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Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:

Qu'un crocodile aux yeux jaunes ait ou non dévoré son mari Antoine, disparu au Kenya, Joséphine s'en moque désormais. Elle a quitté Courbevoie pour un immeuble huppé de Passy, grâce à l'argent de son best seller, celui que sa sœur Iris avait tenté de s'attribuer, payant cruellement son imposture dans une clinique pour dépressifs. Libre, toujours timide et insatisfaite, attentive cependant à la comédie cocasse, étrange et parfois hostile que lui offrent ses nouveaux voisins, Joséphine semble à la recherche de ce grand amour qui ne vient pas. Elle veille sur sa fille Zoé, adolescente attachante et tourmentée et observe les succès de son ambitieuse aînée Hortense, qui se lance à Londres dans une carrière de styliste à la mode. Joséphine ignore tout de la violence du monde, jusqu'au jour où une série de meurtres vient détruire la sérénité bourgeoise de son quartier. Elle-même, prise pour une autre sans doute, échappe de peu à une agression. La présence de Philippe, son beau-frère, qui l'aime et la désire, peut lui faire oublier ces horreurs. Impossible d'oublier ce baiser, le soir du réveillon de Noël, qui l'a chavirée. Le bonheur est en vue, à condition d'éliminer l'inquiétant Lefloc-Pinel, son voisin d'immeuble, un élégant banquier dont le charme cache bien trop de turpitudes.
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— De quoi tu as peur, Jo ?

— Je n’ai pas peur. Je ne veux pas la voir. Et arrête de me regarder comme ça ! Ça ne marche plus ! Tu ne m’hypnotises plus.

— Tu as peur… Tu meurs de peur…

— Je ne l’ai pas vue depuis trois ans et je ne m’attendais pas à sa visite ce soir ! C’est tout. J’ai eu une dure journée, et je n’avais pas besoin de ça.

Iris se redressa, lissa sa jupe droite qui lui étranglait la taille comme un corset et annonça :

— Elle dîne avec nous, ce soir.

Joséphine répéta, abasourdie : « Elle dîne avec nous ! »

— D’ailleurs, il est temps que j’aille faire des courses. Ton Frigidaire est vide…

Elle soupira, déplia ses longues jambes, regarda une dernière fois ses petits pieds mignons aux ongles peints en rouge carmin et s’élança vers sa chambre prendre son sac. Joséphine la suivit des yeux, partagée entre la colère et l’envie de décommander sa mère.

— Elle va arriver d’une minute à l’autre, prépare-toi à lui ouvrir…, lança Iris.

— Et Zoé ? Elle est où ? demanda Joséphine, affolée, cherchant une bouée à laquelle s’agripper.

— Elle est entrée et ressortie, sans rien dire. Mais elle revient dîner… Enfin, si j’ai bien compris…

La porte claqua. Joséphine resta seule, étourdie.

— Je ne comprends rien aux femmes…, murmura Gary en suspendant en l’air le couteau qui lui servait à hacher menu le persil, l’ail, le basilic, la sauge et le jambon qu’il placerait ensuite sur les tomates coupées en deux avant de les passer au four. Il était le roi de la tomate provençale.

Il avait invité sa mère à dîner, l’avait assise d’autorité dans le large fauteuil qui lui servait d’observatoire quand il regardait les écureuils dans le parc. Ils fêtaient l’anniversaire de Shirley : quarante ans ronds et solennels. « C’est moi qui cuisine, c’est toi qui souffles les bougies ! » avait-il lancé au téléphone à sa mère.

— Plus ça va, moins je les comprends…

— Tu parles à la femme ou à la mère ? demanda Shirley.

— Aux deux !

— Et qu’est-ce que tu ne comprends pas ?

— Les femmes sont si… pragmatiques ! Vous pensez aux détails, vous avancez mues par une logique implacable, vous or-ga-ni-sez votre vie ! Pourquoi est-ce que je ne rencontre que des filles qui savent exactement où elles veulent aller, ce qu’elles veulent faire, comment elles vont le faire… Faire, faire, faire ! Elles n’ont que ce mot à la bouche !

— Peut-être parce qu’on est dans la matière tout le temps. On pétrit, on lave, on repasse, on coud, on cuisine, on récure ou on se défend contre les mains baladeuses des hommes ! On ne rêve pas, on fait !

— Nous aussi, on fait…

— Pas pareil ! À quatorze ans, on a nos règles et on n’a pas le choix. On « fait » avec. À dix-huit, on comprend très vite qu’il va falloir se battre deux fois plus qu’un homme, faire deux fois plus de choses si on veut exister. Ensuite, on « fait » des bébés, on les porte pendant neuf mois, ils nous donnent le mal de mer, des coups de pied, ils nous déchirent en arrivant au monde, encore des détails pratiques ! Puis, il faut les laver, les nourrir, les habiller, les peser, leur beurrer les fessiers. On « fait » sans se poser de questions et on « fait » le reste en plus. Les heures de travail et la danse du ventre pour l’Homme, le soir. On est sans arrêt en train de « faire », rares sont les filles qui vivent dans les étoiles, le nez en l’air ! Vous, vous faites une seule chose : vous faites l’homme ! Le mode d’emploi est inscrit depuis des siècles dans vos gènes, vous le faites sans effort. Nous, il faut nous battre tout le temps… on finit par devenir pragmatique, comme tu dis !

— Je voudrais rencontrer une fille qui ne sache pas « faire », qui n’ait pas de plan de carrière, qui ne sache pas compter, pas conduire, même pas prendre le métro. Une fille qui vive dans les livres en buvant des litres de thé, en caressant son vieux chat enroulé sur son ventre !

Shirley était au courant de la liaison de son fils avec Charlotte Bradsburry. Gary ne lui avait rien dit, mais la rumeur londonienne bruissait de mille détails. Ils s’étaient connus à une fête chez Malvina Edwards, la grande prêtresse de la mode. Charlotte venait de mettre fin à une liaison de deux ans avec un homme marié qui avait rompu au téléphone, sa femme lui soufflant les mots fatals à l’oreille. Tout Londres en avait parlé. « Honneur et réparation », hurlait la bouche souriante de Charlotte Bradsburry qui démentait l’anecdote d’une moue ennuyée, cherchant avec qui s’afficher pour faire taire les mauvaises langues trop heureuses d’égratigner la rédactrice en chef de The Nerve, ce magazine qui épinglait ses proies avec une cruauté raffinée. Et elle avait rencontré Gary. Il était plus jeune qu’elle, certes, mais il était surtout séduisant, mystérieux, inconnu du petit monde de Charlotte Bradsburry. Avec lui, elle créait le mystère, les questions, les supputations. Elle « faisait » du neuf. Il était beau, mais l’ignorait. Il semblait avoir de l’argent, mais l’ignorait aussi. Il ne travaillait pas, jouait du piano, marchait dans le parc, lisait à s’en étourdir. On lui donnait entre dix-neuf et vingt-huit ans, cela dépendait du sujet de conversation. Si on lui parlait de la vie quotidienne, du mauvais état du métro, du prix des appartements, il affichait l’air étonné d’un adolescent. Si on évoquait Goethe, Tennessee Williams, Nietzsche, Bach, Cole Porter ou Satie, il vieillissait d’un coup et prenait des mines d’expert. On dirait un ange, un ange qui donne une envie furieuse de forniquer, s’était dit Charlotte Bradsburry en l’apercevant accoudé au piano, si je ne lui mets pas la main dessus la première, on aura vite fait de me le subtiliser. Elle l’avait conquis en lui laissant l’illusion qu’il l’enlevait à tous les prétendants patauds qui faisaient vrombir leurs cylindres en bas de chez elle. « Quel ennui ! Quelle vulgarité ! Alors que je suis si bien chez moi à lire les Rêveries du promeneur solitaire avec mon vieux chat et ma tasse de thé ! Je prépare un numéro inspiré par Rousseau, ça vous amuserait d’y participer ? » Gary avait été enchanté. Elle ne mentait pas : elle avait étudié Rousseau et tous les encyclopédistes français à Cambridge. Depuis, ils ne se quittaient plus. Elle dormait chez lui, il dormait chez elle, elle menait tambour battant une éducation d’homme du monde qui ne tarderait pas à faire de l’enfant, encore brouillon, un être exquis. Elle l’emmenait au théâtre, au concert, dans des boîtes de jazz enfumées, dans des soirées de charité amidonnées. Elle lui avait offert une veste, deux vestes, une cravate, deux cravates, un pull, une écharpe, un smoking. Il n’était plus le grand escogriffe qui étudiait la musique, enfermé chez lui ou observait les écureuils dans le parc. « Tu savais que les écureuils meurent de la maladie d’Alzheimer ? » avait murmuré un jour Gary à l’oreille de Charlotte, abordant avec entrain un de ses sujets de prédilection. « Ils deviennent gagas et oublient où ils ont enterré leur provision de noisettes pour l’hiver. Ils se laissent mourir de faim en grelottant au pied même de l’arbre où est caché leur butin. » « Ah… », avait laissé tomber Charlotte en soulevant ses lunettes noires, laissant apparaître deux grands yeux dépourvus de la moindre compassion pour les écureuils séniles. Gary s’était senti atrocement juvénile et seul.

— Et Hortense ? Qu’est-ce qu’elle dit ? demanda Shirley.

— De quoi ?

— De… Tu sais très bien de quoi je parle… Ou plutôt de qui…

Il avait repris le hachage minutieux du persil et du jambon, ajouté du poivre, du gros sel. Goûté d’un doigt sa farce, rajouté une gousse d’ail, de la chapelure.

— Elle fait la tête. Elle attend que je l’appelle. Et je ne l’appelle pas. Pour lui dire quoi ?

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