Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
« Et vous, qu’est-ce que vous allez faire maintenant, Mister Jarach ? lui demanda Christmas.
— Œillet à vis, œillet passant, écrou à œillet…, répondit Karl, un étrange sourire sur les lèvres.
— Comment ? fit Christmas en fronçant les sourcils.
— Rien rien, fit Karl en secouant la tête. Je pensais à haute voix. »
Il se dirigea vers la porte de la réserve donnant sur la ruelle qui le ramènerait vers le monde auquel il appartenait.
« Ne laisse pas tomber, mon garçon ! répétait Cyril à Christmas. Merde, ne laisse pas tomber ! »
Karl aurait aimé qu’à lui aussi, on dise de ne pas laisser tomber. Et il sentit un immense vide en lui, parce qu’il savait que personne ne le lui dirait jamais.
« Bordel, si j’étais pas un crève-la-faim de nègre, je t’en fabriquerais une, moi, de radio ! » s’exclamait Cyril.
« Truelles, spatules courtes, spatules à manche, maillets… »
« Je te la fabriquerais de mes mains et tout New York t’écouterait, au nez et à la barbe de ces couillons ! » disait la voix passionnée de Cyril.
« Vilebrequin, fraise, foret à métaux, foret à bois, foret à brique… »
« Tu sais c’qu’y faut, pour fabriquer un foutu transmetteur bien comme il faut ? insistait Cyril, au moment où Karl ouvrait la porte de la réserve et sentait l’air froid et humide de la ville le fouetter. Techniquement, ce s’rait du billard, pour moi… »
« Entretoises, solives, écrous, boulons, fils de coton ciré… »
« … mais il faut du fric… »
« Rivets aveugles, rivets en aluminium à tête large, sabot de charpente à ailes extérieures, sabot de charpente à ailes intérieures… » pensait Karl de manière obsessionnelle, tandis qu’il lâchait la poignée de la porte et, définitivement expulsé de la N.Y. Broadcast, s’en remettait à son destin. À la florissante quincaillerie de son père.
« … beaucoup de fric… »
« Colliers de serrage, colliers de câblage, serre-joints, câbles en acier… » continuait à se dire Karl. Mais il se mouvait au ralenti parce que, tout à coup, ce que racontait Cyril était entré en résonance avec le cours de ses propres pensées.
« Si seulement j’avais un peu d’argent, moi je te la fabriquerais, ta radio ! et tu pourrais faire entendre ton émission à tous les New-Yorkais…
— Moi j’ai le matériel ! interrompit brusquement Karl, revenant dans la réserve. Moi je l’ai, le matériel ! »
Christmas et Cyril se retournèrent et le fixèrent ébahis.
Karl ferma la porte et les rejoignit. Soudain surexcité et plein de vitalité.
« On ne doit pas laisser tomber ! dit-il à Christmas (et il eut l’impression qu’on lui soufflait la même chose à l’oreille). On ne doit pas laisser tomber ! répéta-t-il parce que cette simple phrase, maintenant, le faisait se sentir moins seul. Moi j’ai le matériel pour construire une radio. Mon père possède une quincaillerie, une grande quincaillerie. Il nous donnera tout ce dont on a besoin, fit-il en s’adressant à Cyril. Tu es sûr de pouvoir construire une station de radio ? »
Christmas scruta Cyril.
« Heu… je crois, répondit le magasinier.
— Tu crois ? demanda Karl.
— Et celle que tu as construite chez toi ? intervint Christmas.
— Celle-là… ben oui, mais c’est un transmetteur artisanal… il ne couvre qu’un block…, balbutia Cyril hésitant.
— Tu peux la construire ou non ? » insista Karl.
Cyril réfléchit en se grattant la tête.
« Cyril…, commença Christmas.
— Ne me bouscule pas, mon garçon ! » s’écria Cyril.
Alors il tourna le dos aux deux autres et commença à marcher de long en large dans la réserve. De temps à autre, il s’arrêtait devant une étagère, prenait une pièce dans ses mains et l’examinait en grommelant. Ensuite il la remettait en place et se remettait à arpenter la pièce, tête baissée.
Christmas et Karl l’observaient sans mot dire.
Pour finir, Cyril s’arrêta et croisa les bras sur sa poitrine, une expression indéchiffrable sur le visage.
« Alors ? demanda Christmas.
— Garde ton souffle pour l’émission, mon garçon ! s’exclama Cyril.
— Tu peux le faire ? demanda Karl.
— Et vous, vous pouvez me procurer tout ce qui me servira ?
— Tout ce que tu veux ! »
Cyril remua vaguement la tête de haut en bas, d’un air malicieux :
« Pour un blanc, vous n’êtes pas si mal, Mister Jarach…, fit-il.
— Appelle-moi Karl. »
Cyril sourit, plein de fierté et de satisfaction :
« Mais ça ne change rien au fond : dommage que tu sois blanc, tu n’es pas mal.
— Alors ? On va y arriver ? demanda Karl.
— Oui, répondit Cyril.
— C’est vrai, Cyril ? s’exclama Christmas surexcité.
— Mais oui, on va y arriver, on va y arriver ! » et Cyril éclata de rire.
49
Manhattan, 1927
« Allez les nègres ! criait Cyril sur le toit d’un immeuble de la cent vingt-cinquième rue. Ça c’est un travail que même un blanc saurait faire ! Allez les nègres ! » criait-il aux dix hommes qu’il avait recrutés, les plus forts du quartier.
Le câble d’acier que Karl avait pris dans la quincaillerie de son père était accroché à une structure métallique en forme de pyramide allongée. La structure — qui consistait en un assemblage de barres de métal verticales, horizontales et obliques, fixées entre elles par des vis passantes et des boulons — grinçait de manière inquiétante pendant que les dix noirs, soufflant comme des taureaux sous l’effort, la hissaient vers le toit.
« Allez les nègres ! » continuait à les encourager Cyril. Il lui avait fallu un mois pour fabriquer cet engin.
Christmas et Karl assistaient à la scène depuis le trottoir, au milieu d’une petite foule de gens du quartier, tous des noirs. Il y avait aussi Maria, tendue, qui serrait le bras de Christmas et, comme tous les spectateurs, retenait son souffle.
« Pourquoi vous ne l’avez pas construite sur le toit ? demanda-t-elle à Christmas.
— Parce que Cyril est plus têtu qu’une mule ! s’énerva Karl, flanquant un coup de pied dans un morceau d’asphalte que le gel avait fait éclater.
— Montons ! » dit Christmas.
Il se dirigea vers la porte de l’immeuble. Il gravit les cinq étages de ce bâtiment où s’entassaient des dizaines et des dizaines de familles et parvint sur le toit, suivi de Maria et de Karl, au moment précis où la structure de métal se coinçait sous la dernière corniche.
« Allez les nègres ! » s’écria Cyril en se penchant par dessus le rebord du toit.
Les dix hommes tirèrent de toute leur force sur le câble d’acier.
L’engin heurta des moulures et les esquinta, faisant tomber sur la foule en bas une pluie de plâtre et de ciment.
« On n’y arrivera pas ! lança la voix d’un des dix hommes, brisée par l’effort.
— Y faut qu’j’vous fouette, comme les maîtres de vos grands-pères ? gronda Cyril. Ne laissez pas tomber ! Ne lâchez pas maintenant ! On y est presque ! »