Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
Vers une heure du matin, la plupart des militants étant partis, Jacques revint à l’Humanité.
Dans la salle d’entrée, Gallot reconduisait deux députés socialistes qui sortaient du bureau de Jaurès. Ils apportaient un renseignement confidentiel et inquiétant : aujourd’hui même, tandis que toutes les chancelleries comptaient sur l’intervention apaisante de Berlin, M. de Schœn, ambassadeur d’Allemagne, qui venait de rentrer à Paris, s’était présenté au Quai d’Orsay pour lire à M. Bienvenu-Martin, ministre intérimaire, une déclaration de son gouvernement ; et ce document inattendu avait la sécheresse d’un avertissement — voire d’une menace. L’Allemagne y déclarait cyniquement qu’elle « approuvait dans le fond et dans la forme » la note autrichienne ; elle laissait entendre que la diplomatie européenne n’avait pas à s’en occuper ; elle déclarait que le conflit devait demeurer localisé entre l’Autriche et la Serbie ; et qu’« aucune tierce puissance » ne devait intervenir dans le débat ; « sans quoi, il y aurait à redouter les conséquences les plus graves ». Ce qui signifiait nettement : « Nous sommes décidés à soutenir l’Autriche ; si la Russie intervenait en faveur de la Serbie, nous serions forcés de mobiliser ; et, le système des alliances jouant automatiquement, France et Russie se trouveraient devant l’éventualité d’une guerre avec la Triplice. » Cette démarche de Schœn semblait révéler soudain, de la part de l’impérialisme allemand, une attitude partiale, agressive, et une volonté d’intimidation qui étaient certes de mauvais augure. Quelle allait être la réaction française devant cette semi-provocation ?
Gallot et Jacques étaient restés dans la salle d’entrée, et Jacques allait partir, lorsqu’une porte s’ouvrit brusquement. Jaurès parut, le front brillant de sueur, son canotier en arrière, les épaules rondes, l’œil tapi sous les sourcils. Son bras court serrait contre son flanc une serviette gonflée de paperasses. Il jeta sur les deux hommes un regard absent, répondit machinalement à leur salut, traversa la pièce d’un pas lourd, et disparut.
XXXIII
Mme de Fontanin et Daniel avaient passé la nuit sur deux chaises voisines, auprès du cercueil. Jenny, sur les instances de son frère, avait été prendre quelques heures de repos.
Lorsque, vers sept heures du matin, la jeune fille vint les rejoindre, Daniel s’approcha de sa mère et lui toucha doucement l’épaule :
— « Viens, maman… Jenny va rester là, pendant que nous irons prendre le thé. »
La voix était tendre mais ferme. Mme de Fontanin tourna vers Daniel son visage fatigué. Elle sentit que toute résistance serait vaine. « J’en profiterai », se dit-elle, « pour lui parler de mon voyage en Autriche. » Elle jeta un dernier regard vers la bière, se leva, et, docilement, suivit son fils.
Le petit déjeuner leur fut servi dans la chambre de l’annexe, où Jenny avait passé la nuit. La fenêtre était grande ouverte sur le jardin. La vue de la théière brillante, du beurre et du miel dans leurs coupes de verre, éveilla sur les traits de Mme de Fontanin un sourire involontaire et ingénu. De tout temps, le petit déjeuner en compagnie de ses enfants avait été pour elle, au début de la journée, une heure bénie, de trêve, de joie, où se retrempait son optimisme naturel.
— « C’est vrai que j’ai faim », confessa-t-elle, en s’approchant de la table. « Et toi, mon grand ? »
Elle s’assit et commença machinalement à beurrer des tartines. Daniel la regardait faire, en souriant, attendri de revoir en pleine lumière les petites mains blanches et charnues accomplir délicatement ces gestes rituels, dont le souvenir était lié pour lui à tous les matins de son enfance.
Devant ce plateau copieux, Mme de Fontanin, par une association d’idées confuses, murmura :
— « J’ai tant de fois pensé à toi, mon grand, pendant ces manœuvres. Étiez-vous suffisamment nourris ?… Le soir, à l’idée que tu étais peut-être couché dans la paille, avec des vêtements mouillés de pluie, j’avais honte d’être dans mon lit ; je ne pouvais pas m’endormir. »
Il se pencha et appuya sa main sur le bras de sa mère :
— « Quelle idée, maman ! Au contraire, après tant de mois à la caserne, ç’a été une distraction, pour nous, de jouer à la petite guerre… » Tout en parlant, incliné vers elle, il tripotait la gourmette d’or qu’elle portait au poignet. « Et puis, tu sais », ajouta-t-il, « un sous-off’ en manœuvres trouve toujours un lit chez l’habitant ! »
Il avait jeté cela un peu étourdiment. Le souvenir de quelques bonnes fortunes, cueillies au hasard des cantonnements, lui traversa l’esprit et lui causa un furtif sentiment de gêne, que les antennes de Mme de Fontanin enregistrèrent obscurément. Elle évita de regarder son fils.
Il y eut un court silence ; puis, timidement, elle demanda :
— « À quelle heure dois-tu repartir ? »
— « Ce soir, à huit heures… Ma permission expire à minuit, mais il suffira que je sois à l’appel demain matin. »
Elle réfléchit que l’enterrement ne serait pas terminé avant une heure et demie, qu’ils ne seraient pas de retour chez eux avant deux heures, que cette dernière journée avec Daniel serait bien courte…
Comme s’il pensait aux mêmes choses, il dit :
— « Et, cet après-midi, j’aurai à sortir : une course indispensable… »
Elle sentit, à l’accent de sa voix, qu’il lui dissimulait quelque chose. Mais elle se méprit sur la nature de ce secret. Car c’était exactement le ton évasif, un peu trop désinvolte, qu’il prenait autrefois, lorsque, après avoir passé une heure avec elle, le soir, devant la cheminée, il lui disait, en se levant : « Excuse-moi, maman, j’ai rendez-vous avec des camarades. »
Il flaira vaguement le soupçon, et voulut le dissiper aussitôt :
— « Un chèque à toucher… Un chèque de Ludwigson. »
C’était vrai. Il ne voulait pas quitter Paris sans laisser cet argent à sa mère.
Elle n’eut pas l’air d’entendre. Elle buvait son thé, comme elle faisait toujours, en se brûlant, à petites lampées silencieuses, sans reposer la tasse, les yeux légèrement embués. Elle songeait au départ de Daniel, et son cœur était lourd. Elle en oubliait momentanément la cérémonie de tout à l’heure. Pourtant, elle n’avait pas le droit de se plaindre : l’absence de son fils, dont elle avait tant souffert depuis des mois, tirait à sa fin. En octobre, il lui reviendrait. En octobre, ils recommenceraient leur vie à trois. À cette pensée, tout un avenir paisible se levait devant elle. Sans qu’elle se l’avouât, la disparition de Jérôme éclaircissait l’horizon. Dorénavant, elle serait seule et libre, entre ses deux enfants…
Daniel la considérait avec une expression de sollicitude soucieuse :
— « Qu’est-ce que vous allez faire, toutes deux, à Paris, pendant ces mois d’été ? » demanda-t-il.
(Mme de Fontanin, par besoin d’argent, avait loué, pour toute la saison, à des étrangers, sa propriété de Maisons-Laffitte.)
« Voilà le moment de lui parler de mon voyage », songea-t-elle.
— « Ne t’inquiète pas, mon grand… D’abord, moi, je vais être fort occupée par la liquidation de toutes ces affaires… »
Il l’interrompit :
— « C’est pour Jenny que je m’inquiète, maman… »
Bien qu’il fût, de longue date, accoutumé à la taciturne réserve de sa sœur, il avait été frappé, ces derniers jours, par le visage défait de Jenny, par son regard fiévreux.