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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:

A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Le regard de Mme de Fontanin, embué de larmes, demeurait fixé sur la bière, où déjà s’effeuillaient les roses.

« Non », disait-elle, du fond de son cœur, « non, tu n’étais pas foncièrement livré au mal… »

Elle fut tirée de sa méditation par l’entrée de Nicole Héquet, accompagnée de Daniel.

Nicole était éblouissante ; sa robe de deuil avivait encore sa carnation. L’éclat de ses yeux, ses sourcils levés, son visage naturellement tendu en avant, lui donnaient toujours l’air d’accourir, d’apporter sa jeunesse en offrande. Elle se pencha pour embrasser sa tante ; et Mme de Fontanin lui fut reconnaissante de ne pas troubler le silence par des paroles conventionnelles. Puis Nicole s’approcha du cercueil. Quelques minutes, elle se tint droite, les bras allongés, les doigts joints. Mme de Fontanin l’observa. Priait-elle ? Évoquait-elle les souvenirs de son passé, ce passé d’enfant honteuse, où l’oncle Jérôme avait tenu tant de place ?… Enfin, après quelques instants de cette immobilité énigmatique, la jeune femme revint vers sa tante, l’embrassa de nouveau sur le front, et sortit de la pièce, suivie de Daniel, qui, tout ce temps, était demeuré debout derrière sa mère.

Quand ils furent dans le couloir, Nicole s’arrêta pour demander :

— « À quelle heure, demain ? »

— « Nous partirons d’ici à onze heures. Le convoi ira directement au cimetière. »

Ils se trouvaient seuls, à l’entrée du pavillon, dans l’ombre du vestibule. Devant eux s’étendait le jardin ensoleillé, peuplé de convalescents en peignoirs clairs, étendus au bord des pelouses. L’après-midi était chaud, glorieux ; dans l’air immobile, l’été semblait installé, pour toujours.

Daniel expliquait :

— « Le pasteur Gregory fera une courte prière sur la tombe. Maman n’a voulu aucun service. »

Nicole écoutait, songeuse.

— « Comme elle est bien, tante Thérèse », murmura-t-elle. « Si courageuse, si calme… Parfaite, comme toujours… »

Il la remercia d’un sourire amical. Elle n’avait plus ses yeux d’enfant ; mais ses prunelles bleues avaient gardé leur exceptionnelle limpidité, et cette expression de douceur indolente qui le bouleversait jadis.

— « Depuis si longtemps que je ne t’ai vue ! », dit-il, « Au moins, Nico, es-tu heureuse ? »

Le regard de la jeune femme, posé au loin sur les verdures, eut tout un voyage à faire pour revenir jusqu’à Daniel ; ses traits prirent une expression douloureuse ; il crut qu’elle allait fondre en larmes.

— « Je sais… », balbutia-t-il. « Toi aussi, ma pauvre Nico, tu as eu ta part de chagrins… »

Il remarqua seulement alors combien elle avait changé. Le bas du visage s’était épaissi. Sous le fard discret, sous la roseur factice des joues, transparaissait un masque légèrement défraîchi, usé.

— « Pourtant, Nico, tu es jeune, tu as la vie devant toi ! Il faut que tu sois heureuse ! »

— « Heureuse ? » répéta-t-elle, avec un mouvement d’épaules incertain.

Il la regardait, étonné.

— « Mais oui, heureuse. Pourquoi non ? »

Le regard de la jeune femme se perdait de nouveau dans la lumière du jardin. Elle dit, après un bref silence, sans tourner les yeux :

— « C’est étrange, la vie… Tu ne trouves pas ? À vingt-cinq ans, je me sens déjà si vieille… » Elle hésita : « … si seule… »

— « Si seule ? »

— « Oui », fit-elle, le regard toujours au loin. « Ma mère, le passé, ma jeunesse, tout ça est loin, loin… Pas d’enfant… Et jamais plus, c’est fini : jamais je ne pourrai avoir d’enfant… »

L’accent était doux, sans désespoir.

— « Tu as ton mari… », hasarda Daniel.

— « Mon mari, oui… Nous nous aimons d’une affection profonde, solide… Il est intelligent, il est bon… Il fait tout ce qu’il peut pour me rendre la vie bonne. »

Daniel se taisait.

Elle fit un pas pour atteindre la muraille, s’y adosser ; et elle reprit, sans élever le ton, avec un léger redressement de la nuque, comme si elle se décidait à tout dire, simplement, sans avoir peur des mots :

— « Mais quoi ? Malgré tout, tu sais, nous n’avons pas grand-chose de commun, Félix et moi… Il est de treize ans mon aîné ; il ne m’a jamais traitée en égale… D’ailleurs, il a pour toutes les femmes ce sentiment paternel, un peu condescendant, qu’il a pour ses malades… »

Le souvenir de Héquet se dressa devant Daniel : Héquet, avec ses tempes grises, striées de petites rides, son regard fin de myope, ses manières discrètes, précises, inflexibles. Pourquoi avait-il épousé Nicole ? Comme on cueille au passage un fruit savoureux ? Ou plutôt, pour mettre dans sa vie laborieuse un peu de cette jeunesse, de cette grâce naturelle, dont sans doute il avait toujours été privé ?

— « Et puis », continuait Nicole, « il a sa vie, sa vie de chirurgien. Tu sais ce que c’est : il appartient aux autres, du matin au soir… La plupart du temps, il ne prend pas ses repas aux mêmes heures que moi… D’ailleurs, ça vaut presque mieux : quand nous sommes ensemble, nous n’avons pas grand-chose à nous dire, rien à partager, pas un goût qui soit le même, pas un souvenir d’autrefois, rien… Oh ! jamais de discussion, jamais la moindre mésentente !… » Elle rit : « D’abord, moi, dès qu’il exprime un désir, n’importe lequel, je dis oui… Je veux d’avance tout ce qu’il veut… » Elle ne riait plus. Elle prononça, avec une étrange lenteur : « Tout m’est tellement égal ! »

Elle s’était insensiblement détachée du mur et mise en marche. Elle descendait distraitement le petit perron. Daniel la suivait sans rien dire. Elle se tourna spontanément vers lui et sourit :

— « Que je te raconte ! » fit-elle. « Cet hiver, il a fait faire de nouvelles bibliothèques pour le petit salon, et il a décidé de vendre un secrétaire d’acajou, qu’il ne savait plus où mettre. C’était un meuble qui venait de ma-mère ; mais ça m’était indifférent : je n’ai rien à moi, je ne tiens à rien. Seulement, ce secrétaire, il a fallu le vider. Il était plein de paperasses que je n’avais jamais regardées : toute une correspondance de mes parents, d’anciens livres de comptes, de vieilles lettres de grand-mère, des faire-part, des lettres d’amis… Tout le passé, la rue de Rennes, Royat, Biarritz… Un tas de vieilles choses, de vieilles histoires oubliées, de vieilles gens qui sont morts… J’ai tout lu, ligne à ligne, avant d’y mettre le feu… J’ai pleuré quinze jours là-dessus… » Elle rit de nouveau : « Quinze jours… délicieux !… Félix ne s’est douté de rien. Il n’aurait pas compris. Il ignore tout de moi, de mon enfance, de mes souvenirs… »

Ils avançaient sans hâte à travers le jardin. Elle baissa la voix, en passant devant des malades :

— « Le présent, ça va encore… C’est l’avenir qui me fait peur, quelquefois… Tu comprends, aujourd’hui, chacun de nous a ses occupations : lui, il a son hôpital, ses rendez-vous, sa clientèle ; moi, j’ai toujours des courses, des visites à faire ; et puis, j’ai repris mon violon, je fais un peu de musique avec des amies ; le soir, nous dînons en ville, plusieurs fois par semaine : dans la situation de Félix, il y a toute une vie mondaine qu’il faut bien entretenir… Mais plus tard ? Quand il n’exercera plus ? Quand nous ne sortirons plus le soir ? C’est ça qui me fait peur… Qu’est-ce que nous deviendrons, quand nous serons un vieux ménage, et qu’il faudra bien rester l’un en face de l’autre, des soirées entières, au coin du feu ? »

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