Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
Elle restait debout, adossée, frissonnante, malgré la chaleur. Un incroyable silence s’était fait en elle. Les bruits de la ville, par la haute fenêtre, lui parvenaient de loin, d’un autre monde. Comment éteindre maintenant cette soif insensée d’être heureuse que la rencontre de Jacques avait, depuis quatre jours, rallumée ? C’était une nouvelle maladie qui commençait, et qui allait durer, durer, elle le sentait bien… Cette fois, elle ne parviendrait plus à guérir, parce qu’elle ne désirerait plus la guérison…
Le plus dur, c’était d’être seule, toujours seule. Daniel ? Il avait été plein d’attentions pour elle, pendant ces jours de vie commune à Neuilly. Ce matin encore, pendant le repas qu’ils prenaient ensemble à la table d’hôte de la clinique, frappé peut-être par l’air absent de Jenny, il lui avait pris la main, et il avait dit à mi-voix, sans sourire : « Quoi donc, petite sœur ? » Elle avait secoué la tête, évasivement, et retiré sa main… Ah ! ç’avait toujours été une souffrance, de l’aimer tant, ce grand frère, et de n’avoir jamais trouvé rien à lui dire, rien qui pût faire tomber une bonne fois ces cloisons que la vie, que leurs natures, que leur fraternité peut-être, élevaient entre eux ! Non. Elle n’avait personne à qui se confier. Personne, jamais, ne l’avait écoutée, comprise. Personne, jamais, ne pourrait la comprendre… Personne ? Lui, peut-être… Un jour ?… Au fond d’elle, une voix tendre et secrète murmura : « Mon Jacques… » Son front s’empourpra.
Elle se sentait défaillante, courbatue. Un peu d’eau fraîche lui ferait du bien…
Avec des pas précautionneux d’aveugle, s’appuyant d’une main aux murs, elle regagna la cuisine. L’eau de l’évier lui parut glacée. Elle y trempa ses mains, se tamponna le front, les yeux. Ses forces revenaient. Encore un peu de patience… Elle ouvrit la croisée et posa ses coudes sur l’appui. Une buée ensoleillée, qui semblait faite d’une vibration de molécules, dansait sur les toits. Dans la gare du Luxembourg, une locomotive siffla éperdument. Que de fois, ces dernières semaines, par des après-midi pareils, tandis que chauffait l’eau du thé, elle s’était accoudée là, presque gaie, un refrain aux lèvres !… Elle eut alors vers la Jenny de ce dernier printemps, vers cette demi-sœur convalescente et apaisée, un élan nostalgique. « Où puiser le courage de vivre demain, après-demain, tous ces jours à venir ? » se demanda-t-elle, à mi-voix. Mais ces mots qui lui venaient à l’esprit n’exprimaient qu’une pensée conventionnelle, et ne traduisaient pas la vérité secrète de son cœur. Elle acceptait de souffrir, depuis qu’elle avait retrouvé l’espérance… Et, subitement, elle qui ne souriait jamais, elle sentit, elle vit aussi nettement que si elle eût été devant quelque miroir, un sourire hésitant se dessiner sur ses lèvres.
XXXI
À plusieurs reprises, au cours de la matinée, et même pendant son déjeuner avec les deux Allemands, Jacques s’était demandé : « Irai-je voir Daniel ? » Et, chaque fois, il s’était répondu : « Mais non. Pourquoi irais-je ? »
Cependant, vers trois heures, comme il sortait du restaurant avec Kirchenblatt, et traversait la place de la Bourse, brusquement, en passant devant le métro, il réfléchit : « La réunion de Vaugirard n’est qu’à cinq heures… Si j’avais voulu aller à Neuilly, ça serait bien le moment… » Il s’était arrêté, perplexe : « Au moins, quand ce sera fait, je n’y penserai plus… » Et, sans hésiter, il quitta l’Allemand pour s’engouffrer dans l’escalier souterrain.
Boulevard Bineau, à la porte de la clinique, il reconnut Victor, le chauffeur de son frère, qui grillait une cigarette devant l’auto, au bord du trottoir. « J’aime autant ça », se dit-il, à la pensée qu’Antoine assisterait à l’entretien.
Mais comme il s’engageait dans le jardin, il vit son frère venir à lui.
— « Si tu étais arrivé plus tôt, je t’aurais ramené dans Paris. Mais, je suis pressé… Veux-tu dîner avec moi, ce soir ? Non ? Quand ? »
Jacques éluda les questions :
— « Comment dois-je opérer pour voir Daniel ? pour le voir… seul. »
— « Très facile… Mme de Fontanin ne quitte pas le caveau, et Jenny est absente. »
— « Absente ? »
— « Tu vois ce toit gris, derrière les arbres ? C’est le pavillon où l’on dépose les morts. Daniel y est. Le gardien ira le prévenir. »
— « Jenny n’est pas à la clinique ? »
— « Non. Sa mère l’a envoyée chercher des choses, avenue de l’Observatoire… Es-tu pour longtemps à Paris ?… Alors, tu me téléphoneras ?… »
Il franchit la grille, et disparut dans l’auto.
Jacques continua sa route vers le pavillon. Soudain, son pas se ralentit. Un projet insensé venait de germer dans son cerveau… Il pivota sur lui-même, revint à la grille, et héla un taxi :
— « Vite », fit-il d’une voix rauque, « avenue de l’Observatoire ! »
Il regardait obstinément les arbres, les passants, les véhicules que sa voiture croisait. Il se refusait à penser. Il sentait bien que s’il s’accordait une minute de réflexion, il ne commettrait pas cet acte extravagant qu’une force secrète lui ordonnait d’accomplir, sans délai. Qu’allait-il faire là-bas ? Il n’en savait rien. Se justifier ! Cesser d’être celui qui a tous les torts ! Il fallait en finir, en finir une bonne fois, par une explication !
Il se fit arrêter aux grilles du Luxembourg, et acheva le trajet à pied, presque courant, s’obligeant à ne pas lever les yeux vers ce balcon, vers ces fenêtres que, tant de fois, jadis, il était venu contempler, de loin. Il entra d’un saut dans la maison, et passa comme une flèche devant la loge, de peur de se heurter à une consigne donnée par Jenny.
Rien n’était changé. L’escalier, qu’il avait si souvent grimpé en bavardant, avec Daniel… Daniel, en culotte, avec ses livres sous le bras… Le palier où Mme de Fontanin lui était apparue pour la première fois, le soir du retour de Marseille, lorsqu’elle s’était penchée, d’en haut, vers les deux fugitifs, sans autre reproche que son sourire grave… Rien n’était changé, rien, pas même le timbre de l’appartement, dont l’écho se répercuta jusqu’au fond de sa mémoire…
Elle allait apparaître. Qu’allait-il lui dire ?
Le poing crispé sur la rampe, le buste incliné, il écoutait… Aucun bruit derrière la porte ; aucun pas… Que faisait-elle ?
Il patienta quelques minutes et, de nouveau, plus timidement, il sonna.
Même silence.
Alors il redescendit avec précipitation jusqu’à la loge :
— « Mlle Jenny est chez elle, n’est-ce pas ? »
— « Non… Monsieur sait que le pauvre M. de Fontanin… »
— « Oui. Et je sais aussi que Mademoiselle est là-haut. J’ai un mot urgent pour elle… »
— « Mademoiselle est venue, en effet, après le déjeuner, mais elle est repartie. Il y a au moins un quart d’heure. »
— « Ah ! » fit-il. « Elle est repartie ? »
Hébété, il regardait la vieille femme, fixement. Il n’aurait su définir ce qu’il éprouvait : un grand soulagement ? une cuisante déception ?