La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Elle alla sur Google, tapa Charlotte Bradsburry et pâlit en lisant le nombre de références : 132 457 ! Elle occupait toutes les rubriques : la famille Bradsburry, le domaine Bradsburry, les Bradsburry à la Chambre des lords, les Bradsburry et la famille royale, le journal de Charlotte Bradsburry, ses parties, ses diktats sur la mode, ses reparties. Même muette, on la citait encore !
Tout semblait palpitant chez cette fille. Comment s’habille Charlotte Bradsburry, comment vit Charlotte Bradsburry, elle se lève chaque matin à six heures, va courir dans le parc, prend une douche glacée, mange trois noisettes et une banane avec une tasse de thé et part au bureau à pied. Elle lit les journaux du monde entier, reçoit des stylistes, des auteurs, des créateurs, fait son sommaire, écrit son édito, mange une pomme et une noix de cajou à midi et, le soir, quand elle sort, ne reste pas plus d’une demi-heure à une soirée et rentre se coucher à vingt-deux heures. Parce que Charlotte Bradsburry aime lire, écouter de la musique et rêver au lit. Très important de rêver au lit, assurait Charlotte Bradsburry, c’est ainsi que me viennent mes idées. Bullshit ! fulmina Hortense Cortès en rongeant sa croûte de sandwich. Tu n’as pas d’idées, Charlotte Bradsburry, tu t’engraisses avec celles des autres !
L’Amérique se roulait aux pieds de Charlotte Bradsburry, Vanity Fair, le New Yorker, Harper’s Bazaar la réclamaient, mais Charlotte Bradsburry restait délicieusement anglaise. « Où vivre ailleurs ? les autres nations sont des Pygmées ! » Un petit film la montrait de face, de profil, de trois quarts, en robe longue, en tenue de cocktail, en jean, en short en train de courir… Hortense faillit s’étouffer en découvrant une rubrique : la dernière conquête de Charlotte Bradsburry. Un diaporama montrait Charlotte et Gary à une exposition des derniers dessins de Francis Bacon. Lui, souriant, élégant, en veste rayée vert et bleu, elle menue, suspendue à son bras, arborant un large sourire derrière ses lunettes noires. La légende disait : « Charlotte Bradsburry sourit. » Je me serais damnée pour y aller, pesta Hortense. J’ai failli être piétinée à l’entrée. Impossible d’avoir un carton d’invitation ! Et ils sont restés dix minutes, promettant de revenir pour une visite privée !
Il n’y avait pas une seule photo où Charlotte Bradsburry était moche ! Elle chercha « régime de Charlotte Bradsburry » et ne trouva aucune mention de bourrelets ou de cellulite. Aucune photo volée découvrant une tare physique. Tapa : « opinions négatives sur Charlotte Bradsburry » et ne trouva que trois pauvres notes de niaises jalouses qui affirmaient que Charlotte Bradsburry s’était fait refaire le nez et liposucer les joues. Maigre butin, soupira Hortense, je ne vais pas aller loin avec ces arguments pourris.
Elle tapa « Hortense Cortès ». Zéro référence.
La vie était trop dure pour les débutantes. Gary avait mis la barre trop haut, Charlotte Bradsburry se révélait coriace.
Elle racla sur l’assiette un dernier bout de fromage, le rumina longuement. Puis se reprit et s’insulta : qu’est-ce qui lui avait pris de dévorer un sandwich en pleine nuit ? Des centaines de calories allaient s’amalgamer en tissus adipeux sur ses fesses et ses hanches pendant son sommeil ! Charlotte Bradsburry allait la transformer en boudin.
Elle courut aux toilettes, mit deux doigts dans la gorge et vomit son sandwich. Elle détestait faire ça, ne le faisait jamais, mais c’était un cas d’extrême urgence. Si elle voulait affronter sa rivale Googlée à mort, elle devait éliminer le moindre gramme de graisse. Elle tira la chasse et regarda les filaments de fromage tourner à la surface. Il allait falloir récurer la cuvette si elle ne voulait pas que Li May la vire de l’appartement en montrant du doigt une tache jaunâtre sur l’émail blanc.
Je vis avec une Chinetoque maniaque dans un deux pièces sans ascenseur au milieu des meubles en plastique pendant que…
Elle s’interdit d’aller plus loin. Pensées négatives. Très mauvais pour le mental. Penser positif : Charlotte Bradsburry est vieille, elle flétrira. Charlotte Bradsburry est une icône, on ne dort pas avec un poster. Charlotte Bradsburry a du vieux sang bleu dans les veines, elle développera une maladie orpheline. Charlotte Bradsburry a un nom à la con qui sonne comme une marque de mauvais chocolat. Gary n’aime que le chocolat noir, à 71 % de cacao minimum. Charlotte Bradsburry est commune : elle a 132 457 références sur le net. Bientôt une nouvelle star pointera le bout de son nez et Charlotte Bradsburry sera mise au placard.
Et puis d’abord, c’était qui, Charlotte Bradsburry ?
Elle s’allongea sur le sol, fit une série d’abdominaux. Compta jusqu’à cent. Se releva, s’épongea le front. Comment a-t-il pu tomber amoureux d’une Google Girl, lui si indépendant, si solitaire, si dédaigneux de la pompe et du fatras de la mode ? Que s’est-il passé ? Il change. Il se cherche. Il est encore jeune, soupira-t-elle en se lavant les dents, oubliant qu’il avait un an de plus qu’elle.
Elle se recoucha, furieuse et triste.
Si étonnée d’être triste ! J’ai été triste déjà ? Elle eut beau chercher, elle ne se souvint pas d’avoir éprouvé ce sentiment-là, ce mélange tiédasse, légèrement écœurant, d’abandon, d’impuissance, de mélancolie. Ni fureur ni tempête. Tristesse, tristesse, même le son du mot n’est pas beau ! Une flaque d’eau tiède. Ça ne sert à rien, en plus. On doit vite s’y complaire. Comme ma mère. Je ne veux pas ressembler à ma mère !
Elle éteignit la lampe de chevet à l’abat-jour rose bon marché qu’elle avait recouvert d’un foulard rouge tulipe pour illuminer sa chambre et se força à penser au bon déroulement de son défilé. Il fallait absolument qu’elle réussisse : ils en prennent 70 sur 1 000. Je dois faire partie du lot. Ne pas perdre le poteau des yeux. I’m the best, I’m the best, I’m a fashion queen. Dans quinze jours, je serai, moi, Hortense Cortès, sur le podium avec mes « créations » car cette fille, Charlotte Bradsburry, ne crée pas, elle se nourrit de l’air du temps. Elle rouvrit les yeux, enchantée. C’est vrai, ça ! Un jour, on ne parlera plus d’elle, ce jour-là c’est moi qui aurai 132 457 références sur Google et plus encore !
Elle frémit de joie, remonta le drap jusqu’au menton, savourant sa revanche. Puis poussa un petit cri : Charlotte Bradsburry ! Elle sera là, le jour du défilé ! Au premier rang, avec ses tenues parfaites, ses jambes parfaites, son allure parfaite, sa moue désabusée, ses grosses lunettes noires ! Le défilé de Saint Martins était l’événement de l’année.
Et il l’accompagnera. Il sera assis à côté d’elle au premier rang.
Le cauchemar recommençait.
Un autre cauchemar…
Dans l’Eurostar qui l’emmenait à Londres, Joséphine ruminait. Elle avait pris la fuite, avait laissé, à Paris, sa sœur et sa mère. Zoé était partie réviser son brevet chez une amie, « je veux avoir une mention Très Bien ; avec Emma, je bosse ». L’idée de rester avec Iris dans le grand appartement l’avait précipitée dans une agence SNCF pour acheter un billet pour Londres. Elle avait confié Du Guesclin à Iphigénie et avait fait son sac, prétextant un colloque à Lyon sur l’habitat seigneurial dans les campagnes médiévales, présidé par une spécialiste du XIIe siècle, madame Élisabeth Sirot.