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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:

A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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La réunion de Vaugirard n’était qu’à cinq heures. Irait-il, seulement ? Il n’en avait plus aucune envie. Pour la première fois, quelque chose — quelque chose de personnel — s’interposait confusément entre lui et sa vie de militant.

Brusquement, il prit un parti. Il retournerait à Neuilly. Pour peu que Jenny eût des courses à faire, il arriverait avant elle, il l’attendrait devant la grille, et… Projet absurde, plein de risques… Mais, tout, plutôt que de rester sur cette défaite !

Il avait compté sans le hasard. Comme il descendait du tram, devant la clinique, hésitant sur ce qu’il allait faire, quelqu’un, derrière lui, cria :

— « Jacques ! »

Daniel, qui attendait le tram sur l’autre trottoir, l’avait aperçu et traversait la chaussée, stupéfait :

— « Toi ? Tu es donc encore à Paris ? »

— « Revenu d’hier », balbutia Jacques. « Antoine m’a appris la nouvelle… »

— « Il est mort sans avoir repris connaissance », dit Daniel, brièvement.

Il semblait encore plus embarrassé que Jacques ; contrarié, même.

— « J’ai un rendez-vous que je ne peux absolument pas remettre », murmura-t-il. « J’ai offert à Ludwigson de lui vendre quelques toiles, parce que nous avons besoin d’argent ; et il doit venir aujourd’hui à mon atelier… Si j’avais pu me douter que tu viendrais me voir… Comment faire ? Est-ce que tu ne m’accompagnerais pas ? Dans mon atelier, nous serions bien tranquilles pour causer, en attendant Ludwigson… »

— « Si tu veux », dit Jacques, renonçant d’un coup à tout ce qu’il avait projeté.

Daniel eut un sourire de reconnaissance.

— « Nous pouvons faire un bout de chemin à pied. Aux fortifs, nous prendrons un taxi. »

Le boulevard ouvrait devant eux sa large perspective, resplendissante de lumière. Le trottoir ombragé se prêtait à la marche. Daniel était magnifique et ridicule, avec ce casque étincelant, et cette crinière flottante ; son sabre lui battait les jambes, heurtait les éperons, rythmait son pas d’un cliquetis martial. Jacques, hanté par l’idée de la guerre, écoutait distraitement les explications de son ami. Il faillit l’interrompre, lui saisir le bras, lui crier : « Mais malheureux, tu ne vois donc pas ce qu’on te prépare !… » Une idée atroce lui traversa l’esprit et l’arrêta net : si, par impossible, la résistance de l’Internationale ne parvenait pas à sauver la paix, ce beau dragon, en avant-garde sur la frontière lorraine, serait tué le premier jour… Son cœur se serra, et les mots qu’il voulait dire lui restèrent dans la gorge.

Daniel continuait :

— « Ludwigson m’a dit : “Vers cinq heures.” Mais j’ai besoin de faire un choix, avant qu’il arrive… Tu comprends, il faut bien que je me débrouille : mon père ne nous laisse que des dettes. »

Il rit bizarrement. Ce rire, sa loquacité, cette voix tremblante et brusque — tout, en lui, témoignait d’une nervosité qui ne lui était pas habituelle, et dont les causes, ce soir, étaient multiples : la surprise de revoir Jacques, le souvenir amer de leur première rencontre, le besoin de retrouver le ton de leurs causeries d’autrefois, de ranimer par ces libres confidences la confiance de son silencieux compagnon ; et aussi le plaisir d’être dehors, la griserie de cette belle journée, de cette promenade à deux, après ces quatre jours de claustration dans l’attente de la mort.

Jacques avait si peu conscience de posséder quelque part, à son nom, une fortune sans emploi, que pas une seconde l’idée ne lui vint qu’il pourrait aider son ami. L’autre, d’ailleurs, n’y avait pas songé davantage, sans quoi il n’eût soufflé mot de ses difficultés.

— « Des dettes… Et un nom compromis », poursuivit Daniel, sombrement. « Jusqu’au bout, il aura empoisonné notre existence !… J’ai ouvert, ce matin, une lettre d’Angleterre, à son adresse ; la lettre d’une femme à laquelle il avait promis de l’argent… Il faisait la navette entre Londres et Vienne, et il entretenait un ménage aux deux bouts de la ligne, comme un garçon de sleeping… Oh ! », ajouta-t-il vivement, « ses frasques, je m’en fiche ! C’est tout le reste qui est abominable. »

Jacques hocha la tête, évasivement.

— « Ça t’étonne que je dise ça ? » reprit Daniel. « J’en veux terriblement à mon père. Mais pas du tout pour ses histoires de femmes. Non ! Je dirais presque : au contraire… C’est bizarre, n’est-ce pas ? Il est mort sans que nous ayons jamais eu ensemble le moindre abandon, le moindre échange. Mais, si jamais quelque intimité avait été possible entre nous, ç’aurait été sur cet unique terrain-là : les femmes, l’amour… C’est peut-être parce que je suis pareil à lui », reprit-il, sourdement : « tout pareil : incapable de résister à mes entraînements ; incapable même d’en avoir du remords. » Il hésita, avant d’ajouter : « Tu n’es pas comme ça, toi ? »

Jacques aussi, depuis quatre ans, avait plus ou moins cédé à ses « entraînements » ; mais jamais sans remords. À son insu, dans un coin peut-être mal aéré de sa conscience, subsistait quelque chose de cette distinction puérile entre le « pur » et l’« impur », qu’il faisait si souvent, jadis, au cours de ses discussions avec Daniel.

— « Non », dit-il. « Moi, je n’ai jamais eu ce courage… Le courage de s’accepter tel qu’on est. »

— « Est-ce du courage ? De la faiblesse peut-être… Ou de la fatuité… Ou tout ce que tu voudras… Je crois que, pour certaines natures, comme la mienne, courir de désir en désir, c’est vraiment le régime normal, nécessaire, le rythme de vie qui leur est particulier. Ne jamais se refuser à ce qui s’offre ! » formula-t-il, sur un ton véhément, comme s’il répétait quelque serment intérieur.

« Il a de la chance d’être beau », se dit Jacques, en caressant du regard le profil mâle, volontaire, qui se découpait sous la visière du casque. « Pour parler du désir avec cette assurance, il faut être “irrésistible”, il faut avoir l’habitude d’éveiller soi-même le désir… Peut-être aussi faut-il avoir d’autres expériences que les miennes… » Il songea qu’il avait pris ses premières leçons amoureuses entre les bras de la blonde Lisbeth, la petite Alsacienne sentimentale, la nièce de la mère Fruhling. Daniel, lui, avait eu, plus jeune, la révélation du plaisir, dans le lit de cette fille experte qui l’avait recueilli, une nuit, à Marseille. Ces deux initiations, si différentes, les avaient peut-être marqués pour toujours ? « Est-on vraiment “orienté” par sa première aventure ? » se demanda-t-il. « Ou bien, au contraire, cette première aventure est-elle commandée par des lois secrètes, auxquelles on sera soumis toute sa vie ? »

Comme s’il avait deviné le tour des pensées de Jacques, Daniel s’écria :

— « Nous avons une déplorable tendance à compliquer ces questions-là. L’amour ? Affaire de santé, mon vieux : de santé physique et morale. Pour moi, j’accepte sans réserve la définition de Iago, tu te souviens ? It is merely a lust of the blood and a permission of the will… Oui, l’amour, c’est ça, et il ne faut pas en faire autre chose que ça : une poussée de sève… Iago dit bien : “un bouillonnement du sang, avec consentement de la volonté…” »

— « Tu as toujours ta manie de citer des textes anglais », observa Jacques en souriant. Il n’avait aucune envie de disputer sur l’amour… Il regarda sa montre. À l’Humanité, les dépêches des agences ne parvenaient pas avant quatre heures et demie, ou cinq heures…

Daniel vit le geste.

— « Oh ! nous avons le temps », dit-il, « mais nous causerons mieux chez moi. »

Et il héla un taxi.

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