Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
Sal rit, mit les mains derrière sa nuque et croisa les jambes :
« C’est M. Pincus qui l’a construit, un gros bonnet, mais dans cette affaire il y a aussi deux vieilles connaissances à moi, expliqua-t-il, un demi-sourire éclairant son visage laid. Les propriétaires, ce sont Alex Aarons et Vinton Freedley. Alex et Vinton. Al et Vin. Alvin. Les spectacles, j’en ai rien à foutre, par contre je sais tout sur le marché immobilier ! »
Sal découvrit ses dents dans un sourire plein de satisfaction :
« Qu’est-c’que tu dis d’ça, morveux, Monsieur-je-sais-tout ? et il rit, avec sa voix qui ressemblait à un rot.
— OK, tu as gagné ! rit Christmas à son tour.
— Revenons à cette comédie musicale…, fit Sal.
— C’est avec Fred et Adele Astaire. Fred Astaire, c’est…
— Oui oui, je sais, ta mère me casse les oreilles du matin au soir avec cette foutue chanson… C’est une pédale, ce Fred machin-chose ?
— Astaire. Qu’est-c’que ça peut faire, si c’est une pédale ou non ?
— C’est un danseur.
— C’est pas une pédale, soupira encore Christmas. Mais pourquoi c’est toujours aussi dur, de discuter avec toi ?
— Comment tu sais qu’c’est pas une pédale ? poursuivit Sal, sans se démonter ni changer d’expression. C’est un danseur, non ? Les danseurs, c’est tous des pédales. Qui voudrait faire des trucs de bonnes femmes, à part les pédales ?
— Je l’ai vu avec une fille que t’imagines même pas en rêve ! »
Sal le scruta.
« Ah bon ? Alors ce Fred machin-chose, ce s’rait pas une pédale ?
— Non, Sal ! Mais comment j’dois t’le dire ? »
Sal baissa les yeux sur son livre de comptes et commença à l’examiner. Puis, peu après, il releva la tête et fixa Christmas :
« Qu’est-c’que tu veux encore ?
— Tu emmènes maman au théâtre, ce soir ? demanda Christmas, qui n’avait nullement l’intention d’abdiquer.
— On verra.
— Dis donc, ça fait combien de temps que vous êtes pas sortis tous les deux ? »
Le regard de Sal se troubla. Et sa mémoire le renvoya à cette soirée au Madison Square Garden, alors qu’il sortait tout juste de prison.
« Ben quoi, tu joues au maquereau, maintenant ? ricana-t-il, puis il secoua la tête. Ça fait trop longtemps, bougonna-t-il finalement.
— Alors, tu vas l’emmener ?
— On verra.
— Sal !
— D’accord, d’accord, bordel de merde ! (Sal s’empara des billets et éclata de rire). Je t’ai filé une bonne petite suée, hein ? lança-t-il, content de lui.
— Et ne dis pas à maman que je te les ai donnés, précisa Christmas. Elle sera plus heureuse si elle croit que c’est toi qui les as achetés.
— C’est des bonnes places, au moins, ou bien tu vas m’faire passer pour un minable ?
— C’est à l’orchestre.
— À l’orchestre, à l’orchestre… À mon époque, je l’ai emmenée au premier rang !
— Salut, Sal ! Il faut que j’y aille…, et Christmas se dirigea vers la sortie.
— Attends, morveux ! »
Christmas se retourna, la main déjà sur la poignée de la porte.
« Qu’est-c’qui s’passe, avec cette histoire de radio ? » lui demanda Sal.
Christmas haussa les épaules, l’air déçu :
« Encore rien, répondit-il.
— Merde, il leur faut combien de temps, pour s’décider ? éclata Sal, et il flanqua un tel coup de poing sur la table que le livre de comptes fit un bond. Bordel, mais ça fait déjà quinze jours ! Qu’est-c’qu’y croient ? que toi t’attends et qu’eux y font c’qui les arrange ? Connards de riches, branleurs, sacs à merde… »
Christmas sourit :
« Merci pour Santo ! lança-t-il en sortant.
— Salut, morveux… » grommela Sal.
Resté seul, Sal expulsa bruyamment l’air par les narines, comme un taureau, asséna un autre coup de poing sur le bureau et puis se leva pour aller ouvrir en grand la fenêtre :
« Si tu veux, j’leur fais briser les jambes ! cria-t-il à Christmas, maintenant dans la rue. T’as qu’à l’dire, et moi j’leur envoie deux mecs pour leur massacrer les jambes bien comme il faut ! »
Karl Jarach n’arrivait pas à y croire. Après plus de vingt jours d’attente, ils lui avaient dit non. Au début, ils avaient tourné autour du pot, soutenant qu’il n’y avait pas de bon créneau, et puis, lorsqu’il les avait mis au pied du mur, ils avaient fini par lui déclarer que c’était un programme vulgaire et sans intérêt. Qu’aucun auditeur ne l’écouterait et que ça ne marcherait jamais. Quelle bande d’idiots ! La direction de la N.Y. Broadcast était composée d’une bande d’idiots. Et c’était précisément ça qu’il venait de dire à Christmas, lorsqu’il était descendu dans la réserve pour lui annoncer que le programme ne se ferait pas.
« Des blancs » commenta simplement Cyril en crachant par terre. Et il adressa un regard plein de mépris à Karl.
Celui-ci lisait toute la déception de Christmas sur son visage :
« Je suis désolé, lui dit-il. Vraiment désolé. »
Christmas lui sourit tristement, puis se tourna vers Cyril pour lui demander :
« Il n’y aurait pas des mariages juifs à célébrer ? »
Le magasinier prit un gros carton par terre, rageusement, ainsi que deux marteaux :
« J’en ai besoin moi aussi ! s’écria-t-il. Et pourtant, je sais à qui j’aimerais mieux défoncer la tête ! » et, à nouveau, il regarda Karl de travers.
Puis Karl les vit se diriger vers le fond de la réserve, ouvrir le grand carton et s’acharner sur de vieilles lampes.
« Il faut que je remonte » fit-il. Mais ni Christmas ni Cyril ne l’entendirent. Ou peut-être firent-ils semblant de ne pas l’entendre, pensa Karl. Alors il se retira, le dos voûté, et regagna le septième étage.
« On a un problème, monsieur Jarach ! s’exclama la secrétaire en venant à sa rencontre, essoufflée.
— Un autre ? » réagit Karl sombrement. Il entra dans son bureau et se mit à la fenêtre. New York était enveloppée dans l’obscurité de la nuit tombante. Quantités d’employés se répandaient déjà dans les rues et se pressaient vers le métro. Une autre journée de travail s’achevait.
« Skinny et Fatso ! lança la secrétaire.
— Eh bien quoi, Skinny et Fatso ? demanda Karl de mauvaise humeur, se retournant.
— Ils ont eu un accident de voiture. Ils ne peuvent pas venir faire leur émission » expliqua-t-elle avec une tête d’enterrement — c’était une auditrice fidèle du programme comique Cookies, présenté par les deux artistes de variétés.
Karl la regarda sans mot dire. Il s’en fichait bien, de ces deux crétins de Skinny et Fatso !
« On envoie de la musique ? demanda la secrétaire.
— Oui oui…
— Quel genre de musique ?
— Ce que vous voulez… »
Elle resta un instant immobile. Puis elle fit volte-face et quitta le bureau.
Karl se posta à nouveau à la fenêtre. Les gens se hâtaient de rentrer chez eux. « Bonsoir, New York ! » pensa-t-il. Tout un coup, un frisson lui parcourut l’échine : « Oh, et puis merde ! » s’exclama-t-il, et il se précipita hors de son bureau.
« Mildred ! Mildred ! cria-t-il à sa secrétaire qui entrait dans l’ascenseur. Ne faites rien ! Rentrez chez vous, je m’occupe de tout !
— Mais, monsieur Jarach…
— Allez, ça y est, Mildred, c’est fini pour aujourd’hui ! »