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Le grand livre [Doomsday Book - fr]

Электронная книга - «Le grand livre [Doomsday Book - fr]». Краткое содержание книги:

Quoi de plus naturel, au XXIe siècle, que d’utiliser des transmetteurs temporels pour envoyer des historiens vérifier sur place l’idée qu’ils se font du passé ?
Kivrin Engle, elle, a choisi l’an 1320, afin d’étudier les us et coutumes de cette époque fascinante qu’aucun de ses contemporains n’a encore visitée : le Moyen Age.
Le grand jour est arrivé, tous sont venus assister au départ : Gilchrist, le directeur d’études de Kivrin ; l’archéologue Lupe Montoya, le docteur Ahrens ; sans oublier ce bon professeur Dunworthy, qui la trouve trop jeune et inexpérimentée pour se lancer dans pareille aventure et qui s’inquiète tant pour elle.
Ses craintes sont ridicules, le professeur Gilchrist a tout prévu ! Tout, mais pas le pire…
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Qu’elle n’ait pu aller au point de transfert était sans importance. La porte temporelle avait dû rester close, pour la simple raison qu’ils ignoraient en quelle année elle se trouvait. S’ils l’avaient su, ils seraient venus la chercher.

Le transmetteur n’avait pas fonctionné correctement. M. Dunworthy redoutait de l’envoyer si loin dans le passé sans un contrôle préalable des paramètres. « Il peut y avoir des complications imprévisibles », avait-il dit. Un de ces imprévus avait faussé ou effacé le relèvement et ils la recherchaient en 1320. J’ai raté le rendez-vous de près de trente ans, se dit-elle.

— Gawyn ? répéta Eliwys en essayant de se lever.

Elle en fut incapable. Son état empirait, bien qu’elle n’eût aucun des symptômes de la peste. Quand la neige s’était mise à tomber, elle avait dit avec soulagement : « Il ne viendra pas avant la fin de cette tempête. » Puis elle s’était assise à côté de Rosemonde. Mais dans l’après-midi une forte fièvre l’avait contrainte à se rallonger.

Roche l’entendit en confession. Il était rompu de fatigue. Comme eux tous. Ils s’endormaient sitôt qu’ils s’asseyaient. Quand l’intendant était revenu voir son fils, il avait ronflé, debout contre la barricade. Kivrin avait sommeillé tout en alimentant le feu et s’était brûlé la main.

Nous ne pouvons pas continuer ainsi, pensa-t-elle en regardant le prêtre. Il mourra d’épuisement. Il contractera la peste.

Je dois les emmener loin d’ici. L’épidémie n’a pas frappé tout le pays. Des villages y ont échappé. Le fléau a sauté la Pologne et la Bohème, et il a épargné quelques régions d’Écosse.

— Agnus dei, qui tollis peccata mundi, miserere nobis, dit le père Roche d’une voix douce.

Et elle renonça à l’espoir.

Cet homme n’abandonnerait jamais ses ouailles. Les chroniqueurs de l’époque parleraient des prêtres qui refusaient de donner les derniers sacrements aux mourants pour se cloîtrer dans leur église, lorsqu’ils n’avaient pas pris la fuite. Elle se demanda dans quelle mesure ces récits ne donnaient pas de la situation une vision aussi erronée que les statistiques.

Mais même si elle trouvait un moyen de les éloigner du danger, Eliwys voudrait rester ici pour attendre Gawyn et son époux, convaincue qu’ils ne tarderaient guère à présent que la neige avait cessé de tomber.

Quand le prêtre remporta l’huile et le viatique, Eliwys se redressa pour interroger Kivrin.

— Le père Roche est-il allé à leur rencontre ? Ils arriveront sous peu. Ils ont dû faire un détour par Courcy, afin de mettre Messire Bloet en garde. Il n’habite qu’à une demi-journée de voyage d’ici.

Puis elle lui demanda de déplacer sa paillasse en face de la porte.

Kivrin modifiait la barricade afin de protéger Eliwys des courants d’air quand le clerc poussa un cri et fut pris de convulsions. Il avait des spasmes et un horrible rictus déformait son visage.

— Non ! s’emporta Kivrin qui essayait de glisser une cuiller entre ses dents. N’a-t-il pas déjà souffert mille morts ?

Le corps de l’homme avait de violents soubresauts.

— Arrêtez ! sanglota-t-elle. Arrêtez !

Il s’affaissa. Elle lui ouvrit la bouche en utilisant la cuiller comme levier et un ruisselet de bave noirâtre coula de ses lèvres.

Il nous a quittés, comprit-elle. Elle regarda ses yeux mi-clos, sa face boursouflée et sombre sous une barbe naissante, ses mains serrées en poings contre ses flancs. Il n’avait plus rien d’humain et elle remonta la couverture sur sa tête, pour la dissimuler à Rosemonde que la curiosité avait incitée à s’asseoir.

— Est-il décédé ? demanda-t-elle.

— Oui. Dieu soit loué ! Je dois en informer le père Roche.

— Ne me laissez pas seule.

— Il y a votre mère, et le fils de l’intendant. Je n’en aurai que pour quelques minutes.

— J’ai peur.

Moi aussi, pensa Kivrin. Bien que mort, le clerc semblait toujours connaître les affres de son agonie, les tourments de l’enfer.

— Ne m’abandonnez pas !

— Je dois avertir le père Roche, déclara Kivrin.

Mais elle s’assit entre le cadavre et Rosemonde et attendit que cette dernière se fût endormie pour aller chercher le prêtre.

Il n’était ni dans la cour ni dans les cuisines. La vache, qui mangeait du foin dépassant de la porcherie, la suivit sur le terrain communal.

L’intendant était encore dans le cimetière. Il creusait une nouvelle fosse, la poitrine au niveau du sol enneigé. Il sait déjà, se dit-elle. Puis elle prit conscience que c’était impossible et son cœur s’emballa.

— Où est le père Roche ? cria-t-elle.

Mais l’homme ne répondit pas. Il ne la regarda même pas. La vache approcha en meuglant.

— Va-t’en, lui intima Kivrin avant de courir vers l’intendant.

Il était dans le terrain communal, non loin du portillon du cimetière. Elle vit juste à côté les tas de terre enneigés de deux autres excavations.

— Que faites-vous ? demanda-t-elle. À qui sont-elles destinées ?

Il lança une pelletée sur le plus proche des monticules. Les mottes gelées y tombèrent avec un bruit sourd, telles des pierres.

— Pourquoi préparez-vous ces sépultures ? Qui est mort ?

La vache donna un léger coup de corne à son épaule.

— Qui d’autre est mort ?

L’homme planta sa bêche dans le sol gelé.

— C’est la fin du monde, mon garçon, dit-il en appuyant avec le pied sur le plat de l’outil.

Et Kivrin céda à la frayeur avant de comprendre qu’il n’avait pas dû la reconnaître dans sa tenue masculine.

— C’est moi, Katherine, précisa-t-elle.

Il leva les yeux et hocha la tête.

— C’est la fin des temps. Les derniers survivants ne tarderont guère à mourir.

Il se pencha, pour peser de tout son poids sur la bêche.

La vache voulut glisser sa tête sous le bras de Kivrin.

— Va t’en ! fit-elle.

Elle donna une tape sur le museau de l’animal, qui repartit en contournant les fosses. Kivrin remarqua qu’elles n’avaient pas les mêmes dimensions.

La première était normale mais la suivante faisait penser à la tombe d’Agnès, tout comme celle qu’il creusait. J’ai menti en disant à Rosemonde qu’il ne préparait pas sa sépulture, pensa-t-elle.

— Vous allez trop vite en besogne ! Votre fils et Rosemonde sont sur la voie de la guérison. Quant à Dame Eliwys, elle est simplement épuisée et minée par le chagrin. Ils ne mourront pas.

L’homme la regarda, sans manifester plus d’émotion que lorsqu’il était venu se placer derrière la barricade pour évaluer la taille de Rosemonde.

— Le père Roche dit que vous êtes venue nous aider, mais que pourriez-vous changer au Jugement dernier ? Ces tombes serviront. Tous, nous mourrons tous.

Il pesa à nouveau de tout son poids sur la bêche. La vache revint, de l’autre côté de l’excavation, la tête à la hauteur du visage de l’homme. Elle meugla devant son nez, mais il ne parut rien remarquer.

— N’en creusez plus ! Je vous l’interdis ! s’emporta-t-elle.

Il n’en fit aucun cas.

— Il n’y aura plus de morts. Selon les estimations les plus pessimistes, la peste noire n’a été fatale qu’à la moitié des contemporains. Nous avons dépassé notre quota.

Il continua son ouvrage.

Eliwys rendit l’âme pendant la nuit et l’intendant agrandit la fosse qu’il avait destinée à Rosemonde. Après ce nouvel enterrement, Kivrin constata qu’il avait commencé une autre excavation.

Je dois les emmener loin d’ici, se dit-elle. Je dois les conduire en sécurité.

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