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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Seule, l’Action française manifestait ouvertement son inquiétude. L’occasion était belle d’accuser, plus violemment que jamais, la faiblesse spécifique du gouvernement républicain en matière de politique extérieure, et de flétrir l’antipatriotisme des partis de gauche. Les socialistes étaient particulièrement visés. Non content de répéter, comme chaque jour depuis des années, que Jaurès était un traître à la solde de l’Allemagne, Charles Maurras, exaspéré par les vibrants appels au pacifisme international que multipliait l’Humanité, semblait presque, aujourd’hui, désigner Jaurès au poignard libérateur de quelque Charlotte Corday : Nous ne voudrions déterminer personne à l’assassinat politique, écrivait-il, avec une prudente audace. Mais que M. Jaurès soit pris de tremblement ! Son article est capable de suggérer à quelque énergumène le désir de résoudre par la méthode expérimentale la question de savoir si rien ne serait changé à l’ordre invincible, dans le cas où le sort de M. Calmette serait subi par M. Jean Jaurès.

Cadieux, qui descendait, passa en coup de vent :

— « Tu ne montes pas ? Ça discute ferme, là-haut… C’est intéressant : il y a un Autrichien, en mission, le camarade Bœhm, qui arrive de Vienne… Il dit que la note autrichienne sera remise ce soir à Belgrade… aussitôt que Poincaré aura quitté Pétersbourg. »

— « Bœhm est à Paris ? » fit Jacques, se levant aussitôt. Il était tout heureux à l’idée de revoir l’Autrichien.

Il monta le petit escalier en spirale, poussa la porte, et aperçut, en effet, le camarade Bœhm, calmement assis devant une chope de bière, son imperméable jaune plié sur les genoux. Une quinzaine de militants l’entouraient, l’assaillaient de questions ; il leur répondait, avec méthode, en mâchant son éternel bout de cigare.

Il accueillit Jacques par un amical clignement d’œil, comme s’il l’eût quitté la veille.

Les nouvelles qu’il apportait sur les dispositions belliqueuses de Vienne et sur l’effervescence de l’opinion austro-hongroise paraissaient avoir soulevé une indignation et une inquiétude générales. L’éventualité d’un ultimatum agressif adressé à la Serbie par l’Autriche semblait, dans les circonstances actuelles, devoir amener des complications d’autant plus sérieuses qu’une note préventive venait d’être communiquée à toutes les chancelleries d’Europe par le président du Conseil serbe, Pachitch, pour avertir les puissances qu’elles ne devaient pas compter sur une trop complète passivité de la Serbie, et que celle-ci était résolue à repousser toute exigence qui porterait atteinte à sa dignité.

Sans vouloir justifier le moins du monde la politique aventureuse de son pays, Bœhm essayait cependant d’expliquer l’exaspération de l’Autriche contre la Serbie (et contre la Russie), par suite des incessantes vexations que ce petit voisin turbulent, soutenu et excité par le colosse russe, infligeait à l’amour-propre national des Autrichiens :

— « Hosmer », dit-il, « m’a fait lecture d’une note diplomatique, confidentielle, qui a été écrite, il y a plusieurs années déjà, par Sazonov, le ministre de Pétersbourg, à son ambassadeur russe en Serbie. Sazonov fait mention, expressément, qu’un certain morceau du territoire d’Autriche a été promis aux Serbes par la Russie. C’est un document d’une grande importance », ajouta-t-il, « parce qu’il est la preuve comment la Serbie — et la Russie derrière — sont vraiment une menace perpétuelle contre la sécurité de l’Œsterreich ! »

— « Toujours les méfaits de la politique capitaliste ! » s’écria, au bout de la table, un vieil ouvrier, vêtu d’une cotte bleue. « Tous les gouvernements d’Europe, démocratiques ou non, avec leur diplomatie clandestine, sans contrôle populaire, sont les instruments de la finance internationale… Et, si, depuis quarante ans, l’Europe a évité la guerre générale, c’est simplement parce que les financiers préfèrent prolonger cette paix armée, dans laquelle les États s’endettent toujours davantage… Mais, le jour où la haute banque aura intérêt à ce que la guerre éclate !… »

Tous approuvèrent, bruyamment. Peu leur importait que cette interruption n’eût qu’un lointain rapport avec les questions précises traitées par Bœhm.

Un adolescent, que Jacques connaissait de vue, et dont il avait remarqué le regard attentif, fiévreux, le visage marqué par la tuberculose, sortit brusquement de son silence, pour citer, d’une voix creuse, un texte de Jaurès sur les dangers de la diplomatie secrète.

Profitant du brouhaha qui suivit, Jacques s’approcha de Bœhm, et prit rendez-vous pour déjeuner avec lui. Après quoi, il s’esquiva, laissant l’Autrichien revenir à son exposé, avec cette même obstination patiente qu’il mettait à mâcher son cigare.

Le déjeuner avec Bœhm, plusieurs entretiens dans les bureaux de l’Humanité, quelques démarches urgentes que Richardley l’avait prié de faire dès son arrivée à Paris ; puis, le soir, une réunion socialiste à Levallois, en l’honneur de Bœhm, — et où il eut l’occasion de prendre la parole pour dire ce qu’il savait des troubles de Pétersbourg — occupèrent si bien l’esprit de Jacques au cours de cette première journée, qu’il n’eut guère le loisir de penser aux Fontanin. Deux ou trois fois, cependant, l’idée lui était venue de téléphoner à la clinique du boulevard Bineau, pour demander si Jérôme vivait toujours. Mais l’eût-on renseigné sans qu’il eût d’abord à donner son nom ? Mieux valait s’abstenir. Il préférait ne pas révéler sa présence à Paris. Pourtant, le soir, rentré dans sa petite chambre du quai de la Tournelle, il dut s’avouer, avant de s’endormir, que, loin de lui laisser l’esprit libre, l’ignorance à laquelle il se condamnait l’obsédait plus encore que n’eussent fait des nouvelles précises.

Et, le vendredi matin, en s’éveillant, la tentation le prit de téléphoner à Antoine. « À quoi bon ? Que m’importe ? » se dit-il, tout en consultant sa montre : « Sept heures vingt… Si je veux l’atteindre avant son hôpital, je n’ai que le temps ! » Et, sans tergiverser davantage, il sauta du lit.

Antoine fut tout surpris d’entendre la voix de son frère. Il lui apprit que M. de Fontanin s’était enfin décidé à mourir, cette nuit même, après trois jours d’agonie, et sans avoir repris connaissance. « L’enterrement aura lieu demain samedi. Seras-tu encore à Paris ?… Daniel », ajouta-t-il, « ne quitte pas la clinique : tu es sûr de le trouver à n’importe quel moment… » Antoine ne semblait pas mettre en doute que son frère eût le désir de revoir Daniel.

— « Viens-tu déjeuner avec moi ? » proposa-t-il.

Jacques s’écarta de l’appareil avec un geste d’impatience, et raccrocha le récepteur.

Les journaux du 24 annonçaient la remise à la Serbie d’une « note » autrichienne. La plupart, d’ailleurs, — et ce devait être un ordre — se contentaient de commentaires évasifs.

Jaurès avait consacré son article quotidien aux grèves russes. Le ton en était particulièrement grave :

Quel avertissement pour les puissances européennes ! écrivait-il. Partout, la révolution est à fleur de terre. Bien imprudent serait le tsar, s’il déchaînait ou laissait déchaîner une guerre européenne ! Bien imprudente aussi serait la monarchie austro-hongroise, si, cédant aux aveugles fureurs de son parti clérical et militaire, elle créait entre elle et la Serbie de l’irréparable !… La collection des souvenirs de voyage de M. Poincaré s’est enrichie d’une page troublante, marquée, par le sang des ouvriers russes, d’un tragique avertissement !

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