Les Habits Noirs Tome I
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #1
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome I». Краткое содержание книги:
La bande criminelle les «Habits Noirs», dirigée par Lecoq, le bras droit du colonel Bozzo-Corona, le «Maître à tous», organise le vol de la caisse du banquier Bancelle, en 1825, tout en montant une machination compliquée destinée à égarer la justice sur un faux coupable (manoeuvre que les Habits noirs appellent «payer la loi», et qu'ils renouvelleront à chaque épisode). Ce faux coupable est André Maynotte, sur lequel Lecoq satisfait ainsi une ancienne vengeance. André Maynotte est condamné, mais réussit à s'enfuir…
Il était couché sur le dos, et son corps avait déjà l’attitude des cadavres. C’est à peine si la saillie de ses membres se devinait sous la couverture affaissée. Une barbe de quinze jours, très épaisse encore et blanche comme une couche de frimas, couvrait son visage osseux. Ses yeux fermés disparaissaient au fond de deux cavités dont l’arcade sourcilière et l’os de la pommette formaient les bords, arrêtés brusquement.
Il n’y avait ni amis, ni serviteurs près de lui: pas même ce caniche qui allonge son museau compatissant sur la couverture du pauvre. C’était de la pièce voisine que sa charitable gardienne guettait son souffle court et pénible. Peut-être l’avait-il voulu lui-même; car sa mort était comme sa vie: bizarre froidement. Dans cette solitude de son agonie, tantôt il pensait, bâtissait des plans pour un avenir qui ne lui appartenait plus, tantôt il délirait tout à coup, mais d’un délire calme en quelque sorte et sans transports.
Tout le monde sait quelle étonnante subtilité de sens se mêle parfois aux impuissances de la dernière heure. Au moment même où la jeune femme passait le seuil de la porte d’entrée, le moribond se dit:
– Voici Fanchette qui vient… Je savais bien que Fanchette allait venir!
Sur ces traits flétris, il y eut presque un sourire.
Mais ces lucidités passent comme des éclairs. L’instant d’après, le moribond divaguait tout doucement, parlant affaires, calculs, voyages. La jeune femme était déjà près de lui, debout, et le contemplant avec une indéfinissable expression, qu’il n’avait pas encore conscience de sa présence. Le regard de la nouvelle venue trahissait à la fois une curiosité sauvage, une compassion, les vagues reliques d’une tendresse qui semblait remonter vers le passé, et de l’horreur. Pendant qu’elle se taisait, perdue dans sa méditation, les lèvres du mourant s’entrouvrirent par une sorte de mécanisme dur et sec.
– Lequel est le Maître, prononça-t-il très distinctement; toi ou moi, l’Amitié? Toute la question est là… (Puis, d’une voix moins assurée) La poire est mûre dans cette maison Schwartz… As-tu la planche des billets? Ce sera ma dernière affaire…
La fin de la phrase resta en dedans de ses lèvres.
Celle qu’on appelait la comtesse lui mit la main sur le front, et le contact de cette chair morte la fit frissonner. Elle retira ses doigts comme si elle eût touché le froid d’un serpent.
– Est-ce toi, enfin, Toulonnais-l’Amitié? demanda le vieillard, d’un ton patelin, en ouvrant à demi ses yeux presque aveugles.
– Non, c’est moi, grand-père, répondit tout bas la jeune femme. Il parut assembler ses pensées avec peine et dit:
– Ah! oui… c’est vrai… ma petite Fanchette, qui aime bien son grand-papa! Puis il ajouta entre ses dents: Madame la comtesse Bozzo-Corona!
La jeune femme eut un sourire amer et demanda:
– Grand-père, n’avez-vous rien à me dire?
Pour la première fois, le vieillard fit un mouvement. Ses mains décharnées essayèrent de se crisper sur les plis de ses draps, comme pour se retenir à quelque chose. Ce geste instinctif, symptôme de la suprême détresse, effraye toujours ceux qui ne sont pas habitués à voir la mort. La comtesse tourna la tête en frémissant.
– Si fait, si fait! prononça laborieusement le malade, j’ai bien des choses à te dire… et la force ne me manque pas encore. Comme je résiste! Et ne crois pas que je souffre beaucoup, non, cela s’éteint en moi sans secousse. J’ai vécu sagement, j’en ai eu le bénéfice. Il y a des moments où je me figure que je durerai longtemps encore… À présent, par exemple, on dirait que le sang se réchauffe dans mes veines. Je t’aimais bien, fillette. Quand tu étais enfant, je faisais tout ce que tu voulais. J’aurais dû t’élever loin de moi… en dehors de notre atmosphère; tu ne saurais rien; tu serais riche et heureuse… et femme d’honnête homme.
– Que n’avez-vous fait cela! murmura la comtesse, dont les grands yeux jetaient un feu sombre.
– Certes, certes! poursuivit le colonel. Mais ta mère savait tout ce que tu sais, et pourtant elle allait à l’église. Elle est morte les mains jointes; nous sommes une secte comme les thugs de l’Inde. Tu vois bien que je meurs tranquille. Je n’ai jamais insulté Dieu, moi, et j’ai vu, pendant ma longue vie, tous les hommes, tous, les petits, les moyens, les grands, voler, piller, assassiner, selon diverses formules qui déguisent, il est vrai, le vol, le pillage et l’assassinat. Veux-tu me dire, fillette, lequel vaut mieux: du thug, qui étrangle l’Anglais, marchand d’opium, ou de l’Anglais, marchand d’opium, qui empoisonne le thug? L’un est un monstre pourtant, aux yeux abêtis de la foule, et l’autre est un négociant d’honneur, tant qu’il n’a pas fait banqueroute. Chez nous on ne vend pas d’opium; mais on fait pis. J’ai bien vécu, puisque j’ai vécu plus de quatre-vingts ans, riche, honoré, tranquille. Dans le commerce, la banqueroute seule force la loi à sortir du fourreau. Je n’ai jamais fait banqueroute et la loi ne me connaît pas. De quoi te plains-tu, fillette orgueilleuse et ingrate?
Ces paroles étaient prononcées couramment et même avec une certaine énergie. Sa tête avait viré sur l’oreiller, de sorte que ses yeux caves braquaient un regard fixe du côté de la comtesse. Les paupières de celle-ci étaient baissées et ses sourcils contractés.
– Je ne vous ai jamais fait de reproches, grand-père.
– Non, mais tu as souffert! s’écria le malade, qui reprenait vie au contact de je ne sais quel passionné caprice. C’est un reproche, cela! Écoute, Fanchette, tu seras riche! Toulonnais t’accuse d’être avec nos ennemis; qu’importe cela? Je t’aime, tu auras tout ce que j’ai. Tu l’as déjà, car je suis un mort. Je ne verrai plus ni les grands bois de châtaigniers, là-bas, dans notre île, ni les maquis de myrtes, ni la mer bleue, ni le pavé de ma propre rue, recouvert de paille pour que je ne l’entende plus sonner sous les roues… As-tu de la mémoire? s’interrompit-il soudain. Dis à l’Amitié que la poire est mûre dans la maison qu’il sait bien, parfaitement mûre. Il faut la cueillir. S’il marche rondement, je verrai encore cela, et ce sera ma dernière affaire.
La comtesse eut aux lèvres une nuance de dédain.
– Vous avez pourtant eu le prêtre! murmura-t-elle.
– Je l’ai eu, répliqua le malade. Cela est convenable et bon pour le quartier.
– Qu’avez-vous pu dire?…
– Ma fille, interrompit le colonel avec une sévérité grave, je suis d’un pays où l’on croit, et d’un temps où l’on croyait. J’ai vu les brigands calabrais et les gens de l’Encyclopédie; ils parlaient haut tant qu’ils avaient bon pied, bon œil, mais, les uns comme les autres, ils n’étaient pas fiers pour mourir. J’ai dit ce qu’il fallait dire tout juste…
– Mais votre pensée pèche encore!
– Plus bas! il y a là une sainte religieuse… Pourquoi riez-vous fillette? L’homme pèche toujours et se repent sans cesse: voilà la conscience.
Il ferma ses yeux fatigués et reprit haleine en un râle. Mais sa force était loin d’être à bout, car il demanda, en tourmentant ses draps: