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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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Ruth crut mourir sur place. L’entrée de l’appartement était vide et Odette était déjà partie. Elle s’approcha de la porte latérale du bureau de M. Bailey, entrouverte, et se mit à écouter.

« Pourquoi êtes-vous venu me voir, M. Brestler ? fit Clarence d’une voix posée. J’imagine que ce n’est pas pour vous faire rembourser : vous ne vous seriez pas dérangé en personne. N’ai-je pas raison ? »

Ruth aperçut Brestler qui s’asseyait et passait en revue les photos en silence, avec une expression irritée.

« Plus je les regarde, et plus… (Il fit une pause et soupira). Elles sont… elles ont un…

— Oui, moi aussi c’est ce que j’ai pensé, quand je les ai vues » renchérit Clarence.

Brestler le fixa :

« Mais il ne fallait pas que tu l’envoies photographier une foutue fête ! Tu es connu pour ne jamais rater un coup et je t’ai toujours reconnu ce talent, mais là… (Il jeta les photos sur la table, avec colère). Ma femme a raison, on dirait un enterrement ! »

Ruth mourait sur place. À présent, les deux hommes se taisaient. Un lourd silence plombait le bureau. Elle aurait voulu fuir et ne plus écouter. Mais elle ne parvenait pas à bouger.

« Si je t’avais proposé la fille pour un travail plus important, tu lui aurais donné sa chance ? » demanda ensuite Clarence avec un sourire.

Brestler soupira :

« Je ne pense pas, non, répondit-il.

— Exactement ! C’est bien ce que je pensais », et Clarence le scruta en silence, de ses yeux rusés.

Brestler dodelina de la tête, recommença à examiner les photos, puis il glissa une cigarette entre ses lèvres et l’alluma. Il aspira une longue bouffée et retint la fumée dans ses poumons avant de l’expirer lentement.

« Elle sont bonnes, finit-il par dire.

— Oui, elles sont très bonnes. »

Ruth se sentit rougir. Maintenant, oui, elle aurait vraiment voulu s’enfuir.

« OK, fit Brestler. Qui est-ce qu’elle peut photographier, d’après toi ?

— Des gens qui ne rient pas.

— Des gens qui ne rient pas…, grogna Brestler avec impatience. Qui, par exemple ? Des acteurs dramatiques ?

— Des acteurs dramatiques, parfait !

— Et qui d’autre ?

— Commençons par les acteurs dramatiques, répondit paisiblement Clarence. Si les photos sont bonnes, même ceux qui rient tout le temps voudront qu’elle les photographie… et ils éviteront de rire. Je n’ai pas raison ?

— Comment s’appelle la fille ?

— Ruth Isaacson.

— Juive ?

— Je ne lui ai pas demandé.

— Être juive, c’est un bon laissez-passer, à Hollywood.

— Bon, alors je lui demanderai.

— Oh, va te faire voir, Clarence ! s’exclama Brestler en se levant, avant de pointer un doigt sur les photos de son fils. Mais celles-là, je ne les paye pas ! Et arrange-toi pour m’envoyer tout de suite un photographe pour enfants, il faut clouer le bec de ma femme avant qu’elle ne demande le divorce.

— Celui de l’an dernier, ça irait ?

— Mais tu avais dit qu’il était mort !

— Ah bon ? sourit Clarence. J’ai dû confondre. »

Brestler se mit à rire et sortit du bureau en sifflotant.

Clarence prit les photos de la fête dans ses mains et les observa en silence.

« Entre, Ruth, fit-il ensuite. Qu’est-ce que tu fabriques encore, là dehors ? »

Ruth eut un frisson. Elle entra, le visage empourpré, honteuse d’avoir été découverte.

« Clarence, excusez-moi, je…

— À partir de ce jour, tu es la photographe des stars qui font la tête, l’interrompit l’agent en riant. Qu’est-ce que tu en dis ? Ça te fait plaisir ? »

46

Manhattan, 1927

« Je peux entrer ? » fit Christmas un matin de bonne heure, passant la tête dans le bureau de l’administrateur et propriétaire de l’immeuble du 320 Monroe Street, au premier étage.

« Viens, morveux ! » répondit Sal Tropea avec sa voix qui, avec l’âge, était devenue encore plus rauque et caverneuse. Assis à son bureau, il faisait ses comptes.

« J’ai dégoté deux billets pour Funny Face, à l’Alvin ! s’écria Christmas en les brandissant dans les airs.

— Et alors ?

— C’est une comédie musicale.

— Et alors ? répéta Sal.

— Invite maman ! » s’exclama Christmas en posant les billets sur le livre de comptes.

Sal l’examina :

« Où t’as trouvé ce costume ? »

Christmas sourit avec satisfaction, passant la main sur sa manche bleue en laine fine :

« Il est beau, hein ?

— Où tu l’as trouvé, je t’ai demandé ! Ta mère veut que tu mettes le marron.

— J’ai rien fait de mal, se rembrunit Christmas. C’est Santo qui me l’a offert.

— Qui ça ?

— Santo Filesi.

— Celui qui se marie ? demanda Sal.

— Oui.

— C’est ton ami ?

— Oui.

— Ce sont de braves gens, commenta Sal, s’approchant du livre de comptes et faisant glisser les billets de théâtre sur la table, sans les toucher. Ils payent tous les mois et toujours à temps. (Il soupira). Mais ce mariage m’inquiète. Les mariages, ça coûte les yeux de la tête. Bordel, qu’est-ce qu’ils ont, les gens, à se marier ?

— Ils sont pour ce soir, précisa Christmas en indiquant les billets.

— Je pense que, ce mois-ci, je ne leur demanderai pas de loyer, poursuivit Sal, toujours concentré sur son livre de comptes. De toute façon, ils n’arriveraient pas à payer. Au moins, comme ça, j’aurai pas à piquer une gueulante et j’éviterai de passer pour un crétin. (Il leva les yeux vers Christmas). C’est un beau cadeau de mariage, non ?

— Alors, tu l’emmènes ?

— Tu réponds jamais aux questions !

— Toi non plus, Sal, rétorqua Christmas. Tu l’emmènes au théâtre ?

— Tu as la tête encore plus dure que ta mère, râla Sal. Tu sais que ce petit gars, le docker…

— Soulève un quintal d’une seule main, oui, Sal. Tout le monde le sait, depuis des années, l’interrompit Christmas.

— Mais c’est un brave mec.

— Va te faire foutre, Sal, j’ai compris ! » fit Christmas, perdant patience et tendant le bras pour récupérer les billets.

Sal, de sa main d’étrangleur éternellement noire, l’attrapa par le poignet. Avec force.

« Mange du savon, morveux !

— Oh, ça va, Sal… Maintenant laisse-moi, faut qu’j’aille bosser.

— C’est quoi, ce spectacle ? demanda alors Sal, lâchant sa prise et s’appuyant contre le dossier de son fauteuil en bois avec des roulettes en fer.

— Funny face.

— Jamais entendu parler.

— C’est nouveau. C’est une comédie musicale, avec…

— Et t’as dit qu’ils le donnent où ?

— L’Alvin Theater, cinquante-deuxième rue ouest, soupira Christmas. Tu connais pas, je sais. Même le théâtre est tout neuf, ils ont à peine fini de le…

— Et pourquoi il s’appelle l’Alvin ? demanda Sal.

— Mais merde, qu’est-c’que j’en sais, Sal ! » s’exclama Christmas exaspéré.

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