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Le grand livre [Doomsday Book - fr]

Электронная книга - «Le grand livre [Doomsday Book - fr]». Краткое содержание книги:

Quoi de plus naturel, au XXIe siècle, que d’utiliser des transmetteurs temporels pour envoyer des historiens vérifier sur place l’idée qu’ils se font du passé ?
Kivrin Engle, elle, a choisi l’an 1320, afin d’étudier les us et coutumes de cette époque fascinante qu’aucun de ses contemporains n’a encore visitée : le Moyen Age.
Le grand jour est arrivé, tous sont venus assister au départ : Gilchrist, le directeur d’études de Kivrin ; l’archéologue Lupe Montoya, le docteur Ahrens ; sans oublier ce bon professeur Dunworthy, qui la trouve trop jeune et inexpérimentée pour se lancer dans pareille aventure et qui s’inquiète tant pour elle.
Ses craintes sont ridicules, le professeur Gilchrist a tout prévu ! Tout, mais pas le pire…
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Car les bacilles grouillaient dans leurs vêtements, les draps et les couvertures, l’air qu’ils respiraient. Et même s’ils étaient par miracle épargnés, la peste balaierait tout l’Oxfordshire au printemps et emporterait messagers, villageois et émissaires de l’évêque. Elle ne pouvait les laisser là.

L’Écosse, pensa-t-elle en regagnant le manoir. Le nord du pays. L’épidémie n’ira pas aussi loin. Le fils de l’intendant monterait l’âne et ils improviseraient une civière pour Rosemonde.

Rosemonde qui avait trouvé la force de s’asseoir.

— Le fils de l’intendant vous a appelée, dit-elle dès qu’elle la vit entrer.

Il avait vomi de la bave sanguinolente. Sa paillasse en était couverte, et quand Kivrin fit sa toilette, il n’eut pas la force de redresser la tête. Même si Rosemonde avait pu monter à cheval, il en eût été incapable. Son état interdisait tout déplacement.

Au cours de la nuit, elle pensa au chariot transféré avec elle dans la clairière. Si l’intendant l’aidait à le remettre en état, Rosemonde disposerait d’un moyen de transport. Elle alluma une chandelle à mèche de jonc aux braises du feu et alla dans les écuries. Balaam se mit à braire dès qu’elle ouvrit la porte, et elle entendit les bruissements d’une fuite précipitée lorsqu’elle leva la bougie.

Les malles défoncées s’empilaient contre le chariot et elle comprit que son projet serait irréalisable sitôt qu’elle les déplaça. Le véhicule était trop gros. L’âne ne pourrait le tirer. En outre, l’essieu avait disparu, chapardé par quelqu’un qui voulait réparer une haie, se chauffer, ou l’utiliser comme gourdin pour assommer la peste, se dit-elle.

La nuit était noire, lorsqu’elle ressortit. Les étoiles scintillaient dans le ciel comme le soir de Noël et elle se rappela Agnès, endormie contre son épaule, la clochette glissée dans le ruban noué autour de son poignet, les cloches qui sonnaient le glas du Démon. Prématurément, pensa-t-elle. Le Démon n’est pas mort. Il se déchaîne sur le monde.

Elle resta longtemps éveillée, afin de chercher une autre solution. Il devait être possible de construire une sorte de travois que la bête de somme tirerait sans peine si la neige n’était pas trop profonde. Ils pourraient aussi placer les deux enfants sur l’âne et emporter leurs bagages sur leur dos.

Elle s’endormit finalement, pour s’éveiller presque aussitôt. Tout au moins le supposa-t-elle. Le jour ne s’était pas levé et Roche se penchait vers elle. Eclairé en contre-plongée par le feu mourant, son visage était aussi patibulaire que dans la clairière, lorsqu’elle l’avait pris pour un bandit de grand chemin. Dormant toujours à moitié, elle leva la main pour caresser avec douceur la joue du prêtre.

— Dame Katherine, fit-il, ce qui acheva de l’éveiller.

Rosemonde est morte, pensa-t-elle. Elle se tourna, mais l’enfant avait un sommeil paisible.

— Que se passe-t-il ? Êtes-vous malade ?

Il secoua la tête, ouvrit la bouche, la referma.

— Aurions-nous de la visite ?

Une autre dénégation muette, pendant qu’elle se levait.

Il ne peut y avoir un nouveau cas de peste, étant donné que nous sommes les seuls survivants. Elle regarda le lit improvisé de l’intendant. L’homme avait disparu.

— L’intendant ?

— Son fils est mort, dit Roche d’une voix étrange.

Leric n’était plus sur sa paillasse, lui non plus.

— J’allais à l’église dire les matines quand… Non, il faut le voir pour le croire.

Il repartit vers la porte. Kivrin ramassa sa couverture en lambeaux et le suivit d’un pas rapide.

Il ne devait pas être plus de six heures. Le soleil pointait à l’horizon et teintait en rose le ciel nuageux et la neige. Roche disparaissait déjà dans l’allée qui menait au terrain communal. Kivrin jeta la couverture sur ses épaules et courut derrière lui.

La vache était retournée devant l’enclos des porcs et tendait le cou dans une brèche de la clôture pour happer et mâchonner des brins de paille. Kivrin battit des mains et lui ordonna :

— File !

Le ruminant vint vers elle en meuglant.

— Désolée, mais je n’ai vraiment pas le temps de te traire.

Elle poussa son arrière-train, pour dégager le passage.

Roche avait atteint le centre du terrain, lorsqu’elle le rattrapa.

— Qu’y a-t-il ? Dites-le-moi, bon sang !

Il ne s’arrêta pas, il ne lui accorda pas un regard. Il obliquait vers l’alignement de tombes et elle pensa avec soulagement que l’intendant avait dû enterrer son fils sans l’attendre.

Il avait comblé la petite fosse et terminé de creuser la sépulture destinée à Rosemonde, ainsi qu’une troisième excavation aux dimensions plus importantes d’où dépassait le manche d’une pelle.

Mais Roche ne se dirigea pas vers la tombe de Leric. Il s’arrêta au bord du dernier trou et répéta :

— J’allais à l’église dire les matines…

Kivrin baissa les yeux.

Tout laissait supposer que l’intendant avait voulu s’enterrer vivant. Cependant, la place manquait et il avait dû poser son outil pour faire tomber la terre avec les mains. Il en tenait encore une grosse motte dans ses doigts gelés.

Ses jambes ensevelies avaient quelque chose d’obscène, comme s’il prenait un bain.

— Nous devons lui donner une sépulture décente, déclara-t-elle.

Elle tendit le bras vers la pelle.

Roche secoua la tête.

— C’est un terrain consacré.

Il pensait donc que l’intendant s’était suicidé.

C’est sans importance, estima-t-elle. Mais la foi de Roche n’avait pas été ébranlée par les abominations dont ils étaient témoins. Le prêtre allait à l’église pour dire les matines, lorsqu’il avait découvert le cadavre. Et il continuerait de prier jusqu’à sa propre mort sans rien trouver d’incongru à ses prières.

— C’est la maladie, déclara Kivrin sans être certaine de dire la vérité. La peste septicémique. Elle infecte le sang.

Roche la regardait, sans comprendre.

— Il a dû tomber malade pendant qu’il creusait, ajouta-t-elle. Le sang empoisonné est monté dans son cerveau. Il n’avait plus tous ses esprits.

— Comme Dame Imeyne, fit-il, paraissant soulagé.

Et elle comprit qu’en dépit des lois de l’Église il avait souhaité donner une sépulture chrétienne à cet homme.

Elle l’aida à allonger le corps. Il était déjà raide et ils n’essayèrent pas de modifier sa position ou de l’envelopper d’un linceul. Roche déposa un linge noir sur son visage et ils se relayèrent pour pelleter les blocs de terre gelée qui tombaient avec des bruits sourds.

Sans aller chercher ses vêtements sacerdotaux et son missel, Roche récita les prières des morts devant les tombes de Leric et de son père. Debout à son côté, les mains jointes, Kivrin pensa : L’intendant n’avait plus tous ses esprits. Cet homme a mis en terre sa femme et ses six enfants, tous ses amis, et même s’il n’a pas agi sous l’emprise de la fièvre, s’il est descendu dans la fosse et s’est laissé mourir de froid, il a été lui aussi victime de la peste.

Il eût été injuste de l’enterrer dans un sol non consacré. Le simple fait de l’enterrer était d’ailleurs injuste. Mais il représentait un obstacle pour notre départ vers l’Écosse, conclut-elle. Et son soulagement l’emplit de honte.

Plus rien ne nous retient ici, désormais. Elle regarda la tombe que l’intendant avait creusée pour Rosemonde. Elle montera sur l’âne et nous porterons les provisions et les couvertures, le père Roche et moi. Elle leva les yeux vers le ciel. À présent que le soleil brillait dans le ciel, les nuages étaient moins sombres et moins menaçants. Ils se dissiperaient sans doute dans la matinée. S’ils partaient de bonne heure, ils seraient sortis de la forêt à midi et atteindraient la route d’York dans la soirée.

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