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Le grand livre [Doomsday Book - fr]

Электронная книга - «Le grand livre [Doomsday Book - fr]». Краткое содержание книги:

Quoi de plus naturel, au XXIe siècle, que d’utiliser des transmetteurs temporels pour envoyer des historiens vérifier sur place l’idée qu’ils se font du passé ?
Kivrin Engle, elle, a choisi l’an 1320, afin d’étudier les us et coutumes de cette époque fascinante qu’aucun de ses contemporains n’a encore visitée : le Moyen Age.
Le grand jour est arrivé, tous sont venus assister au départ : Gilchrist, le directeur d’études de Kivrin ; l’archéologue Lupe Montoya, le docteur Ahrens ; sans oublier ce bon professeur Dunworthy, qui la trouve trop jeune et inexpérimentée pour se lancer dans pareille aventure et qui s’inquiète tant pour elle.
Ses craintes sont ridicules, le professeur Gilchrist a tout prévu ! Tout, mais pas le pire…
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— Êtes-vous malade ?

— Non… Mais que vais-je lui dire ?

— Que Rosemonde va mieux.

Eliwys dut finalement assimiler le sens de ses propos car elle se leva et alla s’asseoir à côté de son enfant. Mais quand Kivrin revint des cuisines, elle était à nouveau recroquevillée en position fœtale sur la paillasse d’Agnès, sous son manteau doublé de fourrure.

Le sommeil de Rosemonde n’évoquait plus la mort. Elle reprenait des couleurs, bien que sa peau fût toujours tendue sur ses joues.

Eliwys dormait elle aussi. Ou feignait de dormir. Pendant l’absence de Kivrin, le clerc avait rampé hors de son lit et tenté d’escalader la barricade. Lorsqu’elle voulut le tirer vers sa paillasse, il la frappa avec violence et elle dut aller réclamer l’aide du père Roche.

L’œil droit du clerc était ulcéré. La peste le rongeait de l’intérieur et il le grattait constamment, avec ses ongles.

— Domine Jesu Christe, fidelium defunctorium de poenis infernis, déclama-t-il.

Sauvez les âmes des fidèles défunts des tourments de l’enfer.

Oui, pria Kivrin en tentant d’immobiliser ses mains. Délivrez-le immédiatement de cette torture.

Elle fouilla le panier d’herbes médicinales d’Imeyne, à la recherche d’un produit qui atténuerait la souffrance. Il n’y avait pas de poudre d’opium et elle se demanda si le pavot avait déjà été acclimaté en Angleterre au milieu du XIVe siècle. Elle trouva des pelures d’oranges desséchées qui ressemblaient un peu à des pétales de cette fleur et les mit à tremper dans de l’eau chaude, mais le clerc ne put boire cette tisane. Sa bouche n’était qu’une plaie, ses dents et sa langue disparaissaient sous une gangue de sang coagulé.

Il n’a pas mérité une chose pareille, pensa-t-elle. Il nous a apporté la peste, mais son châtiment est disproportionné. Elle pria pour cet homme, sans trop savoir ce qu’elle demandait à Dieu.

Quel que fût son vœu, il ne fut pas exaucé. Le clerc se mit à vomir une bile sombre mêlée de sang et il neigea pendant deux jours d’affilée. L’état d’Eliwys empirait, sans qu’elle eût pour autant les symptômes de la peste. Elle n’avait ni bubons, ni toux, ni vomissements, et Kivrin se demanda si elle était rongée par une maladie, le chagrin ou un épouvantable sentiment de culpabilité.

— Que lui dirai-je ? répétait-elle sans cesse. Il nous a envoyées ici pour nous mettre en sécurité.

Kivrin toucha son front. Il était brûlant. Ils vont tous y passer, pensa-t-elle. Messire Guillaume a voulu les protéger, mais ils mourront l’un après l’autre. Je dois faire quelque chose. Cependant, rien ne lui venait à l’esprit. Le seul moyen d’échapper à l’épidémie consistait à prendre la fuite. Ces femmes s’étaient réfugiées dans ce village isolé et cela n’avait rien changé à leur destin. Aller plus loin était désormais impossible, car toutes étaient malades.

Mais Rosemonde recouvrait des forces et Eliwys ne paraissait pas avoir attrapé la peste. Peut-être ont-elles une autre propriété où nous pourrions nous réfugier, se dit Kivrin. Plus au nord.

L’épidémie n’atteindrait que plus tard le Yorkshire. Elle devrait simplement veiller à rester à bonne distance des autres fuyards, pour éviter la contamination.

Elle demanda à Rosemonde si elles possédaient un manoir dans cette région.

— Non, dans le Dorset.

La peste y était déjà et Rosemonde n’aurait pu rester debout plus de quelques minutes, et encore moins monter à cheval. Même si nous avions des montures, pensa Kivrin.

— Mon père a également un pied-à-terre dans le Surrey. Nous y résidions, quand Agnès est née, précisa Rosemonde avant de la dévisager. Est-elle morte ?

— Oui.

L’enfant n’en parut pas surprise.

— Je l’entendais hurler.

Kivrin ne trouva rien à dire.

— Je présume que mon père n’est plus de ce monde, lui non plus ?

Il n’existait aucune réponse à cette question. Sans doute, pensa Kivrin. Tout comme Gawyn, qui était parti pour Bath huit jours plus tôt. Toujours fiévreuse, Eliwys avait dit dans la matinée : « Il va arriver, à présent que le temps s’améliore. » Sans grande conviction.

— La neige a pu le retarder, déclara Kivrin.

L’intendant entra et s’avança jusqu’à la barricade. Il venait chaque jour voir son fils, mais après lui avoir adressé un simple coup d’œil, il se tourna vers elles et s’appuya au manche de sa bêche pour les observer.

Son bonnet et ses épaules étaient couverts de neige, le plat de son outil mouillé. Kivrin comprit qu’il venait de creuser une nouvelle fosse. Pour qui ?

— Un autre villageois est mort ? demanda-t-elle.

— Non, fit-il.

Il fixait Rosemonde, pensif. Kivrin se leva.

— Voulez-vous quelque chose ?

Il ne parut pas assimiler le sens de sa question et reporta son attention sur l’enfant.

— Non, répondit-il avant de placer son outil sur son épaule et de sortir.

— Va-t-il préparer la tombe d’Agnès ?

— Non. Elle est déjà en terre.

— La mienne, alors ?

— Non, non ! Vous ne mourrez pas. Vous avez été très malade, mais le pire est passé. À présent, vous devez vous reposer et dormir, pour reconstituer vos forces.

Rosemonde se rallongea et ferma les yeux. Une minute plus tard, elle les rouvrait et déclarait :

— Si mon père est mort, la Couronne disposera de ma dot. Croyez-vous que Messire Bloet est toujours en vie ?

J’espère que non, se dit Kivrin. Pauvre enfant… La perspective d’une telle union contre nature l’obsède-t-elle toujours ? Le décès de cet homme serait le seul aspect positif de l’épidémie. S’il est décédé.

— N’y pensez pas. Vous devez vous reposer.

— Il arrive que le roi honore une promesse de mariage, si les deux parties concernées donnent leur accord, ajouta Rosemonde dont les mains frêles pelaient la couverture.

Les fiançailles sont rompues, pensa Kivrin. Bloet est décédé. L’envoyé de l’évêque les a tous tués.

— En cas de désaccord, le roi m’ordonnera d’épouser qui il lui plaira. Au moins Messire Bloet n’est-il pas un inconnu.

Non, se dit Kivrin avant de conclure que ce mariage eût peut-être été un moindre mal. Rosemonde pourrait devenir l’épouse d’un individu bien plus redoutable, un monstre ou un bandit. Ils étaient nombreux, à cette époque.

Le roi la donnerait à un noble auquel il devait une faveur ou dont il voulait acheter l’allégeance, par exemple un des partisans du Prince Noir qui l’emmènerait vers Dieu sait quelle destination et quel destin.

Il y avait bien pire qu’un vieillard lubrique et une belle-sœur acariâtre. Le baron Garnier n’avait-il pas mis son épouse aux fers pour vingt ans ? Le comte d’Anjou n’avait-il pas fait brûler vive la sienne ? Et Rosemonde n’avait plus ni famille ni amis pour veiller sur elle.

Je dois la conduire là où ni Bloet ni la peste ne pourront la trouver, décida-t-elle.

Mais un tel refuge n’existait pas. L’épidémie décimait Bath et Oxford. Elle descendrait au sud et à l’est en direction de Londres puis du Kent, remonterait au nord vers le Yorkshire puis traverserait à nouveau la Manche pour gagner l’Allemagne et les Pays-Bas. Elle atteindrait même la Norvège, à bord d’un bateau dont tout l’équipage serait mort à l’arrivée.

— Gawyn est-il ici ? s’enquit Rosemonde. Il faut qu’il aille à Courcy, pour annoncer à Messire Bloet que je le rejoindrai sous peu.

Eliwys se redressa sur sa paillasse.

— Gawyn ? Serait-il revenu ?

Non, se dit Kivrin. Nous ne verrons plus personne. Pas même M. Dunworthy.

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