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Magie et Cristal

Электронная книга - «Magie et Cristal». Краткое содержание книги:

Prisonniers de Blaine, le monorail fou lancé à pleine vitesse, Roland et ses compagnons filent vers leur destin et, espèrent-ils, la Tour Sombre, leur but ultime. Les épreuves ne font pourtant que commencer pour eux, puisqu’ils devront déjouer les pièges du train infernal pour affronter le Mal aux multiples visages — jusque dans leurs souvenirs et dans leurs rêves, peuplés de signes et de messages qu’ils sont bien en peine de déchiffrer. Ils savent qu’ils doivent protéger la Rose, réceptacle de tout ce que le monde compte encore de magique et de pur, et combattre l’odieux Roi Cramoisi. Les pistoleros ne sont pas au bout de leur quête…
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— Elle l’a ensorcelé, fit Cuthbert. Qu’elle le veuille ou non, elle va finir par nous faire tuer tous, à la fin. Il n’y a qu’à attendre, et on verra bien si elle n’y arrive pas.

— Tu ne devrais pas parler comme ça, même pour plaisanter.

— Très bien, en ce cas, elle nous couronnera des joyaux de l’Aîné et on vivra dans les siècles des siècles.

— Cesse d’être furieux contre lui, Bert. Il le faut.

Cuthbert le regarda, l’air morne.

— Impossible.

4

Même si les grandes tempêtes d’automne ne devaient commencer qu’un mois plus tard, le lendemain matin l’aube se leva grise et bruineuse. Et c’est emmitouflés dans leurs ponchos que Roland et Cuthbert se mirent en route vers la ville, laissant le soin à Alain de s’acquitter des menues tâches domestiques. Passé dans sa ceinture, Roland portait le plan de visite des ranches et des fermes — avec en tête de liste les trois de faible superficie que possédait la Baronnie — qu’ils avaient mis au point la veille au soir. La vitesse d’exécution que suggérait ledit plan était ridiculement lente — elle les cantonnerait sur l’Aplomb et dans les vergers presque jusqu’à la Fête du Terme de l’Année — tout en étant conforme à celle qu’ils avaient adoptée sur les quais.

Ils chevauchaient en silence vers la ville, chacun d’eux perdu dans ses pensées. Leur chemin les fit passer devant la maison des Delgado. Roland, levant la tête, aperçut Susan à sa fenêtre, lumineuse vision dans la grisaille de ce matin d’automne. Son cœur bondit dans sa poitrine et, bien qu’il ne le sût pas encore, ce serait l’image d’elle qu’il garderait à jamais dans sa mémoire — la ravissante Susan, la jeune fille à sa fenêtre. Ainsi croisons-nous les fantômes qui nous hanteront notre vie durant : tranquillement assis au bord de la route comme de pauvres mendiants, nous ne les observons que du coin de l’œil, et encore, quand nous les apercevons ! L’idée qu’ils étaient là à nous attendre nous traverse rarement l’esprit. Ils nous attendent cependant et à peine sommes-nous passés qu’ils rassemblent leur baluchon de souvenance et nous emboîtent le pas, grignotant peu à peu leur retard.

Roland leva la main pour la saluer. Il avait d’abord songé à la porter à sa bouche et à lui envoyer un baiser, mais cela aurait été de la folie pure. Il leva donc la main avant d’en effleurer ses lèvres et, détachant un doigt de son front, la gratifia à la place d’un petit salut désinvolte.

Susan, en souriant, le paya de la même monnaie. Aucun d’eux n’aperçut Cordélia, sortie dans la bruine pour jeter un coup d’œil à ses derniers carrés de courges et d’âpreraves. La dame demeura où elle était, sa sombrera enfoncée jusqu’aux yeux, à moitié dissimulée par le pantin de chiffon qui montait la garde sur son carré de citrouilles. Elle regarda passer Roland et Cuthbert (elle ne vit quasiment pas ce dernier, tout son intérêt concentré sur son compagnon). Lâchant des yeux le cavalier, elle leva le regard vers Susan qui, assise à la fenêtre, fredonnait aussi allègrement qu’un oiseau dans sa cage dorée.

Un soupçon aussi effilé qu’une écharde s’insinua dans le cœur de Cordélia. Le changement d’humeur de Susan — qui avait troqué une alternance d’accès de tristesse et d’effrayantes crises de colère contre une sorte de résignation hébétée mais surtout gaie — avait été si soudain. Peut-être cela n’avait-il rien à voir avec de la résignation.

— Tu es folle, se murmura-t-elle à elle-même, mais sa main resta ferme sur le manche de la machette qu’elle tenait. Elle se laissa tomber à genoux dans le potager boueux et se mit tout à trac à trancher les tiges des âpreraves qu’elle lançait à la volée du côté de la maison, avec une très grande dextérité.

— Il n’y a rien entre eux. Je le saurais. Des enfants de cet âge ne sont pas plus discrets que… que les ivrognes du Repos.

Mais le sourire qu’ils avaient échangé. La façon qu’ils avaient eue de se sourire.

— Parfaitement normale, chuchota-t-elle, tranchant et lançant.

Elle coupa quasiment une âprerave en deux, sans même remarquer qu’elle l’abîmait. Se parler à voix basse était une habitude qu’elle avait contractée récemment, plus le Jour de la Moisson approchait et plus la tension montait dans ses rapports avec la fille de son frère, cause de tous ses soucis.

— Les gens se sourient, c’est normal.

Même chose pour le salut auquel Susan avait répondu. En bas, le beau cavalier s’inclinait devant la jolie damoiselle ; en haut, la donzelle marquait son ravissement d’être un objet d’attention pour quelqu’un tel que lui. La jeunesse qui appelait la jeunesse, voilà tout. Et pourtant…

Le regard de ses yeux à lui… et celui de ses yeux à elle.

Absurde, bien entendu. Mais…

Mais tu as vu quelque chose d’autre.

Oui, peut-être. Un instant, il lui avait semblé que le jeune homme allait envoyer un baiser à Susan… puis qu’il s’était repris au dernier moment et l’avait saluée à la place.

Même si tu as perçu une chose pareille, ça ne signifie rien. Les jeunes cavaliers sont des impertinents, surtout quand ils sont loin du regard de leurs pères. Et ces trois-là ont déjà un passé chargé, tu le sais très bien.

Tout cela était bel et bon, mais ne lui retira point l’écharde qui lui glaçait le cœur.

5

Quand Roland frappa à la porte, ce fut Jonas qui répondit et introduisit les deux garçons dans le bureau du Shérif. Il arborait une étoile d’Adjoint sur sa chemise et fixa sur eux un regard dénué d’expression.

— Ça mouille, venez vous mettre à l’abri du serein du matin, les gars.

Il s’effaça devant eux. Sa claudication était plus accentuée que jamais ; le temps humide ne devait pas arranger les choses, supposa Roland.

Ce dernier et Cuthbert entrèrent. Il y avait un radiateur à gaz dans le coin — alimenté sans nul doute par la « chandelle » de Citgo — et la grande pièce, si fraîche le jour de leur première visite, était d’une chaleur portant à la torpeur. Les trois cellules étaient occupées par cinq ivrognes faisant grise mine : deux fois deux hommes et une femme seule dans la cellule du milieu, assise sur la couchette, les cuisses largement écartées, exposant généreusement à la vue une culotte rouge. Roland craignait que pour peu qu’elle enfonçât encore son doigt dans son nez, elle ne puisse plus le ressortir. Clay Reynolds, appuyé contre le tableau d’affichage, se curait les dents avec le brin de paille d’un balai. Assis au bureau à cylindre, l’Adjoint Dave, fronçant le sourcil à travers son monocle, étudiait, en se caressant le menton, le tableau installé devant lui. Roland ne fut pas le moins du monde surpris de constater que lui et Bert venaient d’interrompre une partie de Castels.

— Vise-moi un peu ça, Eldred ! fit Reynolds. Deux des gars du Monde de l’Intérieur ! Vos mamans vous ont donné la permission de sortir, les mecs ?

— Mais oui, répondit Cuthbert sur un ton enjoué. Vous m’avez l’air en pleine forme, sai Reynolds. Le temps humide, ça doit faire du bien à votre vérole, je me trompe ?

Sans regarder Bert ni cesser de faire l’aimable avec son petit sourire, Roland expédia un coup de coude dans les côtes de son camarade.

— Il faut pardonner mon ami, sai. Son sens de l’humour dépasse régulièrement les limites du bon goût ; il paraît incapable de se retenir. Inutile que nous nous cherchions mutuellement des poux — nous avions décidé d’un commun accord de passer l’éponge, n’est-ce pas ?

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