La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Ça ne tient pas debout, je délire, se dit-elle en se laissant tomber sur une chaise à la terrasse d’un café. Son cœur tapait dans sa poitrine, contre ses côtes, il enflait et frappait, frappait à coups répétés. Elle avait les mains moites et les essuya sur ses cuisses. Trois tables plus loin, Lefloc-Pignel, penché sur un carnet, prenait des notes. Il lui fit signe de le rejoindre.
Il portait une belle veste en lin vert bouteille et son nœud de cravate vert rayé de noir jaillissait rond et plein. Il la regarda, amusé, et lâcha :
— Alors, vous êtes passée à la question ?
— C’est pénible, souffla Joséphine, je vais finir par penser que c’est moi qui l’ai tuée !
— Ah ! Vous aussi !
— Cette femme a une manière de vous interroger qui me glace !
— Pas très aimable, en effet, dit Hervé Lefloc-Pignel. Elle s’est adressée à moi d’une façon… disons abrupte. C’est inadmissible.
— Elle doit tous nous soupçonner, soupira Joséphine, soulagée d’apprendre qu’elle n’était pas la seule à être maltraitée.
— Ce n’est pas parce qu’elle a été tuée dans l’immeuble que le coupable doit forcément être l’un de nous ! Monsieur et madame Merson, qui sont passés juste avant moi, sont ressortis indignés. Et j’attends la réaction des Van den Brock… Ils sont en train de se faire cuisiner et je leur ai promis que je les attendrais. Il faut qu’on se concerte. Il ne faut absolument pas se laisser traiter de la sorte. C’est un scandale !
Ses mâchoires avaient blanchi et s’étaient bloquées en une moue haineuse. Il était blessé et ne pouvait le cacher. Joséphine le contempla, émue, et sans savoir pourquoi, la peur qui l’étreignait en une lourde poche douloureuse se vida d’un seul coup. Elle se détendit, eut envie de lui prendre le bras, de le remercier.
Le garçon de café s’approcha et leur demanda ce qu’ils voulaient boire.
— Une menthe à l’eau, répondit Hervé Lefloc-Pignel.
— Moi aussi, répondit Joséphine.
— Deux menthes à l’eau, deux ! déclara le garçon en repartant.
— Vous avez un alibi, vous ? demanda Joséphine. Parce que moi, je n’en ai pas. J’étais seule à la maison. Ça n’arrange pas mon cas…
— Quand on s’est quittés vendredi soir, je suis passé chez les Van den Brock. La conduite de mademoiselle de Bassonnière m’avait révolté. On a discuté jusque vers minuit de cette… punaise ! De la manière ignoble dont elle nous agresse, à chaque réunion. C’est de pire en pire… ou plutôt c’était de pire en pire parce que, Dieu merci, c’est fini ! Mais ce soir-là, je me souviens que Hervé se demandait s’il n’allait pas porter plainte…
— Hervé, c’est monsieur Van den Brock ? Vous avez le même prénom ?
— Oui, dit Hervé Lefloc-Pignel, en rougissant, comme pris en flagrant délit d’intimité.
Joséphine pensa c’est original, ce n’est pas courant comme prénom. Avant je ne connaissais aucun Hervé et maintenant je peux en citer deux ! Puis elle dit :
— Il faut dire qu’elle avait été spécialement odieuse ce soir-là.
— Vous savez, c’est souvent comme ça avec les anciens seigneurs. Vous devez savoir cela, vous qui êtes une spécialiste du Moyen Âge… Pour elle, on était de pauvres paysans qui occupaient le château de ses ancêtres. Elle ne pouvait pas nous bouter hors des murs, alors elle nous invectivait. Mais il y a des limites, tout de même !
— On ne devait pas être les seuls à subir ses foudres. Monsieur Merson m’a raconté qu’elle avait été agressée deux fois déjà…
— Sans compter toutes les autres qu’on ignore ! En fouillant chez elle, ils vont sûrement trouver des lettres anonymes, c’est à ça qu’elle occupait son temps, à mon avis… Elle répandait la haine, la calomnie.
Le garçon posa les deux menthes à l’eau devant eux et Hervé Lefloc-Pignel régla les consommations. Joséphine le remercia. Elle se sentait mieux depuis qu’elle lui avait parlé. Il avait pris les choses en main. Il la défendrait. Elle faisait partie d’une nouvelle famille et, pour la première fois, elle aima son quartier, son immeuble, les habitants de l’immeuble.
— Merci, murmura-t-elle. Ça m’a fait du bien de parler avec vous.
Et puis, comme entraînée sur la pente des confidences, elle ajouta :
— C’est dur d’être une femme seule. Il faut être solide, énergique, décidée et ce n’est pas vraiment mon cas. Je serais plutôt une lente, si lente…
— Une petite tortue ? suggéra-t-il en posant sur elle un regard bienveillant.
— Une petite tortue qui avance à deux à l’heure et meurt de peur !
— J’aime beaucoup les tortues, reprit-il d’une voix douce. Ce sont des animaux très affectueux, vous savez, très fidèles… Elles valent vraiment qu’on s’intéresse à elles.
— Merci, sourit Joséphine, je le prends comme un compliment !
— Quand j’étais enfant, on m’a donné un jour une tortue, c’était ma meilleure amie, ma confidente. Je l’emmenais partout avec moi. Elles vivent très longtemps, à moins d’un accident…
Il avait trébuché sur le mot « accident ». Joséphine songea aux hérissons écrasés au bord des routes. Chaque fois qu’elle apercevait un petit cadavre ensanglanté, elle fermait les yeux d’impuissance et de tristesse.
Elle passa une langue altérée sur ses lèvres et soupira « je meurs de soif ».
Il la regarda boire délicatement en levant son verre d’une main gracieuse. Elle dégustait à petites gorgées, effaçant d’imaginaires moustaches vertes aux commissures de ses lèvres.
— Vous êtes attendrissante, dit-il à voix basse. On a envie de vous protéger.
Il avait parlé sans forfanterie. Sur un ton tendre, affectueux où elle ne décela pas le moindre soupçon de séduction.
Elle releva la tête vers lui et lui sourit, confiante :
— Alors, on pourrait peut-être s’appeler par nos prénoms, maintenant ?
Il eut un léger mouvement de recul et blêmit. Bredouilla : « Je ne crois pas, je ne crois pas. » Tourna la tête. Chercha des yeux un interlocuteur qui ne vint pas. Plaça ses deux mains sur la table puis les retira brusquement pour les poser sur ses genoux. Elle se redressa, étonnée. Qu’avait-elle dit pour qu’il change si vite d’attitude ? Elle s’excusa :
— Je ne voulais pas… Je ne voulais pas vous forcer à… C’était juste pour qu’on devienne… enfin, qu’on devienne amis.
— Vous désirez boire autre chose ? demanda-t-il avec des petits mouvements saccadés de la tête comme le ferait un cheval qui se cabre devant l’obstacle.
— Non. Merci beaucoup. Je suis désolée si je vous ai offensé, mais…
Ses yeux fuyaient à droite, à gauche et il se tenait de biais pour éviter qu’elle ne s’approche, qu’elle pose sa main sur son bras.
— Je suis si maladroite, parfois, s’excusa encore Joséphine, mais vraiment, c’était sans intention de vous blesser…
Elle s’agita sur sa chaise, cherchant d’autres mots pour réparer ce qu’il avait pris comme une intrusion insupportable et, ne sachant plus quoi dire, elle se leva, le remercia et le quitta.
Quand elle se retourna, au coin de la rue, elle aperçut les Van den Brock qui le rejoignaient à la terrasse du café. Van den Brock posait sa main sur l’épaule de Lefloc-Pignel comme pour le rassurer. Peut-être qu’ils se connaissent depuis longtemps… Il doit en falloir du temps pour être ami avec cet homme, il paraît très sauvage.
La porte de la loge d’Iphigénie était entrouverte. Joséphine frappa au carreau et entra. Iphigénie buvait un café en compagnie de la dame au caniche, du vieux monsieur poudré de blanc et d’une jeune fille en robe de mousseline qui habitait chez sa grand-mère au troisième étage de l’immeuble B. Chacun racontait son interrogatoire avec force détails et exclamations pendant qu’Iphigénie passait des gâteaux secs.