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Le grand livre [Doomsday Book - fr]

Электронная книга - «Le grand livre [Doomsday Book - fr]». Краткое содержание книги:

Quoi de plus naturel, au XXIe siècle, que d’utiliser des transmetteurs temporels pour envoyer des historiens vérifier sur place l’idée qu’ils se font du passé ?
Kivrin Engle, elle, a choisi l’an 1320, afin d’étudier les us et coutumes de cette époque fascinante qu’aucun de ses contemporains n’a encore visitée : le Moyen Age.
Le grand jour est arrivé, tous sont venus assister au départ : Gilchrist, le directeur d’études de Kivrin ; l’archéologue Lupe Montoya, le docteur Ahrens ; sans oublier ce bon professeur Dunworthy, qui la trouve trop jeune et inexpérimentée pour se lancer dans pareille aventure et qui s’inquiète tant pour elle.
Ses craintes sont ridicules, le professeur Gilchrist a tout prévu ! Tout, mais pas le pire…
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Rosemonde se meurt. Je ne sens plus son pouls et sa peau est jaunâtre et cireuse, ce qui est mauvais signe. Agnès mène un âpre combat contre la maladie. Elle n’a toujours ni bubons ni vomissements, ce qui est encourageant. Eliwys a dû couper ses cheveux. Elle les tirait constamment, en me criant de venir les lui tresser.

(Pause)

Roche a donné l’extrême-onction à Rosemonde. Elle n’a naturellement pas pu se confesser. Agnès semble aller un peu mieux, bien qu’elle ait eu des saignements de nez il y a peu. Elle a réclamé sa clochette.

(Pause)

Salope ! Je ne le laisserai pas l’emporter. Elle n’est qu’une enfant. Mais c’est ta spécialité, pas vrai ? Le massacre des Innocents. Tu as déjà tué le bébé de l’intendant, le chiot d’Agnès et le garçon qui est allé chercher de l’aide quand j’étais dans sa hutte. Ça suffit comme ça ! Non, je ne te laisserai pas l’emporter elle aussi, espèce de salope ! Je t’en empêcherai !

31

Agnès mourut le lendemain du jour de l’an. Elle réclamait toujours Kivrin.

— Elle est là, déclara Eliwys en serrant sa petite main dans la sienne. Dame Katherine est près de toi.

— Non, gémit l’enfant d’une voix rauque mais toujours puissante. Dites-lui de venir !

— Tout de suite, promit sa mère.

Elle leva les yeux sur Kivrin, pour lui demander :

— Allez chercher le père Roche.

— Que se passe-t-il ?

Le prêtre lui avait administré les derniers sacrements la veille au soir. Agnès lui avait donné des coups de pied et de poing, et depuis elle refusait de le laisser approcher.

— Êtes-vous souffrante, ma Dame ?

Eliwys secoua la tête, sans la quitter des yeux.

— Que dirai-je à mon époux, lorsqu’il rentrera ?

Elle fit reposer la main d’Agnès contre son flanc et Kivrin comprit que la fillette avait rendu son dernier soupir.

Elle fit la toilette du petit corps couvert d’hématomes bleuâtres. On aurait pu croire qu’elle avait été rouée de coups et torturée, pensa Kivrin. Puis achevée. Le massacre des Innocents.

Le surcot et la chemise d’Agnès étaient raidis par le sang et la vomissure, et ses autres vêtements avaient été déchirés en bandages longtemps auparavant. Kivrin l’emmaillota dans son manteau et alla l’enterrer en compagnie de Roche et de l’intendant.

Eliwys ne les accompagna pas.

— Je dois veiller sur Rosemonde, dit-elle quand Kivrin vint l’avertir que tout était prêt.

Cette femme ne pouvait rien faire pour sa fille aînée. Elle était inerte, comme sous l’effet d’un sortilège, le cerveau sans doute endommagé par la fièvre.

— Par ailleurs, Gawyn reviendra peut-être entretemps, ajouta-t-elle.

La température était glaciale et des panaches de condensation s’échappèrent de la bouche du prêtre et de l’intendant lorsqu’ils descendirent Agnès dans la fosse. Ils semblaient peiner, ce qui emplit Kivrin de fureur. Elle ne pèse rien, vous pourriez la soulever d’une seule main ! pensa-t-elle.

La vision de tant de tombes l’exaspérait également. Le cimetière était plein, de même que le bout de terrain consacré par Roche. Ils avaient enterré Dame Imeyne au bord du chemin et le nourrisson de l’intendant aux pieds de sa mère, bien qu’il n’eût pas encore été baptisé, mais la place allait manquer malgré tout.

Où mettrons-nous le fils cadet de l’intendant ? se demanda-t-elle avec colère. Et le clerc ? La peste noire n’a tué qu’entre un tiers et la moitié des Européens, pas leur totalité.

— Requiescat in pace. Amen, dit Roche.

L’intendant pelleta la terre pour recouvrir l’enfant.

Vous aviez raison, monsieur Dunworthy. Le blanc est trop salissant. Vous aviez d’ailleurs raison pour tout. Vous m’avez déconseillé de venir, annoncé que je serais témoin d’impensables horreurs. Éh bien, c’est fait. Mais vous n’aurez pas la satisfaction de me le rappeler car j’ignore où se situe le point de transfert et le seul individu qui détenait cette information doit également avoir cessé de vivre.

Elle n’attendit pas que l’intendant eût comblé la fosse et que le père Roche eût terminé sa petite causette amicale avec Dieu. Elle repartit en bouillant de rage contre l’humanité tout entière : l’intendant qui paraissait impatient de creuser d’autres tombes, Eliwys qui n’avait pas daigné assister à la mise en terre de sa fille, Gawyn qui n’arrivait pas. Personne ne viendra, se dit-elle. Personne.

— Katherine, appela Roche.

Elle se tourna et le vit arriver en courant, dans le halo de son haleine gelée.

— Oui ?

— Il ne faut pas renoncer à l’espoir, dit-il avec gravité.

— Pourquoi ? s’emporta-t-elle. Nous en sommes à 85 % de pertes, et ce n’est pas terminé. Le clerc se meurt, Rosemonde se meurt, et vous avez tous été exposés à la contamination. Pour quelle raison devrais-je encore entretenir un espoir ?

— Dieu ne nous a pas abandonnés. Agnès est en sécurité entre Ses bras.

En sécurité ! se dit-elle. Dans la terre, le froid, et les ténèbres. Elle leva les mains vers son visage.

— Elle est aux Cieux, là où la peste ne peut plus l’atteindre. Et l’amour de Dieu nous accompagne. Rien ne nous en privera, ni la mort, ni la vie, ni les choses présentes…

— Et à venir, compléta Kivrin.

Il toucha son épaule, avec douceur, comme pour l’oindre d’huile sainte.

— C’est Son amour qui vous a envoyée parmi nous, pour nous assister dans nos épreuves.

Il prit sa main dans la sienne et exerça une pression.

— Nous devons nous entraider, répondit-elle.

Ils restèrent ainsi une longue minute, puis Roche déclara :

— Je dois sonner la cloche, pour éloigner les Démons de l’âme d’Agnès.

Elle hocha la tête et retira sa main.

— Je vais aller voir Rosemonde, fit-elle.

Elle regagna la cour.

Eliwys lui avait annoncé qu’elle souhaitait rester au chevet de sa fille aînée, mais quand Kivrin entra dans le manoir elle ne la vit pas. Elle la trouva recroquevillée sur la paillasse d’Agnès, emmitouflée dans son manteau, les yeux rivés sur la porte.

— Ceux qui fuient l’épidémie ont dû voler son cheval, murmura-t-elle. Voilà pourquoi il tarde tant.

— Nous avons donné une sépulture à Agnès, lui dit sèchement Kivrin.

Puis elle alla voir Rosemonde.

Elle s’agenouilla à côté de la malade, qui la regarda avec gravité et lui tendit la main.

— Ma pauvre enfant, dit Kivrin, les yeux larmoyants. Comment vous sentez-vous ?

— J’ai faim. Mon père est-il rentré ?

— Pas encore. Je vais aller vous chercher du bouillon. Reposez-vous, en attendant mon retour. Vous avez été au plus mal.

Rosemonde ferma les yeux. Ils étaient moins enflés mais toujours soulignés d’hématomes.

— Où est Agnès ?

Kivrin caressa ses cheveux bruns en bataille et écarta une mèche de devant son visage.

— Elle dort.

— Tant mieux. Ainsi, je n’aurai pas à subir ses cris. Elle fait bien trop de bruit, lorsqu’elle joue.

— Je vais vous chercher de quoi vous sustenter.

Elle se dirigea vers Eliwys.

— Ma Dame, j’ai une excellente nouvelle à vous annoncer. Rosemonde s’est réveillée.

La femme se redressa sur un coude. Elle regarda sa fille, l’air absent, puis se rallongea.

Inquiète, Kivrin lui toucha le front. Elle ne put dire s’il était chaud, tant ses mains étaient glacées.

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