Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
Le souffle de Beth était à peine perceptible.
— Ne faites pas ça, dit Kindle.
Matt enfila son blouson.
Kindle se redressa et lui prit le bras.
— Matthew, il y a de fortes chances pour que ça ne marche pas. Mais si ça marchait tout de même… vous y avez pensé ?
— Oui.
— Vous n’avez pas affaire à un hôpital, ni à un docteur. C’est quelque chose qui vient de l’espace et qu’on n’a jamais compris. Ça n’a rien d’humain. Comment ça pourrait l’être ? Ce que vous faites, là, c’est pas un appel au secours. C’est rien de plus qu’adresser une prière à on ne sait pas quel dieu…
— Elle va mourir, dit Matt.
— Comme si je le voyais pas ! Vous croyez que je l’entends pas qui se bat contre la mort ? Mais au moins elle meurt comme un être humain. C’est bien ce qu’on a décidé, non ? C’est ce qu’on a répondu, finalement. « Non merci, mais je préfère crever humain. » Vous, moi… même le colonel Tyler. Même Beth.
— Ce n’est pas le problème.
— Mais bien sûr que si ! Je n’en vois pas d’autre. Les Voyageurs sont partis. C’est ce qu’ils ont fait de mieux jusqu’à présent. Et ce nouveau vaisseau va sûrement suivre le même chemin. Parfait. Au moins, il nous restera un minimum de dignité humaine. Mais si vous allez là-bas prier ce colosse, j’ai bien peur qu’il ne vous aide, et qu’après il n’arrête plus d’aider, et qu’on n’ait un nouveau dieu dans le ciel. Et alors, adieu humanité, d’une manière ou d’une autre.
— Je suis le seul à le faire, objecta Matt.
— C’est peut-être largement suffisant. Je serais pas étonné qu’ils aient le pouvoir de s’occuper de mille choses à la fois.
— Il faut que j’agisse, répéta obstinément Matt, incapable d’entendre les objections de Kindle.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est mon devoir. Et mon souhait.
Il s’avança vers la porte.
— Matthew !
Matt se retourna.
— À aucun prix ne laissez cette statue s’approcher de moi, d’accord ? Même si je suis à l’article de la mort. Jurez-le-moi.
Matt acquiesça en silence.
Le Serveur, comme prévu, se dressait au pied des marches du capitole. La pluie glacée collait des plumes de cendre sur sa surface rigide et terne.
Matt se sentait fiévreux, au bord de l’épuisement. Quelle scène étrange… Debout devant cette statue extraterrestre, pataugeant dans la cendre, sous la pluie, les ruines du capitole rutilant dans la grisaille.
Il frissonna. Le frisson devint convulsion, et il se pencha, se tenant la taille, jusqu’à ce que le spasme se dissipe, priant pour ne pas s’évanouir.
La pluie ruisselait sur le Serveur en grosses gouttes noires. Matt eut l’impression que ce Serveur était moins grand, moins bien façonné que celui de Buchanan. À moins qu’une sorte d’érosion ne commence à avoir prise sur lui. Peut-être finirait-il par se dissoudre dans la terre, à moins qu’il ne termine en poussière, lui aussi, comme les peaux.
Il n’avait pas d’yeux. Il ne le regardait pas. Il demeurait impassible, indifférent à la détresse de son visiteur.
Matt lui parla de Beth. Il décrivit ses blessures. Un témoin silencieux, en lui, écoutait le son de sa propre voix et admirait la note mélancolique que ce monologue ajoutait aux larmes de la pluie et au sifflement du vent. Il eut la sensation d’être un interne en tournée exposant les symptômes d’un patient à un chef de clinique insensible. Était-ce bien nécessaire ? Il voulait le croire.
— Je sais ce que vous pouvez faire, les Voyageurs, dit-il. J’ai vu cette femme – cette femme-insecte. Si vous pouvez métamorphoser un être humain, vous êtes capable de soigner une blessure. Et j’ai vu Cindy Rhee, la petite fille avec sa tumeur au cerveau. Elle a été guérie, aussi.
Le Serveur demeurait imperturbable.
Était-il mort ? Ou simplement sourd ?
— Réponds-moi, insista Matt. Parle-moi.
Le froid le pénétrait cruellement. Il ne pourrait pas rester plus longtemps immobile sous cette pluie glacée. Il s’avança, posa les mains sur le corps du Serveur. Un contact aussi froid que le vent. Il laissa des empreintes sanglantes sur cette matière inconnue.
Le Serveur resta muet.
Il sortit Beth du motor-home.
Il était conscient de sa folie. Exposer une femme mourante au froid polaire. Mais il ne voulait, ne pouvait plus raisonner logiquement. Il entrait de plain-pied dans le monde de l’irrationnel.
Et dans celui de la panique.
Beth était lourde. Et il était surtout à bout de forces. Sa tête roula sur son épaule et sa respiration cessa. Il attendit qu’elle reprenne. Respire, lui ordonna-t-il en silence. Elle suffoqua. Une bulle de sang se forma sur ses lèvres.
Il lui dit combien il regrettait tout ce qui était arrivé. Elle ne le méritait pas. Elle n’était que la victime innocente d’une de ces tragédies imprévisibles, comme un tremblement de terre, un incendie.
Il la posa, pâle et inerte, devant la sentinelle noire. La pluie plaqua ses vêtements sur son corps maigre. Matt la recouvrit de son blouson et releva une mèche de ses cheveux collée sur son visage.
Puis il s’adressa de nouveau au Serveur.
— Voilà, dit-il. Soigne-la.
Était-ce trop péremptoire ? Peut-être. Il ne savait comment le dire autrement.
Pour toute réponse, le colosse observa une immobilité totale.
— Je sais que tu peux la soigner. Tu n’as pas d’excuse.
Le silence semblait s’éterniser. La pluie, sous les bourrasques, devenait des aiguilles sur sa peau. Le vent mugissait dans les décombres du capitole.
Le Serveur était relié au vaisseau. Du moins le supposait-il. Et le vaisseau était peuplé d’êtres qui avaient été humains.
— Vous êtes tous là ? cria-t-il à plusieurs milliards d’âmes. Vous m’entendez ?
Rien.
La tête lui tournait. Il s’appuya contre le Serveur pour combattre son vertige.
— Il y a quelqu’un ? demanda-t-il encore d’une voix éraillée. Jim ? Lillian ? Annie ? Vous m’entendez ? Rachel ?
Le silence. Le bruissement de la pluie.
— Vous n’avez aucune excuse. Vous pouvez aider cette fille. Rachel, écoute-moi ! Tu ne peux pas faire la sourde oreille. Tu n’as pas le droit de la laisser mourir, comme ça, sous la pluie.
Il ferma les yeux.
Rien n’avait changé.
Ses jambes fléchirent ; il se sentit glisser. S’agenouilla près de Beth. Il ne l’entendait plus respirer. Peut-être que son cœur avait cessé de battre. Le bourdonnement dans sa tête couvrait tout autre son.
— Si vous êtes humains, dit-il, vous devriez l’aider.
Il se démenait pour rester éveillé, mais sa conscience lui échappait, dérivait déjà. Ne restait plus en lui qu’une immense frustration.
— Si vous étiez humains, répéta-t-il. Mais vous ne l’êtes pas. Vous vous moquez de ce qu’on deviendra. Cette fille n’est pas votre problème. Elle peut bien mourir, vous vous en foutez. Vous n’êtes que des salauds. Tous autant que vous êtes.
Il voulut ouvrir les yeux. Dut y renoncer. Un temps s’écoula.
Il s’éveilla de nouveau.
— Rachel ! Viens ! Montre-toi !
Un dernier effort.
— Rachel !
Il rêva. Il rêva que Rachel répondait à son appel. Qu’elle venait à lui.
Il rêva que le Serveur n’était plus le Serveur. Qu’il avait pris la forme de sa fille, Rachel. Une Rachel taillée dans un marbre noir et mat, toute mouillée de pluie, comme si elle s’était roulée dans la rosée du matin.