Les Habits Noirs Tome I
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #1
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome I». Краткое содержание книги:
La bande criminelle les «Habits Noirs», dirigée par Lecoq, le bras droit du colonel Bozzo-Corona, le «Maître à tous», organise le vol de la caisse du banquier Bancelle, en 1825, tout en montant une machination compliquée destinée à égarer la justice sur un faux coupable (manoeuvre que les Habits noirs appellent «payer la loi», et qu'ils renouvelleront à chaque épisode). Ce faux coupable est André Maynotte, sur lequel Lecoq satisfait ainsi une ancienne vengeance. André Maynotte est condamné, mais réussit à s'enfuir…
– Fera-t-il jour demain? répéta-t-il. Pourquoi les souvenirs du passé remontent-ils en moi comme un flux! Mon œil était plus perçant que celui de l’aigle, ma voix s’entendait par-dessus le cri des torrents, là-bas, dans la montagne où les mille fronts de la Camorra s’inclinaient devant un seul front: le mien! Nous combattions alors des armées… Fera-t-il jour demain? Sais-tu d’où venait ce mot? Il était joyeux, il était guerrier; il annonçait le péril et le butin. C’était moi qui répondais toujours à cette question de mes ténébreux soldats. Après des semaines d’orgie dans la nuit fastueuse de nos demeures souterraines, l’heure venait de revoir la lumière et la bataille. Fera-t-il jour demain? Y aura-t-il du sang et de l’or? Entendrons-nous le concert de la poudre? Verrons-nous, en travers de nos selles, les blanches captives, échevelées?… Oui, il fera jour demain… Alors, c’était un long cri d’ivresse. Les femmes semblaient plus belles et le vin coulait plus ardent. Et c’était vrai! Le lendemain, il faisait jour. Les sombres cavaliers parcouraient les sentiers de la montagne… ou bien les hardis seigneurs montraient le velours de leurs manteaux jusque dans les villes. Et il y avait un nom: le mien, qui éclatait comme le tonnerre…
Sa voix faiblit, épuisée par cet inutile effort. La comtesse lui saisit la main.
– Père, dit-elle, si vous n’aviez pas le temps! Il la regarda de son œil éteint.
– Fera-t-il jour demain? prononça-t-il encore une fois. Je ne sais. Qui le sait? Je crois en Dieu, mais on peut se tromper. J’ai bien vécu près de cent ans. Peut-être y a t-il quelque chose à faire au-delà de la tombe; c’est à voir. N’aie pas peur; fillette, j’aurai le temps de tout dire. Ce n’est pas une minute qui me manquera au bout d’une si longue vie. Tu vas posséder le talisman, tu seras riche et tu seras aimée. Penche-toi sur moi… fais comme si tu m’embrassais de tout ton cœur. Il y a un cordonnet autour de mon cou… tranche-le avec tes dents et tu auras le scapulaire. Comme tes yeux brillent! Embrasse-moi encore: tu ne m’aimais pas!
– J’ai le scapulaire, dit la comtesse avec un effrayant sang-froid.
– Alors, tu ne m’embrasseras plus. Le secret des Habits Noirs est cousu dedans…
Elle mit ses lèvres encore une fois sur le front du malade.
– Merci, murmura-t-il, c’est par-dessus le marché. Quant à l’argent… Ah! l’argent! il m’avait coûté cher! Écoute bien: la poire est mûre chez le baron Schwartz; je crois que je verrai encore cette affaire-là: ce sera ma dernière. Il n’a plus rien à moi… T’ai-je dit où était l’argent de la Camorra?… va aux ruines de la Merci… tu le trouveras dans… Un second tressaillement plus brusque agita ses membres.
– Je le trouverai! Dans quoi? répéta la comtesse.
Le colonel ne répondit point. Il avait les yeux et la bouche grands ouverts. Elle lui tâta le cœur. Puis elle fit le signe de la croix avant de décrocher un petit crucifix d’ébène suspendu à la muraille. Elle déposa le crucifix sur les couvertures. Ce devoir accompli, elle traversa la chambre d’un pas ferme et dit à la religieuse qui veillait dans la pièce voisine:
– Ma sœur, le colonel Bozzo-Corona est mort.
L’instant d’après, sa calèche roulait sans bruit sur la paille étendue au-devant de l’hôtel.
Au moment où la religieuse se levait pour entrer dans la chambre du mort, une main enveloppée d’un mouchoir de soie brisa un carreau de la fenêtre donnant sur le balcon et passa au travers pour tourner vivement l’espagnolette. C’était une main preste et sachant son métier. La fenêtre s’ouvrit; un homme masqué sauta du balcon sur le parquet.
Il s’approcha du lit et arracha le bouton qui serrait la chemise du mort autour de son cou amaigri, découvrant ainsi la poitrine et les épaules.
Pendant les quelques secondes que dépensa ce travail exécuté avec adresse et assurance, les trois portes fermées roulèrent doucement sur leurs gonds. Deux hommes se montrèrent à chacune des deux premières; le faux prêtre parut à la troisième. C’était le compte de ceux qui tout à l’heure étaient à table, et le mourant avait bien deviné. Tous cinq étaient armés.
À la quatrième porte, celle de la chambre de veille, qui était restée constamment ouverte, on pouvait voir les figures avides de la religieuse et du vieux valet à tournure monastique. Ces gens regardaient curieusement la besogne accomplie par l’homme masqué.
Celui-ci ayant rejeté le drap sur la figure du mort avec un geste de colère, il y eut des rires contenus.
– Tu viens trop tard, l’Amitié! dit la religieuse d’une voix virile.
L’homme masqué se redressa sans témoigner ni frayeur ni surprise. Il croisa ses bras sur sa poitrine et promena son regard sur ceux qui l’entouraient.
Ceux-ci s’étaient approchés et faisaient cercle. Il y avait parmi eux deux jeunes gens dont l’un surtout, bourbonien de type et ressemblant aux médaillons de Louis XV adolescent, était remarquable par sa beauté presque féminine; d’abondants cheveux noirs, bouclés, encadraient son visage doux et fin: c’était le duc. L’autre jeune homme, celui qu’on appelait milord, portait ses cheveux d’un blond roux brossés à l’anglaise.
Il y avait un homme aux traits énergiques, au regard dur et froid, accusant quarante ans d’âge environ, et vêtu avec une rigoureuse décence: c’était le docteur. Les autres avaient l’air de le craindre. Il y avait ensuite deux personnages en qui la dégradation plus ancienne et plus profonde avait laissé des stigmates plus apparents: le comte Corona, une belle tête d’ange italien, déchu, et le prêtre, face ravagée par le vice, mais éclairée par une diabolique intelligence.
Sa joue et le tour de ses yeux portaient encore les marques du travail de grimage, supérieurement exécuté, à l’aide duquel il avait pu tromper les yeux affaiblis du moribond. Il y avait enfin la religieuse: une jolie fille à la voix rauque, au rire effronté et brutal, et le vieux domestique qui gardait, par habitude, une bonne moitié de son air cafard.
– Je vous attendais tous ici, dit l’homme masqué. Il convenait que la haute loge des Habits Noirs, tout entière, entourât le lit de mort du Père…
– Il manque trois têtes, dit le docteur. Nous sommes douze du premier degré en comptant le Maître.
L’homme masqué répondit:
– Je suis le Maître. En me comptant, nous restons onze: Fanchette, M. Bruneau et Trois-Pattes sont absents. Fanchette va être jugée, M. Bruneau m’est suspect; Trois-Pattes est mon esclave: nous pouvons délibérer.
Un murmure ayant accueilli cette déclaration: «Je suis le Maître», l’homme masqué poursuivit:
– Il faut que les funérailles soient dignes de celui qui n’est plus. Nul n’y fera défaut, ni vous, ni ceux du second degré, ni l’armée des simples compagnons. Il fera jour demain, et l’association pourra se compter au grand soleil sous le regard des profanes.
– Bien parlé, l’Amitié, repartit en ricanant le comte Corona. Et c’est pour nous prêcher cela que tu as sauté par la fenêtre?
– Avec un masque de carnaval, ajouta la religieuse, qui, dépouillée de sa robe de bure, faisait sa toilette devant une glace.
– Je savais que la comtesse devait venir, répondit l’homme masqué en s’adressant à l’Italien; tu nous dois des comptes à cet égard, et tu nous les rendras.