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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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JÉRÔME-ÉLIE DE FONTANIN
11 mai 1857-23 juillet 1914

Elle se sentait assurée et calme : sous la vigilance de Dieu. La crise du premier soir, cet instant de défaillance qu’excusait la soudaineté du drame, était passée. Il ne demeurait plus en elle qu’un chagrin réfléchi et sans aiguillon. Elle était habituée à vivre en contact confiant avec la Force qui règle la Vie universelle, avec ce Tout, dans lequel chacun de nous doit résorber, un jour, sa forme éphémère ; et devant la mort, elle n’éprouvait aucun effroi. Même jeune fille, devant le cadavre de son père, elle n’avait connu aucun sentiment d’horreur ; elle n’avait pas un instant douté que la présence spirituelle de ce guide, qu’elle vénérait, lui serait conservée, après la destruction organique ; et jamais, en effet, cet appui ne lui avait manqué ; jamais — elle en avait encore eu la preuve cette semaine — le pasteur n’avait cessé d’être intimement mêlé à sa vie, à ses luttes ; de présider à ses débats, d’inspirer ses résolutions…

Pareillement, aujourd’hui, elle ne pouvait concevoir la mort de Jérôme comme une fin. Rien ne meurt : tout se transforme, tout se renouvelle ; les saisons succèdent aux saisons. Devant cette bière, à jamais scellée sur la matière périssable, elle éprouvait une exaltation mystique, analogue au sentiment qui s’emparait d’elle, chaque automne, lorsqu’elle voyait, dans son jardin de Maisons, les feuilles qu’elle avait vues poindre au printemps, se détacher, une à une, à leur heure, sans que leur arrachement compromît en rien la force secrète du tronc où résidait la sève, où se perpétuait l’Élan vital. La mort restait pour elle un phénomène de vie ; et c’était participer humblement à la puissance de Dieu, que de considérer, sans terreur, cet inéluctable retour aux germinations éternelles.

À la fraîcheur sépulcrale du lieu, se mêlait l’odeur douce, un peu écœurante, des roses que Jenny avait placées sur le cercueil. Machinalement, Mme de Fontanin frottait les ongles de sa main droite dans la paume de sa main gauche. (Elle avait coutume, chaque matin, lorsqu’elle avait terminé sa toilette, de s’asseoir quelques minutes devant sa fenêtre, et, tout en polissant ses ongles, de faire, au seuil de la journée nouvelle, une courte méditation qu’elle appelait sa prière du matin ; l’habitude avait créé en elle un lien réflexe entre le polissage de ses ongles et l’invocation à l’Esprit.)

Tant que Jérôme avait vécu, même éloigné d’elle, elle avait secrètement conservé l’espoir que ce grand amour éprouvé trouverait un jour sa récompense humaine ; qu’un jour Jérôme lui reviendrait, repentant, assagi ; et qu’il leur serait peut-être accordé, à tous deux, de finir leur vie l’un près de l’autre, dans l’oubli du passé. Vaine attente, dont elle prenait conscience au moment même où il lui fallait y renoncer pour jamais. Toutefois, le souvenir des souffrances endurées restait trop vif pour qu’elle ne ressentît pas quelque soulagement d’être délivrée de ces épreuves. La mort venait de tarir l’unique source d’amertume qui, depuis tant d’années, empoisonnait son existence. C’était comme un redressement involontaire après une longue servitude. Sentiment tout humain et bien légitime, dont elle goûtait, sans s’en douter, la douceur. Elle en eût été confuse. Mais l’aveuglement de sa foi l’empêchait de plonger au fond de sa conscience un regard vraiment lucide. Elle attribuait à la grâce spirituelle ce qui était l’effet du plus instinctif égoïsme ; elle remerciait Dieu de lui avoir accordé la résignation et la paix du cœur ; et elle pouvait ainsi s’abandonner sans remords à cet allégement.

Elle s’y abandonnait d’autant plus librement aujourd’hui, que ce jour de veillée funèbre n’était pour elle qu’un répit provisoire avant des jours de fatigue et de lutte : demain, samedi, l’enterrement, le retour chez elle, le départ de Daniel. Puis, dès dimanche, commencerait pour elle la tâche urgente, ardue : sauver du déshonneur le nom de ses enfants : aller sur place, à Trieste et à Vienne, tirer au clair les affaires de son mari. Elle n’avait encore averti ni Jenny ni Daniel. Prévoyant l’opposition de son fils, elle préférait retarder l’heure d’une discussion inutile ; car sa décision était prise. Son plan d’action lui avait été soufflé par l’Esprit. Elle n’en pouvait douter, rien qu’à sentir en elle, devant ce projet téméraire, une excitation psychique qu’elle connaissait bien, une sorte d’entrain surnaturel et impérieux, qui attestait la volonté divine… Dimanche si possible, lundi, au plus tard ; elle partirait pour l’Autriche : elle y resterait quinze jours, trois semaines, tout le mois d’août si c’était nécessaire ; elle demanderait audience au juge rapporteur ; elle discuterait, pied à pied, avec les administrateurs de l’entreprise en faillite… Elle ne doutait pas de réussir : à condition d’aller là-bas, d’agir par sa présence, par son influence directe. (Et, en cela, son instinct ne la trompait pas : bien des fois déjà, en des circonstances difficiles, elle avait pu constater son pouvoir. Mais, naturellement, l’idée ne l’effleurait même pas d’attribuer ce pouvoir à une séduction personnelle : elle n’y voyait rien d’autre qu’une merveilleuse action de Dieu : le rayonnement, à travers elle, d’un dessein providentiel.)

À Vienne, elle avait aussi une démarche délicate à faire : elle voulait connaître cette Wilhelmine dont elle avait trouvé, dans les valises de Jérôme, quelques lettres, puériles et tendres, qui l’avaient émue…

Ce n’est qu’après lui avoir fermé les yeux, qu’elle avait consenti à inventorier les bagages de Jérôme. Elle s’y était décidée la nuit précédente, choisissant l’heure où elle était sûre d’être seule, afin de dérober jusqu’au bout au contrôle des enfants les secrets de leur père. Le plus long avait été de rassembler les papiers : ils étaient dispersés au hasard, parmi les effets. Une heure durant, elle avait touché de ses mains ces objets intimes, luxueux et misérables, que Jérôme laissait derrière lui comme les épaves d’un naufrage ; ce linge de soie élimé, ces vêtements de bonne coupe, usés jusqu’à la trame, d’où s’élevait encore le parfum acidulé et frais, — lavande, vétiver, citronnelle — auquel Jérôme était fidèle, depuis trente ans, et qui était pour elle aussi troublant qu’une caresse… Des factures non payées traînaient jusque dans le casier aux chaussures, jusque dans le sac de toilette : anciens relevés de comptes de banquiers et de confiseurs, de bottiers et de fleuristes, de bijoutiers et de médecins ; notes imprévues : celle d’un pédicure chinois de New-Bond Street ; celle d’un maroquinier de la rue de la Paix, pour un nécessaire en vermeil qui n’avait jamais été réglé. Un reçu du Mont-de-Piété de Trieste témoignait du dépôt, pour un prix dérisoire, d’une perle de cravate et d’une pelisse à col de loutre. Dans un portefeuille chiffré d’une couronne de comte, les photographies de Mme de Fontanin, de Daniel, de Jenny, voisinaient avec celles, dédicacées, d’une chanteuse viennoise. Enfin, parmi des brochures allemandes, illustrées de gravures licencieuses, Mme de Fontanin avait eu la surprise de découvrir une bible de poche, sur papier pelure, et fort usagée… Elle ne voulait se souvenir que de cette petite bible… Combien de fois, au cours d’une de ces « explications » déchirantes, où Jérôme excellait à excuser son inconduite, s’était-il écrié : « Vous me jugez trop sévèrement, Amie… Je ne suis pas si mauvais que vous pensez !… » C’était vrai. L’Esprit seul connaît le secret de chaque être. L’Esprit seul sait à travers quels détours, et pour quelles fins nécessaires, les créatures cheminent vers leur perfection…

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