Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Ce fut seulement en entendant fermer la porte d'en bas, et en reconnaissant le pas de Jérôme sur le dallage du vestibule, qu'elles tressaillirent toutes les deux. Alors, Jenny, desserrant son étreinte, s'enfuit, sans un mot, chancelant sous cette détresse qui lui était échue et dont personne au monde ne pouvait plus alléger le poids.
XI
Une affiche monumentale arrêtait devant le cinéma les flâneurs du boulevard :
— « Ça ne commence qu'à huit heures et demie », soupira Rachel.
— « Tu vois ! »
Pour s'offrir du moins l'illusion d'un tête-à-tête, Antoine, qui n'avait pas renoncé sans regret à l'intimité de la chambre rose, loua une des baignoires treillagées du fond de la salle.
Rachel le rejoignit près du guichet.
— « J'ai déjà découvert une merveille », dit-elle en l'entraînant sous le péristyle où on exposait quelques vues des films : « Regarde. »
Antoine lut d'abord l'inscription : Jeune fille moundang vannant le mil au bord du fleuve Mayo Kabbi. Un corps de bronze, entièrement nu, sauf un ruban de paille tressée, en guise de ceinture. La belle moundang se tenait debout, appuyée sur la jambe droite, le visage appliqué, le buste étiré par sa besogne : son bras droit, levé en rond par-dessus sa tête, inclinait une large calebasse pleine de grains qu'elle faisait couler, en un mince filet et d'aussi haut que possible, dans une seconde écuelle en bois, tenue de la main gauche au niveau du genou. Rien de concerté dans sa pose : le port de la tête légèrement rejetée en arrière, la gracieuse courbure des deux bras balancés, le redressement du torse qui soulevait deux jeunes seins au contour ferme, et le pli de la taille, et l'effort de la hanche, et le jet en avant de la jambe libre qui ne touchait au sol que par le bout du pied, toute cette harmonie était naturelle, imposée par le travail, et d'une émouvante beauté.
— « Tiens, regarde ceux-ci ! » reprit-elle, montrant à Antoine une dizaine d'adolescents noirs qui portaient sur leurs épaules une pirogue effilée. « Et ce petit-là est-il beau ! C'est un Ouoloff, tu vois : il a son gri-gri au cou, son boubou bleu, et son tarbouch. » Elle parlait ce soir avec une agitation particulière ; elle souriait sans presque entrouvrir les lèvres, comme si les muscles de son visage se fussent, à son insu, contractés ; et, dans l'incision des paupières, son regard fiévreux, glissant, avait des lueurs argentées qu'Antoine ne reconnaissait pas.
— « Entrons », dit-elle.
— « Mais nous sommes en avance de plus d'un quart d'heure ! »
— « Ça ne fait rien », répliqua-t-elle, avec une impatience d'enfant : « Entrons. »
La salle était vide. Dans l'antre de l'orchestre, quelques musiciens préparaient leurs instruments. Antoine leva le treillage de la loge. Rachel restait debout contre lui.
— « Desserre donc cette cravate », fit-elle en riant ; « tu as toujours l'air d'avoir voulu te pendre, et de t'être sauvé la corde au cou ! » Il eut un imperceptible mouvement d'humeur. « Ah ! » murmura-t-elle aussitôt, « ce que j'ai plaisir à venir voir ça avec toi ! » Elle prit à deux mains le visage d'Antoine et l'attira vers ses lèvres. « Et puis, ce que je t'aime, depuis que tu n'as plus ta barbe ! »
Elle retira son manteau, son chapeau, ses gants. Ils s'assirent. À travers le lattis, qui suffisait à les rendre invisibles, ils assistaient à la métamorphose de la salle qui, en quelques minutes, cessa d'être cette grotte silencieuse, poussiéreuse, rougeoyante, où surnageaient quelques épaves, pour devenir une masse grouillante de figures, dans un doux tumulte de volière, que dominait, par instants, la gamme chromatique d'un instrument à vent. Malgré la chaleur exceptionnelle de l'été, la seconde moitié de septembre contraignait au retour beaucoup de Parisiens ; et, déjà, ce n'était plus ce Paris des vacances, que Rachel aimait, chaque année, comme une ville toujours nouvelle à découvrir.
— « Écoute… », dit-elle. L'orchestre venait d'entamer un fragment de la Walkyrie, le lied du printemps.
Elle avait abandonné sa tête sur l'épaule d'Antoine, assis tout près d'elle ; et il entendait, à travers les lèvres de Rachel et ses dents jointes, comme un écho qui doublait le chant des violons.
— « Tu as entendu Zucco ? Zucco, le ténor ? » fit-elle nonchalamment.
— « Oui, pourquoi ? »
Elle continuait à rêvasser et ne répondit pas tout de suite ; enfin, à mi-voix, comme si elle avait un scrupule tardif à lui cacher sa pensée :
— « Il a été mon amant », dit-elle.
Antoine éprouvait une vive curiosité pour le passé de Rachel, sans aucune jalousie. Il comprenait fort bien ce qu'elle voulait dire, lorsqu'elle avouait : « Mon corps est sans mémoire. » Cependant, Zucco… Il évoqua une silhouette ridicule, en pourpoint de satin blanc, grimpée sur un cube de bois, au troisième acte des Maîtres Chanteurs ; un gros, trapu, qui conservait l'aspect d'un tzigane, malgré sa perruque blonde, et qui posait encore la main sur son cœur, dans les duos d'amour. Antoine en voulut un peu à Rachel d'un choix si médiocre.
— « Tu l'as entendu chanter ça ? » reprit-elle ; son doigt levé dessinait dans l'air l'arabesque de la phrase musicale. « Je ne t'ai jamais raconté Zucco ? »
— « Non. »
Il tenait la figure de Rachel contre sa poitrine, et il n'avait qu'à baisser les yeux pour la regarder. Elle n'avait pas cette expression éveillée qu'elle prenait toujours à l'évocation de ses souvenirs : les sourcils étaient un peu froncés, les paupières presque closes, et les coins de la bouche légèrement abaissés. « Le beau masque de douleur qu'elle pourrait avoir », songea-t-il. Puis, remarquant qu'elle se taisait, et pour affirmer une fois de plus qu'il ne prenait nullement ombrage du passé, il insista :
— « Eh bien, ton Zucco ? »
Elle tressaillit :
— « Quoi, Zucco ? » dit-elle avec un languissant sourire. « Au fond, tu sais, ça n'est pas grand-chose, Zucco. Il a été le premier, voilà tout. »
— « Et moi ? » fit-il, se forçant un peu.
— « Mais, le troisième », répondit-elle sans sourciller.
« Zucco, Hirsch et moi… Seulement ? » pensa Antoine.
Elle reprit, s'animant davantage :
— « Alors, je raconte ?… Tu vas voir si c'est simple. Papa venait de mourir : mon frère travaillait à Hambourg. J'avais bien l'Opéra, qui me prenait toutes mes journées ; mais les soirs où je ne dansais pas, je me sentais seule. On est comme ça, à dix-huit ans. Lui, Zucco, il me courait après, depuis longtemps. Moi, je le trouvais quelconque, assez prétentieux. » Elle hésita : « Un peu bête. Oui, je crois qu'à cette époque-là, déjà, je le trouvais un peu bête… Mais je ne savais pas que c'était une brute ! » lança-t-elle soudain.
Elle jeta un coup d'œil vers la salle, où la lumière venait de s'éteindre.
— « Par quoi commence-t-on ? »
— « Par des actualités. »
— « Et puis ? »
— « Un film à grand spectacle, qui doit être idiot. »
— « Et l'Afrique ? »