Le soleil des rebelles
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #3
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440481
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le soleil des rebelles». Краткое содержание книги:
Le jeune prince Marcus est encore un enfant lorsqu'il assiste impuissant au massacre de toute sa famille.
Seul rescapé de cette boucherie ennemi héréditaire de la famille de Marcus qui va s'asseoir sur le trône, Marcus ne doit son salut qu'à la jeune Héloïse, fille d'Agnès, la lavandière du village qui l'accueillera sous son toit pour l'élever comme s'il était son fils.
Le comte rit de bon cœur.
« Nous devons écouter les Prophètes qui disent… reprit le prélat.
— Oh, par pitié, ne citez pas les Prophètes ! l’interrompit Berni. La Bible ne parle que de ceux qui ont réussi ! »
Le comte rit à nouveau.
Mikael sourit.
« Votre bouffon devrait apprendre à mieux tenir sa langue, s’il ne veut pas risquer le bûcher, fit le prélat avec agacement.
— Mais qui donc viendrait me voir brûler ? Vous ne feriez que dépenser du bois pour rien, dit Berni. Toute la ville attend que vous fassiez rôtir l’hérétique. C’est cela votre grand spectacle. »
Le prélat rougit de colère. « Excellence, veuillez faire taire ce monstre ! s’exclama-t-il.
— Vous me faites honneur, répondit Berni tout à trac, en s’inclinant devant le prélat. C’est un privilège d’être un monstre à vos yeux, depuis que j’ai découvert que saint Judas lui-même en était un. »
Le prélat bondit sur ses pieds. « Comment oses-tu ?
— Votre éminentissime Demi-Sainteté, vous devriez pourtant savoir que c’est la vérité, répliqua Berni, feignant l’étonnement. Dans les rues de Constance et dans les églises, en toutes ces journées de procession des reliques, j’ai compté vingt-cinq doigts des mains de saint Judas. Puis sept fémurs, deux crânes, une centaine de dents et une telle quantité de côtes que mon cerveau en a perdu le compte. Chacun de ces saints ossements est exhibé comme une relique. Par conséquent, si ce que disent les prêtres est vrai — et comme chrétien, je crois que l’Église ne ment jamais —, il ne me reste qu’une chose à en déduire : saint Judas était un monstre à deux têtes emplies d’une infinité de dents, avec une main de douze doigts et l’autre de treize, sept jambes et un thorax long de deux perches au moins, pour contenir une telle quantité de côtes. »
Le comte explosa d’un rire bruyant. Il se tourna vers le prélat. « Allons, quel mal peut faire une femme qui s’apprête en chantant à nous faire passer une soirée agréable ?
— Quel mal peut faire une femme qui tend une pomme à l’homme dans le Paradis terrestre ? », répliqua le prélat en haussant les sourcils par sarcasme.
Le comte le foudroya du regard. « Alors nous ferons bien attention que cette femme ne nous vende pas de pommes », dit-il d’une voix dure en fixant le prélat. Et il ajouta, agacé : « Pour l’instant, nous écouterons sa voix, parce que l’empereur m’a demandé un avis avant de l’écouter lui-même. Et je ne tiens pas à lui communiquer que votre… Demi-Sainteté… m’a empêché de satisfaire sa curiosité en avançant des chicaneries pédantes. »
Le prélat pâlit.
« Je crois que nous nous sommes compris », conclut le comte en souriant. Il se leva et le regarda d’une manière hautaine. « Bien sûr, vous nous ferez la grâce, vous et votre secrétaire, de ne pas assister au spectacle, afin de ne pas le gâcher par votre aspect lugubre. À présent, débarrassez-nous de votre présence. » Il se tourna vers les portes, derrière lesquelles attendaient les serviteurs, l’oreille tendue. « Que la fête commence ! »
Elles s’ouvrirent à l’instant. Une élégante foule multicolore se déversa bruyamment dans le grand salon, tandis que le prélat et son jeune secrétaire, penauds, rejoignaient la sortie.
Les serviteurs conduisirent Emöke jusqu’à une petite scène revêtue de soie placée au fond de la salle.
Mikael et Volod se mirent au pied de l’estrade, Berni à leurs côtés.
« On le verra quand, Jan Hus ? demanda Volod avec impatience.
— Ce ne sera peut-être pas possible, répondit Berni.
— C’est pour ça qu’on est là, l’estropié ! », lâcha Volod.
Mikael regarda Volod avec agacement. Ces dernières semaines avaient miné sa confiance en lui. « Arrête, Volod, dit-il, venimeux. Si on t’avait écouté, on en serait encore à se saouler au fond de la tente.
— Ne perds pas ton temps à me défendre », dit Berni en souriant. Mikael, assombri, continuait de fixer Volod avec colère.
« Tu sais quoi ? dit Berni à Mikael. Ton pire défaut est que tu ne ris guère. Les gens comme toi pensent que c’est le cœur qui règle la vie et les âmes. Mais n’importe quel boucher pourrait t’expliquer que le cœur est un organe comme les autres, qu’on peut peser sur une balance. Alors que personne ne pourra jamais peser un rire. Le rire allège. Le rire permet de voler. » Il se tourna vers Emöke. « La Sainte a de l’esprit. Elle est capable de voler. »
Une fois les invités installés dans les fauteuils apportés par une armée de serviteurs empressés, le comte fit un signe en direction de la scène.
« Chante, Emöke », chuchota Mikael.
À ce moment-là, dans le silence de l’attente, on entendit un grincement. L’instant d’après apparaissait une vieille femme assise dans un étrange siège à roues de bois, tapissé de velours et poussé par deux dames de compagnie. Elle avait un regard dur et fixe, les cheveux rassemblés sous une coiffe où brillaient des pierres précieuses. Son corps minuscule était racorni comme une prune sèche. Les bras sur les accoudoirs de son siège mobile, elle serrait les poings.
« Mère ! », s’exclama le comte en se précipitant à sa rencontre. Il regarda les deux dames d’un air de reproche. « Le médecin vous a ordonné de garder le lit.
— Je veux… entendre… », dit la vieille comtesse d’une voix rauque et faible, mais sans réplique.
Consterné, le comte acquiesça et deux serviteurs firent une place à la comtesse au premier rang, juste devant la scène.
Emöke fixait la vieille femme et ne se décidait pas à commencer.
« Chante, Emöke », répéta Mikael.
Elle descendit de la scène et se dirigea vers la femme, sans cesser de la regarder.
Les deux dames de compagnie s’interposèrent.
La vieille comtesse fixait Emöke de ses yeux durs. « Laissez-la passer… idiotes… »
Elles s’écartèrent.
Emöke s’approcha d’elle et prit sa main entre les siennes. Elle la lui caressa, sous les regards abasourdis des nobles de l’assistance, incapables d’imaginer un contact aussi intime avec une femme du peuple. Lentement, elle ouvrit les doigts contractés et les détendit. « Laissez-la partir, madame », lui chuchota-t-elle. Elle reposa la main ouverte de la comtesse sur l’accoudoir du fauteuil. Puis elle prit son autre main et l’ouvrit à son tour. « Laissez-la partir », répéta-t-elle.
La vieille femme la regardait toujours avec les mêmes yeux durs et pleins de hargne. Elle referma les mains d’un coup, comme deux pièges.
« Laissez-la partir, elle empoisonne votre esprit et tue votre corps », dit Emöke, parlant avec la comtesse comme s’il n’y avait personne.
Les nobles, embarrassés, assistaient en silence à cette scène inattendue. Quelqu’un toussa.
« Qui devrait-elle laisser partir ? », demanda le comte.
Emöke semblait ne pas avoir entendu, le regard toujours plongé dans celui de la vieille dame. Soudain, elle pivota sur elle-même, monta sur la scène et entonna une musique âpre et désagréable, d’une voix qui raclait ses cordes vocales.
Les nobles commencèrent à marmonner, agacés.
Mikael ne comprenait pas. Il n’avait jamais entendu Emöke chanter ainsi. Il regarda le comte et le vit mécontent, le visage sombre.
Les murmures de désapprobation s’intensifiaient mais Emöke, regardant la comtesse, continuait de chanter. Elle aussi tenait les poings serrés et avait sur le visage une terrible expression de colère. Mais juste avant que le comte ne se lève pour mettre fin à la prestation, la voix d’Emöke s’éclaircit, les notes se firent plus douces, ses mains commencèrent à s’ouvrir comme une fleur déployant ses pétales, les rides s’effacèrent de son front, son expression de colère disparut.