Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
Au milieu de la nuit, elle se réveilla en sursaut, saisie d’angoisse. Elle se précipita sur la porte de l’agence, qu’elle ferma à clef. « Va-t’en ! murmura-t-elle. Va-t’en, Bill ! » répéta-t-elle d’une voix faible et désespérée. Puis elle alla se recoucher. Elle accrocha le cœur laqué à son cou. « J’ai peur, se dit-elle, j’ai peur de tout. » Elle ferma les yeux et essaya de se rendormir le plus rapidement possible. « Tu avais même peur de Christmas, espèce d’imbécile ! » se dit-elle à haute voix. Et alors, pour la première fois depuis bien longtemps, elle éprouva une espère de tendresse pour elle-même. Elle versa des larmes qui n’étaient pas de désespoir. Mais d’acceptation.
Ruth ne luttait plus contre elle-même.
Alors elle s’assit, déboutonna son corsage et défit les bandes qui lui compressaient la poitrine. Elle observa les marques rouges et les caressa doucement, avec amour. Elle laissa l’horrible pendentif rouge en forme de cœur lui effleurer la peau. Puis elle ramassa la gaze et la jeta dans la corbeille à papier. Elle revint près du lit, remit son corsage et, tandis qu’elle s’endormait en serrant le cœur de Christmas, elle s’étonna de découvrir que, sans la pression des bandes, elle recommençait à respirer librement.
« Tant que tu n’as pas assez de clients réguliers, tu peux arrondir les fins de mois en développant également les photos des autres, lui conseilla M. Bailey le lendemain matin dans son bureau. De toute façon, la chambre obscure est une excellente école. Cela aide beaucoup à comprendre comment on prend des photos, et surtout cela permet de toucher la magie de la photographie… Au fait… tu trouveras deux piles de livres dans ta chambre. La première, ce sont des manuels techniques. Je voudrais que tu les étudies. La deuxième, c’est une sélection d’œuvres des meilleurs photographes du monde. Examine attentivement leurs travaux. Ensuite, j’aimerais que tu dresses une liste écrite des photographes qui te plaisent et de ceux qui ne te plaisent pas. Et pour chacun de ces deux groupes, il faudra que tu indiques ceux chez qui tu ne te reconnais pas du tout et ceux chez qui, au contraire, tu retrouves quelque chose de toi. Ensuite, tu devras choisir quatre photos : celle que tu n’aurais jamais prise, celle que tu aurais voulu prendre, celle que tu ne seras jamais capable de prendre et celle qui te décrit le mieux. Enfin, ce sera à toi de prendre ces quatre photos. Tu n’auras certainement pas le même sujet, et le cadrage ne pourra peut-être pas être identique, mais essaie de les reproduire quand même, le plus fidèlement possible. Fais surtout attention aux ombres et aux lumières. Tous mes appareils sont à ta disposition. Choisis celui qui te semble le plus adapté à chaque cliché. »
Au cours des quatre semaines suivantes, Ruth apprit l’art du développement et de l’impression et, comme l’avait prédit M. Bailey, elle découvrit la magie de la photographie. Dans l’obscurité de la chambre noire, les sujets photographiés apparaissaient sur le papier comme de nébuleux fantômes. Tout en se familiarisant avec les réactifs et les bains, elle essayait les appareils photo que M. Bailey avait mis à sa disposition, les flashs au magnésium et les trépieds, elle apprenait les temps d’exposition pour les plaques, et ses narines commencèrent à distinguer l’odeur des gélatines, du bichromate de potassium, du bromure et du chlorure d’argent. Le soir, elle étudiait les manuels et l’histoire de la photographie, depuis les anciens savants arabes jusqu’aux gélatines sensibles en passant par les premières plaques pour tirage contact, les daguerréotypes, l’ambrotype et le ferrotype. En compulsant ces ouvrages, elle eut l’impression d’être en phase avec l’esprit des photographes, et elle prit conscience des immenses possibilités narratives qu’un cliché fixé sur le papier pouvait offrir.
Quand elle estima être prête, elle se présenta devant M. Bailey :
« J’ai fini ! Voici la liste que vous m’avez demandée, et voici les quatre photos.
— Bravo ! s’exclama Clarence. Maintenant, tu es prête pour ton premier travail.
— Mais vous ne les regardez pas ?
— Et pourquoi est-ce que je le ferais ? fit Clarence en plissant ses petits yeux perçants. Je serais bien incapable de te dire ce que tu as compris de toi-même ! Il n’y a que toi qui peux le savoir… N’ai-je pas raison ? »
À cette réponse, Ruth demeura un instant interloquée. Elle tourna et retourna le fruit de son travail entre ses mains, réfléchissant. Enfin elle crut comprendre et sourit :
« Oui, Clarence, vous avez raison !
— Bien. Il faut que tu ailles à la Paramount. Demain après-midi, à quatre heures. Tu as rendez-vous avec Albert Brestler au studio cinq. C’est quelqu’un de très important. Adolph Zukor tient toujours compte de ce qu’il dit.
— Et je vais le photographier ? demanda Ruth, étonnée.
— Non, tu vas photographier son fils Douglas. Il fête ses sept ans. Brestler lui a organisé une fête dans le studio cinq. Avec plein de gamins. Tu le prends en photo pendant qu’il joue et souffle ses bougies.
— Ah bon…, fit Ruth.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je n’aime pas photographier les gens qui rient.
— Eh bien, tu le photographies quand il ne rit pas ! »
Ruth resta un moment immobile et silencieuse.
« Il y a autre chose ? » demanda Clarence, distrait.
Ruth fut sur le point de répondre. Mais elle serra les lèvres et quitta le bureau.
En arrivant au studio cinq, Ruth se sentit mal à l’aise. Les mères des enfants étaient couvertes de bijoux, comme pour une première. Les gosses étaient déguisés en ridicules petits pages du dix-huitième siècle. Le studio brillait de tous ses feux, éclairé par de puissants projecteurs de cinéma. On avait installé un trône doré sur une petite estrade au milieu du hangar. C’est là que l’on fit asseoir Douglas Brestler, couronne sur la tête et sceptre à la main.
« C’est vous, la photographe ? » demanda la mère du petit garçon en la voyant entrer. Elle la toisa d’un air supérieur et puis, s’accompagnant d’un geste de la main qu’elle aurait pu adresser à une domestique, elle lui lança : « Allez, mademoiselle, dépêchez-vous un peu ! » Et bientôt elle sembla l’oublier, comme si elle n’existait pas.
Peu à peu, la gêne de Ruth s’estompa. Ni les parents ni les enfants ne se souciaient d’elle. On aurait dit qu’elle était invisible.
Ruth prit une série de photos de Douglas en train de fixer, sérieux, un petit avion reçu en cadeau, dont une aile avait été brisée par l’un de ses camarades. Ensuite elle photographia la joue rougie du petit vandale, auquel sa mère avait mis une claque. Elle prit aussi un cliché de Mme Brestler, bouche pleine, avec un peu de chantilly sur le menton. Puis elle surprit une mère qui glissait un ongle long et rouge dans sa bouche afin d’extirper un bout de nourriture coincé entre ses dents. Une autre contemplait son bas filé. Mais surtout, elle photographia les enfants. En sueur, fatigués, avec leurs ridicules collerettes façon dix-huitième siècle pleines de chocolat et leurs jabots défaits. Elle prit en photo ceux qui, épuisés, s’effondraient dans un coin pour somnoler. Elle fixa sur la pellicule une petite bagarre. Et les larmes d’une enfant dont le tutu en satin avait été déchiré. Et puis elle les photographia tous ensemble, vus d’en haut, depuis une coursive où elle était montée. Regroupés autour de la table des gâteaux, comme des affamés. Ou comme sur un champ de bataille.
« Merde, c’est quoi, ces photos ? était en train de dire Albert Brestler à Clarence lorsque Ruth rentra à l’agence, la semaine suivante. Tu dirais que c’est une fête, ça ? On se croirait à un enterrement ! Ma femme est furibarde ! »