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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Daniel posa l’étude qu’il tenait à la main.

— « Des hommes ? »

— « Les hommes sont des bêtes malheureuses », poursuivit Jacques : « des bêtes martyrisées… Tant qu’on détourne les yeux de cette souffrance, peut-être que l’on peut continuer à vivre comme tu vis. Mais, quand une fois on a pris contact avec la misère universelle, alors, mener la vie d’un artiste, non, ça n’est plus, absolument plus, possible… Comprends-tu ? »

— « Oui », fit lentement Daniel. Et, s’approchant de la verrière, il s’attarda quelques instants à contempler l’horizon des toits.

« Oui », songeait-il, « il a raison, bien sûr… La misère… Mais qu’y peut-on ? Tout est désespérant… Tout, sauf, justement, l’art ! » Et, plus que jamais, il se sentait attaché a ce merveilleux refuge où il avait eu le privilège de pouvoir installer sa vie. « Pourquoi prendrais-je sur mon dos les péchés et les malheurs du monde ? Je paralyserais ma force créatrice, j’étoufferais mes dons, sans profit pour personne. Je ne suis pas né apôtre… Et puis — mettons que je sois un monstre — mais, moi, j’ai toujours eu la ferme volonté d'être heureux ! » C’était vrai. Depuis l’enfance, il s’appliquait à défendre son bonheur, envers et contre tous ; avec ce sentiment, peut-être naïf, mais très raisonné, que tel était le principal de ses devoirs envers lui-même. Devoir difficile, d’ailleurs, et qui exigeait une constante attention : pour peu que l’homme se laisse aller à la pente, c’est tout aussitôt du malheur qu’il fabrique… Or, la condition première de son bonheur, c’était son indépendance ; et il savait bien qu’on ne se donne pas à une cause collective, sans avoir d’abord à faire le sacrifice de sa liberté… Mais il ne pouvait faire cet aveu à Jacques. Il devait se taire, et accepter cette condamnation dédaigneuse qu’il venait de lire dans les yeux de son ami.

Il se retourna, et, s’approchant de Jacques, il le regarda quelques secondes avec une attention interrogative :

— « Tu as beau dire que tu es heureux », fit-il enfin (Jacques n’avait jamais rien dit de semblable), « comme, au contraire, tu parais… triste… tourmenté !… »

Jacques se redressa. Cette fois, il allait parler ! Il semblait avoir pris soudain une décision longtemps différée ; et l’expression de son regard était si grave que Daniel le considéra, interdit.

Un vigoureux coup de sonnette ébranla l’air et les fit sursauter.

— « Ludwigson », souffla Daniel.

« Tant mieux », pensa Jacques. « À quoi bon ?… »

— « Ce ne sera pas long ; reste ! » murmura Daniel. « Ensuite, je te reconduirai… »

Jacques refusa d’un signe de tête.

Daniel supplia :

— « Tu ne vas pas t’en aller ? »

— « Si. »

Son visage était de bois.

Daniel, une seconde, le regarda avec désespoir. Puis, sentant toute insistance vaine, il fit un geste découragé, et courut ouvrir la porte.

Ludwigson portait un complet de Côte d’Azur, très ajusté, en tussor crème, sur lequel la rosette tirait l’œil. Sa tête massive, qui semblait sculptée dans une pâte blafarde et gélatineuse, reposait sur le double pli du cou, très à l’aise dans un col bas. Le crâne était pointu ; les yeux, un peu bridés ; les pommettes plates. La bouche, lippue et longue, faisait penser à un piège.

Il s’attendait évidemment à discuter les prix tête à tête, et s’étonna imperceptiblement de la présence d’un tiers. Cependant, il s’avança courtoisement vers Jacques, qu’il avait reconnu d’emblée bien qu’il ne l’eût rencontré qu’une fois.

— « Charr’mé », fit-il, en roulant l’r. « J’ai eu le plaisir de causer avec vous, il y a quatre ans, pendant un entracte, aux Ballets russes. N’est-ce pas ? Vous prépariez l’École normale ? »

— « En effet », dit Jacques. « Vous avez une admirable mémoire. »

— « J’en conviens », dit Ludwigson. Il baissa ses paupières de batracien, et, comme s’il prenait plaisir à confirmer sur-le-champ l’éloge de Jacques, il se tourna vers Daniel : « C’est votre ami M. Thibault qui m’a appris que, dans l’ancienne Grèce, — à Thèbes, si je me souviens bien, — ceux qui voulaient obtenir une magistrature, devaient n’avoir fait aucun négoce pendant dix ans au moins… Étrange, n’est-ce pas ? Je ne l’ai jamais oublié… Vous m’avez appris encore, ce soir-là », ajouta-t-il, en se tournant cette fois vers Jacques « que, en France, sous notre ancien régime, pour avoir le droit de porter son titre, il fallait posséder, depuis au moins vingt ans, ses — comment disait-on ? — ses quartiers nobles, n’est-ce pas ?… » Il conclut, en s’inclinant avec grâce : « J’ai plaisir, infiniment, à converser avec les gens instruits… »

Jacques sourit. Puis, brusquant son départ, il prit congé de Ludwigson.

— « Alors », balbutia Daniel, en le suivant jusqu’à la porte, « bien vrai, tu ne veux pas attendre ? »

— « Impossible. Je suis déjà en retard… »

Il évitait de regarder son ami. L’atroce vision lui étreignait de nouveau le cœur : Daniel en première ligne…

Gênés par la présence de Ludwigson, ils échangèrent une poignée de main machinale.

Jacques ouvrit lui-même la lourde porte, murmura : « Au revoir », et s’élança dans l’escalier obscur.

Sur le trottoir, il s’arrêta, respira un grand coup, et regarda l’heure. La réunion de Vaugirard était terminée depuis longtemps.

Il avait faim. Il entra dans une boulangerie, prit deux croissants, une tablette de chocolat, et partit à pied vers la Bourse.

XXXII

Ce soir-là, vendredi 24 juillet, à l’Humanité, dans les bureaux de Gallot et de Stefany, les conversations étaient pessimistes. Tous ceux qui avaient approché le Patron se montraient assez inquiets. En Bourse, une panique subite avait fait tomber le 3 % français à 80, et même, un moment, à 78 francs. Depuis 1871, jamais la rente n’avait connu un cours aussi bas. Et les dépêches allemandes annonçaient une panique parallèle à la Bourse de Berlin.

Jaurès était retourné, l’après-midi, au Quai d’Orsay. Il en était revenu fort soucieux. Il avait travaillé, sans voir personne, enfermé dans son bureau. Son article du lendemain était prêt ; on n’en connaissait encore que le titre, mais ce titre en disait long : Suprême chance de paix. Il avait dit à Stefany : « La note autrichienne est effroyablement dure. À se demander si Vienne n’a pas voulu, en brusquant l’attaque, rendre impossible toute action préventive des puissances… »

Tout, en effet, semblait avoir été diaboliquement combiné pour provoquer en Europe le pire désarroi. Les chefs responsables du gouvernement français étaient absents jusqu’au 31 ; ils avaient dû apprendre la nouvelle en mer, entre la Russie et la Suède, et ne pouvaient se concerter aisément, ni avec les autres ministres français, ni avec les gouvernements alliés. (Berchtold avait fait en sorte que le tsar ne prît connaissance de la note qu’après le départ du Président ; sans doute avait-il craint que les conseils de Poincaré ne fussent pas de conciliation.) Le Kaiser, lui aussi, était en mer ; et, gêné par son éloignement, ne pouvait pas, même s’il l’eût voulu, donner immédiatement à François-Joseph des avis de modération. D’autre part, les grèves russes, en pleine virulence, paralysaient la liberté d’action des dirigeants russes ; de même que la guerre civile en Irlande paralysait celle de l’Angleterre. Enfin le gouvernement serbe se trouvait, ces jours-ci, dans le branle-bas des élections : la plupart des ministres voyageaient en province pour leur campagne électorale ; Pachitch, le président du Conseil, n’était même pas à Belgrade lors de la remise de la note autrichienne.

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