Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
Dans la voiture, comme Daniel, pour entretenir la conversation, continuait à parler de lui, de ses bonnes fortunes à Lunéville, à Nancy, et vantait le charme des aventures sans lendemain :
— « Tu me regardes ?… » fit-il, gêné tout à coup. « Tu me laisses bavarder… À quoi penses-tu ? »
Jacques tressaillit. Il fut tenté, une fois de plus, d’aborder avec Daniel les questions qui l’obsédaient. Cependant, cette fois encore, il se déroba :
— « À quoi je pense ?… Mais… à tout ça ! »
Et, pendant le silence qui suivit, chacun d’eux, le cœur lourd, se demanda si l’image qu’il avait conservée de l’autre correspondait encore à une réalité.
— « Vous prendrez la rue de Seine », cria Daniel au chauffeur. Puis, se tournant vers Jacques : « J’y pense : tu ne connais pas mon installation ? »
Cet atelier, que Daniel avait loué l’année qui avait précédé son service (et dont Ludwigson payait le loyer, sous l’aimable prétexte que Daniel y conservait les archives de leur revue d’art), était au dernier étage d’un ancien immeuble à hautes fenêtres, dans le fond d’une cour pavée.
L’escalier de pierre était obscur, affaissé par endroits, odorant et vétuste ; mais large et orné d’une rampe de fer ouvragé. La porte de l’atelier, percée d’un guichet de prison, s’ouvrait à l’aide d’une clef pesante, que Daniel avait prise chez le concierge.
Jacques, suivant son ami, pénétra dans une vaste pièce mansardée qu’éclairait, à plein ciel, une verrière poussiéreuse. Tandis que Daniel s’affairait, Jacques, curieusement, examinait les aîtres. Les parois de l’atelier étaient d’un gris beige uniforme, sans aucune note de couleur. Deux réduits entresolés, cachés par des rideaux à demi tirés, trouaient le mur du fond : l’un, peint en blanc, était transformé en cabinet de toilette ; l’autre, tapissé de rouge pompéien, et entièrement occupé par un grand lit bas, formait alcôve. Dans un angle, des tréteaux portaient une table d’architecte, chargée de livres, d’albums, de revues empilées ; au-dessus, pendait un réflecteur vert. Sous des housses que Daniel retirait hâtivement, s’entassaient plusieurs chevalets à roulettes, et quelques sièges disparates. Contre le mur, dans de profonds casiers en bois blanc, se dissimulaient des châssis et des cartons, dont on n’apercevait que les tranches alignées.
Daniel fit rouler jusqu’à Jacques un fauteuil de cuir râpé.
— « Assieds-toi… Je me lave les mains. »
Jacques se laissa tomber sur les ressorts gémissants. Les yeux levés vers la baie, il regardait le paysage des toits, baignés de chaude lumière. Il reconnut la coupole de l’Institut, les flèches de Saint-Germain-des-Prés, les tours de Saint-Sulpice.
Il se retourna vers le cabinet de toilette, et aperçut Daniel dans l’entrebâillement des rideaux. Le jeune homme avait troqué sa tunique contre la veste bleutée d’un pyjama. Il était assis devant le miroir, et passait, avec un sourire attentif, ses paumes sur ses cheveux. Jacques fut surpris, comme s’il avait découvert un secret. Daniel était beau, mais il avait si peu l’air de le savoir, il portait son profil de médaille avec une simplicité si virile, que Jacques n’avait jamais imaginé son ami complaisamment attardé devant la glace. Brusquement, comme Daniel revenait vers lui, il pensa à Jenny avec une émotion intense. Le frère et la sœur ne se ressemblaient pas ; cependant, ils tenaient tous deux de leur père une certaine finesse de structure, une même souplesse allongée, qui donnaient une indéniable parenté à leur démarche.
Il se leva vivement, et se dirigea vers les casiers où étaient les châssis :
— « Non », dit Daniel en s’approchant. « Ça, c’est le coin des vieilleries… 1911… Tout ce que j’ai peint cette année-là est fait de réminiscences… Tu connais ce mot terrible, qui est, je crois, de Whistler parlant de Burne-Jones : “Ça ressemble à quelque chose qui serait très bien…” ? Regarde plutôt ça », fit-il, en tirant à lui plusieurs toiles représentant toutes, à quelques détails près, le même nu. « Ça, c’était juste avant mon service… Ces études-là sont de celles qui m’ont le plus aidé à comprendre… »
Jacques crut que Daniel n’avait pas achevé sa phrase.
— « À comprendre quoi ? »
— « Eh bien, ça… Ce dos-là, ces épaules-là… Je crois très important de choisir une chose solide, comme cette épaule, ce dos, et de travailler dessus, jusqu’à ce qu’on commence à entrevoir la vérité… cette vérité simple, qui se dégage des choses solides, éternelles… Je crois qu’un certain effort d’application, d’approfondissement, finit par livrer un secret… la solution de tout… une espèce de clef de l’univers… Ainsi, cette épaule, ce dos… »
Cette épaule, ce dos… Jacques pensait à l’Europe, à la guerre.
— « Tout ce que j’ai appris », poursuivit Daniel, « je l’ai toujours tiré de l’étude tenace d’un même modèle… Pourquoi changer ? On obtient bien davantage de soi, quand on s’obstine à revenir sans cesse au même point de départ ; quand il faut, chaque fois, recommencer, et aller plus loin, dans un même sens… Si j’avais été romancier, je crois que, au lieu de changer de personnages à chaque livre nouveau, je me serais accroché aux mêmes, indéfiniment, pour creuser… »
Jacques se taisait, hostile. Combien lui apparaissaient artificiels, inutiles, inactuels, ces problèmes d’esthétique !… Il ne parvenait plus à comprendre le but d’une existence comme celle de Daniel. Il se demanda : « Comment le jugerait-on, à Genève ? » Il eut honte de son ami.
Daniel soulevait ses toiles, une à une, les tournait vers la lumière, leur jetait, à travers ses paupières plissées, un rapide coup d’œil, puis il les remettait en place. De temps à autre, il en posait une, à l’écart, au pied du chevalet le plus proche : « Pour Ludwigson. »
Il haussa les épaules et marmonna entre ses dents :
— « Au fond, le don, ça n’est presque rien — tout en étant indispensable !… C’est le travail qui importe. Sans travail, le talent n’est qu’un feu d’artifice ; ça éblouit un instant, mais il n’en reste rien. » Comme à regret, il mit coup sur coup trois châssis de côté, et soupira : « Il faudrait pouvoir ne rien leur vendre, jamais. Et toute sa vie, travailler, travailler. »
Jacques, qui continuait à l’observer, constata :
— « Tu aimes toujours aussi profondément ton art ? »
L’intonation marquait une surprise un peu dédaigneuse, que Daniel perçut.
— « Que veux-tu ? » fit-il sur un ton conciliant. « Tout le monde n’est pas doué pour l’action. ».
Par prudence, il dissimulait sa véritable pensée. Il estimait qu’il y a déjà, par le monde, bien assez d’hommes d’action pour les bienfaits que l’humanité en tire ; et que, dans l’intérêt même de la collectivité, ceux qui, par chance, comme lui, comme Jacques, pouvaient cultiver leurs dons et devenir des artistes, devaient laisser le domaine de l’action à ceux qui n’en ont pas d’autre. À ses yeux, sans nul doute, Jacques avait trahi sa mission naturelle. Et, dans l’attitude réticente, irritée, de son compagnon de jeunesse, il croyait trouver une confirmation de son jugement : l’indice d’une secrète insatisfaction ; le regret de ceux qui ont confusément conscience de ne pas accomplir leur destinée, et qui cachent orgueilleusement, sous des dehors de bravoure, de mépris, le sentiment inavoué de leur défection.
Les traits de Jacques étaient devenus durs.
— « Vois-tu, Daniel », reprit-il, en baissant la tête — ce qui étouffait sa voix — « tu vis enfermé dans ton œuvre, comme si tu ne savais rien des hommes… »