Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
— Elle vous manque beaucoup ? » demanda Ruth, une profonde mélancolie dans la voix, mettant dans sa question toute la nostalgie qu’elle éprouvait en pensant à Christmas.
M. Bailey se pencha vers la valise en crocodile, s’en empara et, de son autre main, entraîna Ruth dans l’agence photographique :
« Viens, dit-il, nous discuterons à l’intérieur. »
Ruth vit M. Bailey marcher sur le seuil en laiton. Et elle remarqua qu’il ne portait pas des chaussures anglaises raffinées comme son père, mais de robustes chaussures américaines. Ruth hésita un peu et puis franchit cette frontière brillante.
« Voilà, c’est fait ! » se dit-elle.
Dix minutes plus tard, la secrétaire de M. Bailey posa sur le bureau de l’agence un plateau avec du thé chaud et des pâtisseries. Puis elle quitta la pièce, refermant la porte sans bruit.
« Ce n’est pas moi qui ai décidé de mettre Mme Bailey dans cet endroit, expliqua alors le vieil homme sans que Ruth lui ait rien demandé. Je ne l’aurais jamais fait. Si ça avait dépendu de moi, j’aurais arrêté de travailler et me serais dévoué corps et âme à Mme Bailey, jour et nuit. Non, ce n’est pas moi qui ai décidé. (Et les yeux de M. Bailey s’embuèrent un instant, au souvenir de ce moment intime et douloureux.) Un jour… alors que cela faisait des mois qu’elle était tombée dans le piège, comme elle a toujours appelé sa maladie… bref, un jour elle s’est assise devant moi et m’a dit : “Regarde, Clarence. Tu vois que je suis lucide ? Il faut que tu me mettes dans une clinique pour les maladies mentales.” Comme ça, sans préambule, sans détour. J’ai essayé de protester, mais elle m’a aussitôt arrêté : “Je n’ai pas le temps de discuter, Clarence, m’a-t-elle dit. Au bout de dix mots, je vais recommencer à dire des bêtises. Ne me sois pas déloyal, tu ne l’as jamais été. Je n’ai pas le temps de discuter.” (Le vieil agent dévisagea Ruth). Je lui ai pris les mains et j’ai baissé les yeux, comme un lâche, parce que j’avais envie de pleurer mais je ne voulais pas… je ne voulais pas qu’elle me voit dans cet état de faiblesse. Je serrais ses mains dans les miennes et, quand j’ai levé la tête… Mme Bailey n’était plus elle-même. Ou plutôt… elle n’était plus là. Et alors j’ai fait ce qu’elle m’avait demandé. Parce que, si je l’avais gardée auprès de moi, j’aurais été… déloyal. » Les yeux de M. Bailey sourirent, pleins de tristesse. Il but une gorgée de thé, se leva et se dirigea vers la fenêtre, tournant le dos à Ruth. Quand il lui fit face à nouveau, il avait une expression sereine. Comme s’il s’était débarrassé de toute sa mélancolie.
Ruth le regardait. La tasse de thé réchauffait ses mains. Et la chaleur émanant du regard de M. Bailey était plus forte encore. Soudain, Ruth sentit qu’elle n’avait plus peur et qu’elle était en sécurité. Comme elle l’avait été avec son grand-père. Comme elle l’avait été avec Christmas.
« Pour Mme Bailey, se libérer un moment de son piège et me demander de regarder tes photos, ça a dû être terriblement difficile, reprit M. Bailey. Et elle l’a fait à deux reprises. Elle a une force incroyable… n’ai-je pas raison ?
— Oui, répondit Ruth doucement.
— Eh bien alors, mettons-nous au travail ! »
M. Bailey fit le tour de la table, prit Ruth par la main et la fit sortir de son bureau. Les murs de l’agence étaient tapissés de photographies. M. Bailey, toujours en tenant Ruth par la main, s’arrêta devant la réception, là où travaillait sa secrétaire :
« Mme Odette, à partir de demain, si vous trouvez la porte de la salle des archives fermée en arrivant, n’entrez pas et ne faites pas trop de bruit. Nous avons une invitée » lui expliqua-t-il.
Puis il parcourut le couloir jusqu’à une porte de bois clair, qu’il ouvrit.
« Vas-y, entre et aide-moi à débarrasser cette pièce ! » lança-t-il à Ruth. Il se mit à ramasser des dossiers pleins de photos, éparpillées partout par terre et sur les meubles, et les porta dans la pièce voisine, où il recréa le même désordre, à l’identique. « Tu peux dormir ici jusqu’à ce que tu trouves quelque chose de mieux. Moi j’habite dans l’appartement au-dessus, au cinquième. Si tu as besoin de quoi que ce soit, sonne chez moi ! En réalité, il y aurait de la place là aussi, mais… enfin bref, il ne me semble pas correct qu’un demi-veuf comme moi installe une jeune fille chez lui… n’ai-je pas raison ?
— Si, M. Bailey, sourit Ruth en rougissant.
— Appelle-moi Clarence ! dit le vieil homme. Dans cette armoire, il devrait y avoir des couvertures et des draps. Tu sais pourquoi il y a un lit dans cette pièce ? Mme Bailey disait que les artistes sont toujours fauchés et qu’un bon agent doit s’occuper d’eux, même s’ils ne lui font pas gagner un sou. (M. Bailey se mit à rire). Ce n’est pas un raisonnement très commode à suivre, mais il m’a plu ! » et il rit à nouveau, portant le dernier dossier de photos hors de la pièce et le jetant sur un canapé.
« N’ai-je pas raison ? » conclut-il en revenant dans la salle des archives.
Ruth hocha la tête.
On entendit une porte se refermer.
« C’est Odette qui s’en va sans dire au revoir. À part son prénom horrible, c’est son seul défaut, s’amusa M. Bailey. Ne va pas imaginer qu’elle a quelque chose contre toi, elle est toujours comme ça ! Elle est un peu sauvage. Mais c’est une excellente secrétaire et c’est quelqu’un sur qui on peut compter. »
Ruth hocha à nouveau la tête. Elle regarda par la fenêtre. Le soleil s’était couché.
« Tu as dîné ? lui demanda M. Bailey.
— Merci, mais je n’ai pas faim.
— Si je te disais que tu es trop maigre, Mme Bailey me gronderait, commenta l’agent, alors faisons comme si que je n’avais rien dit ! »
Il sourit et la regarda un instant en silence.
« Bon, moi je suis vieux, dit-il enfin, et d’ordinaire je me couche de bonne heure. Tu as peur de passer la nuit seule ici ?
— Heu, non…
— Alors dors bien ! (M. Bailey jeta un coup d’œil circulaire à la pièce, en secouant la tête). Ce n’est pas terrible, je sais… Mais avec le temps, on pourra rendre l’endroit plus accueillant…
— N’ai-je pas raison ? » compléta Ruth, riant comme elle ne l’avait pas fait depuis longtemps.
Le vieil agent rit de concert.
« Si tu veux, dimanche prochain, tu peux venir toi aussi voir Mme Bailey. Je suis sûr que ça lui fera plaisir, dit-il tandis qu’un nuage de mélancolie voilait à nouveau son regard. Même si elle ne te le dira jamais… (Il inspecta à nouveau la pièce). Ah, j’oubliais : les clefs ! Tiens, prends les miennes et enferme-toi de l’intérieur. Demain, nous ferons faire un double. »
Alors il tendit la main pour caresser les cheveux noirs de Ruth, avec la rudesse maladroite d’un grand-père.
« Bonne nuit, Ruth ! lança-t-il enfin.
— Bonne nuit… Clarence ! »
Ruth attendit d’entendre la porte de l’agence se refermer, puis elle ouvrit l’armoire où elle trouva draps et couvertures. Elle prépara le lit d’appoint sommaire installé dans un coin, près du mur, couvert de coussins qui lui donnaient des airs de divan. Puis elle posa la valise en crocodile vert sur le lit et ouvrit ses deux grosses serrures. Elle sortit la photo de son grand-père, qu’elle posa sur une étagère. Puis elle prit le cœur laqué de rouge que Christmas lui avait offert lors de leurs adieux, trois ans auparavant, et elle le serra fort. Puis elle glissa la valise sous le lit et se coucha toute habillée.
« Bonne nuit, Christmas ! » murmura-t-elle avant de fermer les yeux, comme si elle s’attendait à une réponse.