Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
— « C’est affreux, ce que tu dis là, ma pauvre Nico », murmura Daniel.
Elle partit d’un vif éclat de rire, qui était comme un réveil inattendu de sa jeunesse.
— « Tu es bête ! » dit-elle. « Je ne me plains pas. C’est la vie : voilà tout. Elle n’est pas meilleure pour les autres. Au contraire. Je suis parmi les plus heureuses… Seulement, voilà : quand on est petite, on s’imagine des choses… on croit qu’on vivra un conte de fées… »
Ils approchaient de la grille.
— « Ça m’a fait plaisir de te voir », dit-elle. « Tu es superbe, dans ton uniforme !… Quand auras-tu fini ton service ? »
— « En octobre. »
— « Déjà ? »
Il rit :
— « Le temps t’a paru court, à toi ! »
Elle s’était arrêtée. Des taches de soleil tremblaient sur sa chair, faisaient briller ses dents, et donnaient, par place, à ses cheveux, des transparences d’écaille blonde.
— « Au revoir », fit-elle, en lui tendant fraternellement la main. « Tu diras bien à Jenny que je suis navrée de ne pas l’avoir vue… Et puis, l’hiver prochain, quand tu seras réinstallé à Paris, il faudra de temps en temps venir me faire une visite… Une visite de charité… Nous bavarderons, nous jouerons aux vieux amis, nous remuerons des souvenirs… C’est curieux comme, en vieillissant, je me rattache à tout le passé… Tu viendras ? C’est promis ? »
Il plongea un instant son regard dans les beaux yeux, un peu trop grands, un peu trop ronds, mais d’une eau si pure :
— « C’est promis », dit-il presque gravement.
XXX
C’était la première fois, depuis dimanche, que Jenny mettait le pied hors de la clinique : à peine, chaque jour, avait-elle fait, avec Daniel, une brève promenade au jardin. Dans ce voisinage de la mort, si neuf pour elle, elle avait vécu ces quatre interminables journées comme une ombre parmi des vivants : tout ce qui se faisait autour d’elle lui paraissait incohérent, étranger. Aussi, dès que son frère l’eut mise en voiture, dès qu’elle se vit seule dans le boulevard ensoleillé, elle ne put se défendre d’un sentiment de délivrance. Mais cette impression ne dura qu’un instant. Avant même que l’auto eût atteint la porte Champerret, elle avait senti renaître ce trouble profond et vague qui la rongeait depuis quatre jours. Et même il lui parut que ce trouble, libéré de la contrainte que lui imposait, à la clinique, la présence d’autrui, prenait dans cette solitude soudaine une redoutable intensité.
Il était une heure quand le taxi la déposa devant sa porte.
Elle écouta autant qu’elle put les questions et les condoléances de la concierge, et monta vite à l’appartement.
Tout y était en désordre. Les portes béaient, comme après une fuite. Dans la chambre de Mme de Fontanin, les vêtements sur le lit, les chaussures à terre, les tiroirs ouverts, éveillaient l’idée d’un cambriolage. Sur le guéridon où les deux femmes, privées depuis deux ans de toute servante, prenaient leur rapide repas, s’étalaient encore les restes du dîner interrompu. Il fallait ranger tout cela ; il fallait que, le lendemain, au retour du cimetière, sa mère n’eût pas la tristesse de retrouver, dans ce sinistre chaos, un souvenir trop précis des atroces minutes qu’elle avait vécues dimanche soir.
Oppressée, ne sachant par quoi commencer sa besogne, Jenny gagna sa chambre. Sans doute avait-elle oublié, en partant, de fermer la fenêtre, une averse, la veille, avait trempé le parquet ; un coup de vent avait éparpillé les lettres sur le petit bureau, renversé un vase, effeuillé des fleurs.
Debout, elle contemplait ce gâchis, et retirait lentement ses gants. Elle cherchait à se ressaisir. Sa mère lui avait donné des instructions détaillées. Elle devait prendre une clef dans un secrétaire, ouvrir, au fond de l’appartement, la chambre de débarras, fouiller dans la penderie, remuer des caisses, des malles, trouver un certain carton vert, qui contenait deux châles de deuil et des voiles de crêpe. Machinalement, elle décrocha la blouse qui lui servait, le matin, à faire le ménage, et se mit en tenue de travail. Mais ses forces la trahirent, et elle dut s’asseoir au bord de son lit. Le silence de l’appartement s’appesantissait sur ses épaules.
« Qu’ai-je donc à être si fatiguée ? » se demanda-t-elle hypocritement.
La semaine précédente, elle allait et venait, à travers ces mêmes pièces, légèrement portée par la vie. Une semaine — pas même : quatre jours — avaient-ils suffi à détruire un équilibre si chèrement reconquis ?
Elle demeurait assise, tassée, un poids sur la nuque. Pleurer l’eût soulagée. Mais ce remède des faibles lui avait toujours été refusé. Même lorsqu’elle était encore une enfant, ses chagrins étaient sans larmes, rétractés, arides… Son regard sec, après avoir erré sur les papiers épars, les meubles, les bibelots de la cheminée, s’était fixé sur la glace, attiré, absorbé par le reflet aveuglant du grand jour extérieur. Et, soudain, dans le miroitement, surgit, une seconde, l’image de Jacques. Elle se leva précipitamment, ferma les volets, la fenêtre, ramassa les lettres, les fleurs, et sortit dans le couloir.
L’atmosphère de la chambre de débarras était suffocante. La chaleur y épaississait l’odeur recuite des lainages, de la poussière, du camphre, des vieux journaux rissolés par le soleil. Elle fit l’effort de grimper sur un escabeau pour ouvrir la fenêtre. Avec l’air du dehors, une lumière blessante inonda le réduit, accusant la tristesse, la laideur des objets entassés là : bagages vides, literies inutilisées, lampes à pétrole, livres de classe, cartons couverts de flocons gris et de mouches mortes. Pour dégager le coin où s’empilaient les malles, elle dut saisir à bras-le-corps un mannequin rembourré que coiffait un antique abat-jour, dont les volants pailletés étaient retroussés par des bouquets de violettes en étoffe ; et elle s’attendrit, une seconde, sur ce prétentieux édifice qu’elle avait vu, toute son enfance, trôner sur le piano du salon. Puis elle se mit courageusement à l’ouvrage, ouvrant les coffres, fouillant les casiers, replaçant avec soin les sachets de naphtaline dont la senteur poivrée lui brûlait les narines et lui tournait le cœur. En nage, sans force, luttant néanmoins contre cette langueur qui l’humiliait, elle s’appliquait avec une volonté têtue à cette tâche qui, du moins, la délivrait de ses pensées.
Mais, à l’improviste, comme une flèche de lumière qui perce la brume, une idée, précise sous sa formule confuse, l’atteignit au point le plus sensible, et l’arrêta net : « Rien n’est jamais perdu… Tout est toujours possible… » Oui, malgré tout, elle était jeune, elle avait devant elle une longue vie inconnue : une vie ! une source inépuisable de possibilités !…
Ce qu’elle découvrait, sous ces banalités, était si nouveau, si dangereux, qu’elle en demeura étourdie. Elle venait brusquement de comprendre que si, après l’abandon de Jacques, elle avait pu guérir et reprendre la maîtrise de soi, c’était seulement parce qu’elle avait eu la chance, en ce temps-là, de pouvoir écarter jusqu’au plus fugitif espoir.
« Recommencerais-je à espérer ? »
La réponse fut si affirmative, qu’elle se mit à trembler, et dut appuyer son épaule au montant de la penderie. Elle demeura plusieurs minutes immobile, les paupières baissées, dans un état de stupéfaction léthargique qui la rendait presque insensible. Des visions de rêve se succédaient dans son cerveau : Jacques, à Maisons, après la partie de tennis, assis auprès d’elle sur le banc ; et elle voyait distinctement les fines gouttelettes de sueur qui humectaient les tempes… Jacques, seul avec elle sur la route de la forêt, près du garage où ils venaient de voir écraser le vieux chien ; et elle entendait sa voix angoissée : « Vous pensez souvent à la mort ?… » Jacques, à la petite porte du jardin, lorsqu’il avait effleuré de ses lèvres l’ombre de Jenny sur le mur baigné de lune ; et elle entendait son pas fuir sur l’herbe, dans la nuit…