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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Jenny était délibérément entrée dans la chambre de sa mère ; elle avait refermé la porte et se tenait debout, muette, dans une attitude intrépide.

Mme de Fontanin eut grand-pitié d'elle, et ne songea qu'à faciliter la confidence :

— « Je t'assure, ma chérie, que je ne vois pas bien ce que tu veux dire. »

— « Pourquoi aussi Daniel a-t-il amené ces Thibault chez nous ? », articula Jenny avec feu. « Tout ça ne serait pas arrivé sans l'incompréhensible amitié de Daniel pour ces gens-là ! »

— « Mais qu'est-il arrivé, ma chérie ? » demanda Mme de Fontanin, dont le cœur battait plus fort.

Jenny se cabra :

— « Il n'est rien arrivé, ce n'est pas ça que j'ai voulu dire ! Mais si Daniel, et toi, maman, si vous n'aviez pas toujours attiré ces Thibault à la maison, je ne… je… » Et sa voix se rompit net.

Mme de Fontanin rassembla son courage :

— « Voyons, ma chérie, explique-moi. Est-ce que tu as cru remarquer de la part de… un… un sentiment particulier ? »

Jenny n'avait même pas attendu la fin de la question pour abaisser la tête en un signe d'affirmation. Elle revit le jardin plein de lune, la petite porte, sa silhouette sur le mur, le geste outrageant de Jacques ; mais le souvenir de cette seconde terrible qui jour et nuit l'obsédait encore, elle était bien résolue à le taire, comme si, en le conservant ainsi enfermé dans son cœur, elle se fût réservé la liberté de s'en faire un sujet d'horreur ou simplement d'émoi.

Mme de Fontanin sentait l'heure décisive et ne voulait pas laisser Jenny se murer à nouveau dans son silence. La pauvre femme s'appuyait d'un bras tremblant à la table qui se trouvait derrière elle et se penchait de tout le corps vers Jenny, dont elle entrevoyait le visage, à peine éclairé par la fenêtre ouverte.

— « Ma chérie », reprit-elle, « cela ne deviendrait grave que si tu… que si, toi aussi, tu… »

Cette fois, ce fut un signe négatif, répété plusieurs fois avec opiniâtreté ; et Mme de Fontanin, délivrée d'une anxiété atroce, soupira.

— « J'ai toujours détesté ces Thibault ! », cria tout à coup Jenny d'une voix que sa mère ne lui connaissait pas. « L'aîné est une espèce de brute vaniteuse, et l'autre… »

— « Ce n'est pas vrai », interrompit Mme de Fontanin, dont le visage s'empourpra dans l'ombre.

— « … et l'autre a toujours été le mauvais démon de Daniel ! » continua Jenny, reprenant un ancien grief dont elle avait elle-même depuis longtemps fait justice. « Ah, maman, ne les défends pas : tu ne peux pas les aimer, ce sont des gens trop différents de toi ! Je t'assure, maman, je ne me trompe pas : ce ne sont pas des gens de notre espèce ! Ils sont… Je ne sais pas… Même quand ils ont l'air de penser comme nous, il ne faut pas s'y laisser prendre : c'est toujours d'une autre façon, et pour d'autres motifs ! Ah, c'est une race… » Elle hésita : « Exécrable ! » lança-t-elle enfin. « Exécrable ! » Et, entraînée par le désordre de ses pensées, elle poursuivit, tout d'un trait : « Je ne veux rien te cacher, maman. Non, jamais. Eh bien, quand j'étais petite, je crois que j'ai eu un vilain sentiment… une espèce de jalousie contre Jacques. Je souffrais de voir Daniel entiché de ce garçon ! Je me disais : Il n'est pas digne de lui ! Un égoïste, un orgueilleux ! Et bourru, taquin, mal élevé ! Rien que son aspect physique, sa bouche, sa mâchoire… Je cherchais à ne pas penser à lui ! Mais je ne pouvais pas : il m'avait toujours lancé quelque chose de blessant, que je me rappelais, qui me mettait en colère ! Il venait tout le temps à la maison : on aurait dit qu'il faisait exprès de s'occuper de moi !.. Mais ça, c'était autrefois. Je ne sais pas pourquoi j'y reviens toujours… Depuis ce temps-là, je l'ai observé de plus près. Cette année surtout. Ce mois-ci. Et maintenant je le juge autrement. Je tâche d'être juste. Je vois bien ce qu'il y a malgré tout, de bon en lui. Je vais même te dire une chose, maman : j'ai cru, plusieurs fois, oui, plusieurs fois, que moi aussi, sans m'en rendre compte, je… j'étais comme attirée… Mais non, non ! Ce n'est pas vrai ! Tout, en lui, m'est antipathique ! Presque tout ! »

Mme de Fontanin concéda :

— « Jacques, je ne sais pas. Tu as eu mieux que moi l'occasion de le juger. Pour ce qui est d'Antoine, en revanche, je peux t'affirmer… »

— « Mais », interrompit la jeune fille avec vivacité, « pour Jacques je n'ai pas dit… je n'ai jamais nié qu'il ait, lui aussi, de très grandes qualités ! » Elle avait peu à peu changé de ton, et parlait posément. « D'abord, tout ce qu'il dit montre qu'il est très intelligent. Je le reconnais. Je vais même plus loin : son caractère n'est pas pervers ; il est capable, non seulement de sincérité, mais d'élévation, de noblesse. Tu vois, maman, que je ne suis pas montée contre lui ! Et ce n'est pas tout : je crois », ajouta-t-elle, pesant ses mots avec gravité, tandis que Mme de Fontanin, surprise, l'examinait avec attention, « je crois qu'il est appelé à une haute, peut-être à une très haute destinée ! Ainsi, tu vois que je tâche d'être juste ! Je suis même presque sûre maintenant que cette force qui est en lui, eh bien, c'est ça qu'on appelle le génie : oui, parfaitement, le génie ! » répéta-t-elle sur un ton quasi provocant, bien que sa mère ne parût pas songer à la contredire.

Puis tout à coup, avec une violence désespérée, elle cria :

— « Mais tout ça n'empêche rien ! Il a la nature d'un Thibault ! C'est un Thibault ! Et je les hais ! »

Mme de Fontanin demeura un instant muette, frappée de stupeur.

— « Mais… Jenny… ! » murmura-t-elle enfin.

Et Jenny reconnut dans l'intonation de sa mère cette même pensée qu'elle avait lue si clairement dans le regard de Daniel. Alors, comme une enfant, elle se précipita vers Mme de Fontanin, et lui mit la main sur la bouche :

— « Non ! Non ! Ça n'est pas vrai ! Je te dis que ça n'est pas vrai ! »

Puis, pendant que sa mère l'attirait contre elle et l'entourait de ses bras comme pour la protéger, Jenny, délivrée soudain de ce nœud qui lui serrait la gorge, put enfin sangloter, répétant sans répit, de cette voix qu'elle avait jadis dans ses chagrins de petite fille :

— « Maman… Maman… Maman… »

Mme de Fontanin la berçait tendrement contre sa poitrine et balbutiait pour la calmer :

— « Ma chérie… N'aie pas peur… Ne pleure pas… En voilà des idées !.. Mais personne ne t'oblige… Heureusement que tu ne… » (Elle se souvint de son unique rencontre avec M. Thibault, le lendemain de la disparition des deux gamins ; elle revit le gros homme, entre les deux prêtres, dans son cabinet de travail ; elle se l'imagina, refusant son consentement à l'amour de Jacques, infligeant à l'amour de Jenny les pires humiliations.) « Ah, heureusement que cela n'est pas !.. Toi, tu n'as rien à te reprocher… Je lui parlerai, moi, à ce petit, je lui ferai comprendre… Ne pleure pas, ma chérie… Tu vas oublier tout ça… C'est fini, fini… Ne pleure pas… »

Mais Jenny sanglotait de plus en plus fort, car chaque parole de sa mère la déchirait davantage. Et longtemps les deux femmes restèrent ainsi, debout, étroitement embrassées dans l'ombre ; l'enfant, blottissant sa douleur dans les bras maternels ; la mère, psalmodiant ses consolations cruelles, et les yeux grands ouverts d'effroi : car, avec sa prescience coutumière, elle voyait se déployer devant Jenny l'inéluctable destinée, à laquelle ses craintes, ni sa tendresse, ni ses prières, ne pourraient plus arracher son enfant. « Dans l'ascension sans fin des êtres vers l'Esprit », songeait-elle, accablée, « chacun de nous doit s'avancer seul, d'épreuve en épreuve et souvent d'erreur en erreur, sur le chemin qui, de toute éternité, lui est réservé comme sien… »

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