La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Mais c’est là où se trouve l’école de ma fille !
— Eh bien, vous ne serez pas loin et le trajet est des plus agréables, vous longez le parc un long moment…
Le premier soir, elle demeura dans sa chambre, prit son repas face à un jardin luxuriant, rempli de roses lourdes qui s’inclinaient sur la croisée des fenêtres, marcha pieds nus sur le parquet sombre de la salle de bains avant de se plonger dans une eau parfumée. Elle essaya tous les savons, tous les shampoings, conditionneurs, crèmes pour le corps, gommages et baumes nourrissants et, la peau rose et douce, ouvrit le grand lit, glissa sous les couvertures et resta un long moment à contempler les boiseries du plafond. J’ai bien fait de venir ici, je me sens comme inventée, refaite à neuf. J’ai laissé la vieille Jo à Paris. Demain, je vais faire une surprise à Hortense et l’attendre à la sortie de ses cours. Je me posterai dans le hall et guetterai sa longue silhouette. Mon cœur bondira à chaque chevelure cuivrée et je la laisserai passer devant moi sans l’aborder si elle est accompagnée pour ne pas l’embarrasser. Les cours ont lieu le matin, je serai à mon poste dès midi.
Ce n’est pas tout à fait comme cela que se passèrent les retrouvailles. Joséphine fut en effet ponctuelle : à midi trois, elle se trouvait dans le grand hall de Saint Martin’s. Des groupes d’élèves sortaient, tenant de lourds dossiers dans les bras, échangeant des bouts de phrases, se donnant des coups d’épaule pour se dire au revoir. Nulle trace d’Hortense. Vers une heure, n’apercevant pas sa fille, Joséphine s’approcha du bureau d’accueil et demanda à une forte femme noire si elle connaissait Hortense Cortès et si elle savait, par hasard, à quelle heure elle finissait ses cours.
— Vous êtes de la famille ? demanda la femme en lui jetant un regard soupçonneux.
— Je suis sa mère, répondit fièrement Joséphine.
— Ah…, fit la femme, surprise.
Et dans son regard, Joséphine reconnut le même étonnement qu’elle lisait autrefois, lorsqu’elle promenait Hortense dans le square, dans les yeux des autres mères qui la prenaient pour la nounou. Comme s’il ne pouvait pas y avoir de lien de parenté entre sa fille et elle.
Elle recula, gênée, et répéta :
— Je suis sa mère, je viens de Paris pour la voir et je voudrais lui faire une surprise.
— Elle ne devrait pas tarder, son cours finit à une heure et quart…, répondit la femme en consultant un registre.
— Je vais l’attendre alors…
Elle alla s’asseoir sur une chaise en plastique beige et se sentit beige. Elle avait le trac. Ce n’était peut-être pas une bonne idée de surprendre Hortense. Le regard de la femme lui avait rappelé des souvenirs anciens, des coups d’œil désapprobateurs d’Hortense sur ses tenues quand elle venait la chercher à l’école, la légère distance qu’elle maintenait entre sa mère et elle en marchant dans la rue, les soupirs exaspérés de sa fille si Joséphine s’attardait avec une commerçante : « Quand cesseras-tu d’être gentille avec TOUT le monde ! C’est exaspérant, cette façon de faire ! On dirait que ces gens sont nos amis ! »
Elle était sur le point de s’en aller lorsque Hortense arriva dans le hall. Seule. Les cheveux aplatis en arrière par un large bandeau noir. Pâle. Le sourcil froncé. Cherchant manifestement une réponse à un problème qu’elle se posait. Ignorant un garçon qui lui courait après en lui tendant une feuille qu’elle avait laissée tomber.
— Chérie…, chuchota Joséphine en se plaçant sur le chemin de sa fille.
— Maman ! Que je suis contente de te voir !
Elle avait l’air contente, en effet, et Joséphine se sentit soulevée de joie. Elle proposa de porter la pile de livres qu’Hortense entourait de ses bras.
— Non ! Laisse ! Je ne suis plus un bébé !
— Tu as laissé tomber ça ! glapit le garçon en tendant une copie double.
— Merci, Geoffrey.
Il attendait qu’Hortense le présente. Celle-ci laissa passer quelques secondes puis se résigna :
— Maman, je te présente Geoffrey. Il est dans ma classe…
— Enchantée, Geoffrey…
— Enchanté, madame… Hortense et moi sommes…
— Une autre fois, Geoffrey, une autre fois ! On va pas s’éterniser, les cours reprennent dans une heure !
Elle lui tourna le dos et entraîna sa mère.
— Il a l’air charmant, dit Joséphine en se dévissant la tête pour dire au revoir au garçon.
— Un affreux pot de colle ! Et aucune créativité ! Je le supporte parce qu’il a un grand appartement et que j’aimerais bien qu’il me loue une chambre à bas prix, l’année prochaine, mais je dois le dresser d’abord, qu’il ne se fasse pas de fausses idées…
Elles allèrent dans un coffee-shop proche de l’école et Joséphine s’accouda sur la table pour mieux observer sa fille. Elle avait des cernes sous les yeux et une petite mine froissée, mais ses cheveux avaient toujours leur belle couleur de réclame pour shampoing.
— Tout va bien, ma chérie ?
— Mieux serait insupportable ! Et toi ? Que fais-tu à Londres ?
— Je suis venue voir mon éditeur anglais… Et te faire une surprise. Tu n’es pas un peu fatiguée ?
— Je n’arrête pas ! Le défilé a lieu à la fin de la semaine et je suis loin d’être prête. Je travaille nuit et jour.
— Tu veux que je reste et assiste au défilé ?
— Je préférerais pas. J’aurais trop le trac.
Joséphine eut un pincement au cœur. Et une mauvaise pensée. Je suis sa mère, c’est moi qui paie ses études et je n’ai pas le droit d’être là ! Elle exagère ! Elle fut effrayée par la violence de sa réaction et posa n’importe quelle question pour dissimuler son trouble.
— Et il sert à quoi, ce défilé ?
— À avoir le droit d’appartenir, enfin, à cette prestigieuse école ! Rappelle-toi, la première année est éliminatoire. Ils en prennent très peu, tu sais, et je veux faire partie des rares élus…
Son regard s’était durci et transperçait l’air comme si elle allait le dissoudre. Elle avait rentré les pouces dans la paume de ses mains et serrait les poings. Joséphine la contempla avec stupeur : tant de détermination, tant d’énergie ! Et elle avait tout juste dix-huit ans ! La force irrésistible de son attachement à sa fille, de son amour pour elle, vint balayer son ressentiment.
— Tu vas y arriver, souffla Joséphine, la couvant d’un regard admiratif qu’elle éteignit aussitôt de peur d’énerver Hortense.
— En tous les cas, je vais tout faire pour.
— Et tu vois Shirley et Gary de temps en temps ?
— Je ne vois personne. Je travaille nuit et jour. J’ai pas une minute à moi…
— On pourra dîner un soir, quand même ?
— Si tu veux… mais pas trop tard. Il faut que je dorme, je suis crevée. Tu n’as pas choisi le bon moment pour venir…
Hortense semblait distraite. Joséphine tenta de capter son attention en lui donnant des nouvelles de Zoé, en lui racontant la mort de mademoiselle de Bassonnière, l’arrivée de Du Guesclin à la maison. Hortense l’écoutait, mais son regard trahissait une absence polie qui indiquait clairement qu’elle pensait à autre chose.
— Je suis contente de te voir, soupira Joséphine en posant sa main sur celle de sa fille.
— Moi aussi, maman. Vraiment. C’est juste que je suis crevée et obsédée par ce défilé… C’est terrifiant de devoir jouer sa vie en quelques minutes ! Le Tout-Londres sera là, je ne veux pas passer pour une quiche !