l’impartialité qu’il s’imposait. Par ailleurs, même si c’était choquant, cette violence marqua moins les esprits que la trahison d’Ignacio. Imaginer que toute notre opération d’évasion s’était déroulée avec une telle vipère en son sein et qu’à tout moment il aurait pu donner l’alerte si une chance inespérée ne l’en avait pas constamment empêché, c’était effrayant, et révoltant !
Abel se leva en renversant sa chaise. Il était livide. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose puis se ravisa. D’un pas incertain, il gagna la sortie du Chaudron. La dizaine de partisans qu’il comptait le suivit sans demander son reste. Puis, comme mû par un besoin impérieux, Abel se retourna sur le seuil de la salle. Il paraissait minuscule en comparaison des lourdes arches de pierre taillées par l’érosion qui l’encadraient.
« Je suis désolé… », dit-il simplement. Puis il partit, et ses amis avec lui.
Ainsi prit fin la pathétique mutinerie des évadés inermes.
J’aurais pu me montrer beau joueur et les rappeler afin qu’ils entendent la fin de notre récit (qui de plus se trouvait être la partie la plus importante), toutefois je confesse que je voulais savourer un peu leur retour brutal à la réalité. C’était assez mesquin, je l’admets, mais ça ne leur ferait pas de mal de broyer du noir quelque temps dans leur coin.