Les Mille Et Une Nuits Tome II
- Автор: Galland Antoine
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Mille Et Une Nuits Tome II». Краткое содержание книги:
Au lieu de remarquer sur le visage du peuple une certaine satisfaction accompagnée de respect à la vue de sa souveraine, le roi Beder s’aperçut au contraire qu’on la regardait avec mépris, et même que plusieurs faisaient mille imprécations contre elle. «La magicienne, disaient quelques-uns, a trouvé un nouveau sujet d’exercer sa méchanceté: le ciel ne délivrera-il jamais le monde de sa tyrannie? Pauvre étranger? s’écriaient d’autres, tu es bien trompé si tu crois que ton bonheur durera longtemps: c’est pour rendre la chute plus assommante que l’on t’élève si haut.» Ces discours lui firent connaître que le vieillard Abdallah lui avait dépeint la reine Labe telle qu’elle était en effet. Mais comme il ne dépendait plus de lui de se tirer du danger où il était, il s’abandonna à la Providence et à ce qu’il plairait au ciel de décider de son sort.
La reine magicienne arriva à son palais, et quand elle eut mis pied à terre, elle se fit donner la main par le roi Beder, et entra avec lui, accompagnée de ses femmes et des officiers de ses eunuques. Elle lui fit voir elle-même tous les appartements, où il n’y avait qu’or massif, pierreries, et que meubles d’une magnificence singulière. Quand elle l’eut mené dans son cabinet, elle s’avança avec lui sur un balcon, d’où elle lui fit remarquer un jardin d’une beauté enchantée. Le roi Beder louait tout ce qu’il voyait avec beaucoup d’esprit, d’une manière néanmoins qu’elle ne pouvait se douter qu’il fût autre chose que le neveu du vieillard Abdallah. Ils s’entretinrent de plusieurs choses indifférentes, jusqu’à ce qu’on vînt avertir la reine que l’on avait servi.
La reine et le roi Beder se levèrent et allèrent se mettre à table. La table était d’or massif et les plats de la même matière. Ils mangèrent et ils ne burent presque pas jusqu’au dessert; mais alors la reine se fit remplir sa coupe d’or d’excellent vin, et après qu’elle eut bu à la santé du roi Beder, elle la fit remplir, sans la quitter, et la lui présenta. Le roi Beder la reçut avec beaucoup de respect, et, par une inclination de tête fort bas, il lui marqua qu’il buvait réciproquement à sa santé.
Dans le même temps, dix femmes de la reine Labe entrèrent avec des instruments, dont elles firent un agréable concert avec leurs voix, pendant qu’ils continuèrent de boire bien avant dans la nuit. À force de boire, enfin, ils s’échauffèrent si fort l’un et l’autre, qu’insensiblement le roi Beder oublia que la reine était magicienne, et qu’il ne la regarda plus que comme la plus belle reine qu’il y eût au monde. Dès que la reine se fut aperçu qu’elle l’avait amené au point qu’elle souhaitait, elle fit signe aux eunuques et à ses femmes de se retirer. Ils obéirent, et le roi Beder et elle couchèrent ensemble.
Le lendemain, la reine et le roi Beder allèrent au bain dès qu’ils furent levés, et au sortir du bain, les femmes qui y avaient servi le roi lui présentèrent du linge blanc et un habit des plus magnifiques. La reine, qui avait pris aussi un autre habit plus magnifique que celui du jour d’auparavant, vint le prendre, et ils allèrent ensemble à son appartement; on leur servit un bon repas, après quoi ils passèrent la journée agréablement à la promenade dans le jardin, et à plusieurs sortes de divertissements.
La reine Labe traita et régala le roi Beder de cette manière pendant quarante jours, comme elle avait coutume d’en user envers tous ses amants. La nuit du quarantième, qu’ils étaient couchés, comme elle croyait que le roi Beder dormait, elle se leva sans faire de bruit; mais le roi Beder, qui était éveillé, et qui s’aperçut qu’elle avait quelque dessein, fit semblant de dormir et fut attentif à ses actions. Lorsqu’elle fut levée, elle ouvrit une cassette, d’où elle tira une boîte pleine d’une certaine poudre jaune. Elle prit de cette poudre et en fit une traînée au travers de la chambre. Aussitôt cette traînée se changea en un ruisseau d’une eau très-claire, au grand étonnement du roi Beder. Il en trembla de frayeur, et il se contraignit davantage à faire semblant qu’il dormait, pour ne pas donner à connaître à la magicienne qu’il fût éveillé.
La reine Labe puisa de l’eau du ruisseau dans un vase, et en versa dans un bassin où il y avait de la farine, dont elle fit une pâte qu’elle pétrit fort longtemps; elle y mit enfin de certaines drogues qu’elle prit en différentes boîtes, et elle en fit un gâteau qu’elle mit dans une tourtière couverte. Comme, avant toute chose, elle avait allumé un grand feu, elle tira de la braise, mit la tourtière dessus; et pendant que le gâteau cuisait, elle remit les vases et les boîtes dont elle s’était servie en leur lieu, et à de certaines paroles qu’elle prononça, le ruisseau qui coulait au milieu de la chambre disparut. Quand le gâteau fut cuit, elle l’ôta de dessus la braise, et le porta dans un cabinet; après quoi elle revint coucher avec le roi Beder, qui sut si bien dissimuler, qu’elle n’eut pas le moindre soupçon qu’il eût rien vu de tout ce qu’elle venait de faire.
Le roi Beder, à qui les plaisirs et les divertissements avaient fait oublier le bon vieillard Abdallah, son hôte, depuis qu’il l’avait quitté, se souvint de lui et crut qu’il avait besoin de son conseil, après ce qu’il avait vu faire à la reine Labe pendant la nuit. Dès qu’il fut levé, il témoigna à la reine le désir qu’il avait de l’aller voir, et la supplia de vouloir bien le lui permettre. «Hé quoi! mon cher Beder, reprit la reine, vous ennuyez-vous déjà, je ne dis pas de demeurer dans un palais si superbe et où vous devez trouver tant d’agréments, mais de la compagnie d’une reine qui vous aime si passionnément, et qui vous en donne tant de marques?
«- Grande reine, reprit le roi Beder, comment pourrais-je m’ennuyer de tant de grâces et de tant de faveurs dont Votre Majesté a la bonté de me combler? Bien loin de cela, madame, je demande cette permission plutôt pour rendre compte à mon oncle des obligations infinies que j’ai à Votre Majesté, que pour lui faire connaître que je ne l’oublie pas. Je ne désavoue pas néanmoins que c’est en partie pour cette raison: comme je sais qu’il m’aime avec tendresse, et qu’il y a quarante jours qu’il ne m’a vu, je ne veux pas lui donner lieu de penser que je n’y corresponds pas en demeurant plus longtemps sans le voir. – Allez, repartit la reine, je le veux bien; mais vous ne serez pas longtemps à revenir, si vous vous souvenez que je ne puis vivre sans vous.» Elle lui fit donner un cheval richement harnaché, et il partit.
Le vieillard Abdallah fut ravi de revoir le roi Beder; sans avoir égard à sa qualité, il l’embrassa tendrement, et le roi Beder l’embrassa de même, afin que personne ne doutât qu’il ne fût son neveu. Quand ils se furent assis: «Hé bien! demanda Abdallah au roi, comment vous êtes-vous trouvé, et comment vous trouvez-vous encore avec cette infidèle, cette magicienne?
«- Jusqu’à présent, reprit le roi Beder, je puis dire qu’elle a eu pour moi toutes sortes d’égards imaginables, et qu’elle a eu toute la considération et tout l’empressement possible pour mieux me persuader qu’elle m’aime parfaitement; mais j’ai remarqué, cette nuit, une chose qui me donne un juste sujet de soupçonner que tout ce qu’elle en a fait n’est que dissimulation. Dans le temps qu’elle croyait que je dormais profondément, quoique je fusse éveillé, je m’aperçus qu’elle s’éloigna de moi avec beaucoup de précaution et qu’elle se leva. Cette précaution fit qu’au lieu de me rendormir, je m’attachai à l’observer, en feignant cependant que je dormais toujours.» En continuant son discours, il lui raconta comment et avec quelles circonstances il lui avait vu faire le gâteau, et en achevant: «Jusqu’alors, ajouta-t-il, j’avoue que je vous avais presque oublié avec tous les avis que vous m’aviez donnés de ses méchancetés; mais cette action me fait craindre qu’elle ne tienne ni les paroles qu’elle vous a données, ni ses serments si solennels. J’ai songé à vous aussitôt, et je m’estime heureux de ce qu’elle m’a permis de vous venir voir avec plus de facilité que je ne m’y étais attendu.