La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Il répartit sa farce sur les tomates, ouvrit le four qu’il avait préchauffé, fronça le sourcil en réglant le temps de cuisson.
— Que je suis émerveillé par cette femme qui me traite comme un homme et non comme un copain ? Ça lui ferait de la peine…
— Et pourtant, c’est la vérité.
— J’ai pas envie de raconter cette vérité-là. Je la raconterais mal et puis…
— Ah ! sourit Shirley, la fuite de l’homme devant l’explication : un grand classique !
— Écoute, si je parle à Hortense, je vais me sentir coupable… Et pire encore, je vais me croire obligé de dénigrer Charlotte ou de minorer la place qu’elle occupe dans ma vie…
— Coupable de quoi ?
— On s’est fait un serment muet avec Hortense : ne tomber amoureux de personne d’autre… jusqu’à ce qu’on soit assez grands tous les deux pour s’aimer… je veux dire pour s’aimer vraiment…
— Ce n’était pas un peu téméraire ?
— Je ne connaissais pas Charlotte alors… C’était avant.
Il lui semblait que c’était au siècle dernier ! Sa vie était devenue un tourbillon. La chasse aux grosses cochonnes était terminée. Place à l’enchanteresse au long cou, aux épaules minces et musclées, aux bras plus nacrés qu’un collier de perles.
— Et maintenant…
— Je suis bien embêté. Hortense n’appelle pas. Je n’appelle pas. Nous ne nous appelons pas. Et je peux conjuguer au futur, si tu veux…
Il avait ouvert une bouteille de bordeaux et reniflait le bouchon.
Shirley n’était pas à l’aise quand il s’agissait de la vie sentimentale de son fils. Quand il était enfant, ils parlaient de tout. Des filles, des Tampax, du désir, de l’amour, de la barbe qui pousse, des livres-chefs-d’œuvre et des livres-gribouillis, des films qu’on voit au ralenti et des films-hamburgers, des disques pour danser et des disques pour se recueillir, des recettes de cuisine, de l’âge du vin, de la vie après la mort et du rôle du père dans la vie d’un garçon qui n’avait pas connu le sien. Ils avaient grandi ensemble, main dans la main, avaient partagé un lourd secret, affronté périls et menaces sans jamais se désolidariser. Mais maintenant… C’était un homme, avec des poils partout, des grands bras, des grands pieds, une grosse voix. Elle était presque intimidée. Elle n’osait plus poser de questions. Elle préférait quand il parlait de lui-même sans qu’elle ait rien à demander.
— Tu tiens à Charlotte ? finit-elle par dire en toussant un peu pour masquer son embarras.
— Elle m’émerveille…
Shirley pensa que le mot était grand, très grand, qu’on pouvait y mettre beaucoup de choses, pouvait-il préciser sa pensée ? Gary sourit, reconnaissant cette mimique maternelle, quand les yeux de Shirley se tendaient en question muette, et il développa :
— Elle est belle, intelligente, curieuse, cultivée, drôle… J’aime dormir avec elle, j’aime sa façon couleuvre de se glisser dans mes bras, de s’abandonner, de faire de moi son amant magnifique. C’est une femme. Et c’est une apparition ! Pas une grosse cochonne !
Shirley eut un soupir triste. Et si elle n’avait été qu’une grosse cochonne pour Jack, cet homme en noir qui avait laissé des entailles dans son cœur et sur sa peau ?
— J’apprends avec elle… Elle s’intéresse à tout, je me demande juste ce qu’elle me trouve !
— Elle trouve en toi ce qu’elle ne trouve pas chez les autres hommes trop occupés à courir après leur ombre et leur carrière : un amant et un complice. Elle a réussi, elle n’a pas besoin de mentor. Elle a de l’argent, des relations, elle est belle, elle est libre, elle s’affiche avec toi parce qu’elle y trouve du plaisir…
Gary bougonna quelque chose au sujet du vin et termina en disant :
— En fait, c’est juste Hortense qui me tarabuste…
— Ne t’en fais pas, Hortense survivra. Hortense survit à tout, ce pourrait être sa devise !
Gary avait versé le vin dans deux beaux verres en cristal Lalique ornés d’un feston de perles à la base, ce doit être un cadeau de Charlotte, se dit Shirley en faisant tourner le verre dans sa main.
— Et ce vieux bordeaux ? C’est Charlotte ?
— Non. Je l’ai trouvé tout à l’heure en cherchant le hachoir. Avant de partir, Hortense a caché plein de cadeaux partout pour que je ne l’oublie pas. J’ouvre un placard et un pull tombe, je pousse une pile d’assiettes et un paquet de mes biscuits favoris apparaît, je prends mes vitamines dans le placard à pharmacie et trouve un mot : « Je te manque déjà, je suppose… » Elle est drôle, non ?
Drôle ou amoureuse, pensa Shirley, pour la première fois, la petite peste trouvait une résistance sur son chemin. Une résistance qui s’appelait Charlotte Bradsburry et n’avait pas l’intention de se laisser faire !
Hortense se réveilla en sueur. Elle voulait hurler, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Elle avait encore fait ce terrible cauchemar ! Elle était dans une salle carrelée, humide, remplie de vapeur blanche, et devant elle se tenait un homme haut comme un tonneau de bière rousse, avec des cicatrices partout sur un torse de poils noirs, qui brandissait un long fouet aux pointes cloutées. Il faisait tourner le fouet en grimaçant, découvrant des dents noires, qui se refermaient sur elle et la mordaient sur tout le corps. Elle se recroquevillait dans un coin, hurlait, se débattait, l’homme lançait le fouet, elle se relevait, fonçait contre une porte qu’elle traversait sans savoir comment et se retrouvait en train de courir dans une rue étroite, sale. Elle avait froid, elle était secouée de sanglots, mais continuait de courir en s’écorchant les pieds sur les pavés. Elle n’avait plus personne chez qui se réfugier, plus personne pour la protéger, elle entendait les insultes des hommes lancés à sa poursuite, elle s’affalait sur le sol, une grosse main la saisissait au collet… C’est alors qu’elle se redressait, trempée, dans son lit.
Trois heures du matin !
Elle resta un long moment, grelottant de peur. Et s’ils n’étaient pas morts, les pieds plombés au fond de la Tamise ? Et s’ils savaient où elle habitait ? Elle était seule. Li May était partie pour deux semaines à Hong Kong au chevet de sa mère malade.
Elle ne pourrait jamais se rendormir. Et elle ne pouvait plus aller frapper à la porte de Gary. Ou l’appeler en pleine nuit pour dire « j’ai peur ». Gary dormait avec Charlotte Bradsburry. Gary ne l’appelait plus, ne lui parlait plus de livres ni de musique, elle ne savait plus ce que devenaient les écureuils de Hyde Park et n’avait pas eu le temps d’apprendre le nom des étoiles dans le ciel.
Elle prit un oreiller, le serra contre elle pour étouffer les sanglots qui lui nouaient la gorge. Elle voulait les longs bras de Gary. Il n’y avait que les longs bras de Gary pour effacer ses terreurs.
Et c’était impossible !
À cause d’une femme.
C’est terrible d’avoir peur, la nuit. La nuit, tout devient menaçant. La nuit, tout devient définitif. La nuit, ils la rattrapaient et elle mourait.
Elle se leva, alla dans la cuisine, prit un verre d’eau, un morceau de fromage dans le Frigidaire, deux tranches de pain de mie, un peu de moutarde, de la mayonnaise et se fit un sandwich qu’elle grignota en arpentant la cuisine immaculée. Je pourrais manger par terre ! Je suis passée d’une souillon bordélique à une tatillonne du ménage, se dit-elle en mordant dans le sandwich. En tout cas, je l’appellerai pas ! Dussé-je en crever debout, paralysée de terreurs nocturnes. Heureusement pour moi, j’ai encore des principes ! Une fille sans principes est une fille perdue. C’est dans ces cas-là qu’il faut rester ferme sur ses principes. Ne jamais appeler la première, ne jamais rappeler tout de suite – attendre trois jours –, ne jamais faire pitié, ne jamais pleurer pour un garçon, ne jamais attendre un garçon, ne jamais dépendre d’un garçon, ne pas perdre de temps avec un plouc qui ignore Jean-Paul Gaultier, Bill Evans ou Ernst Lubitsch, rayer celui qui recompte l’addition ou laisse le prix sur un cadeau, porte des socquettes blanches, envoie des roses rouges ou des œillets roses, celui qui appelle sa mère le dimanche matin ou parle de la fortune de son papa, ne jamais coucher le premier soir, ne jamais même embrasser le premier soir ! Ne jamais manger de choux de Bruxelles, ne jamais porter de vêtements orange, on pourrait croire que vous travaillez sur l’autoroute… Elle énumérait ses dix commandements et mordait dans le pain de mie. Soupira, j’ai plein de principes, mais j’ai plus envie de les appliquer. Je veux Gary. Il est à moi. J’ai mis une option sur lui. Il était d’accord. Jusqu’à ce que cette fille arrive. Mais pour qui se prend-elle ?