Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
La mode est ici d’avoir eu des «malheurs».
Ce sont des pays peu connus, malgré l’énorme curiosité qu’ils inspirent et malgré les livres soi-disant révélateurs qui glissent dans leur titre ce mot à la fois détesté et friand: Police. La portion calme de ce peuple souterrain végète et n’a point l’idée d’écrire ses mémoires; rien n’est difficile, au fond, comme de confesser ces natures défiantes. Ceux qui prennent la plume sont généralement des révoltés; ils ont deux besoins: pêcher des lecteurs et se venger: aussi, plaident-ils sans cesse la cause de leur rancune.
Leurs pamphlets sont souvent intéressants, mais ils ne restent point aux étalages des librairies. La prétention même qu’ils affichent de dévoiler certains secrets les rend suspects, et on les supprime.
Moi, je le dis bien haut et tout d’abord, je ne dévoile rien, pour la raison excellente que je n’ai jamais rien pu découvrir.
J’ai voyagé pendant de longues semaines dans ces sombres latitudes, regardant, espionnant, quêtant; j’ai fait des bassesses auprès des employés, grands et petits; j’ai nourri, j’ai abreuvé des transfuges qui me promettaient monts et merveilles.
Néant. Les transfuges mentaient, les fidèles gardaient le secret.
Mais, en définitive, je n’ai pas perdu mon temps dans ces bizarres et giboyeuses contrées, puisqu’un jour je m’y suis trouvé face à face avec le même drame le plus curieux qui me soit tombé sous la main depuis que je tiens une plume.
Revenons à ce drame, dont les comparses sont en scène, séparés du héros par une mince cloison de briques.
Mme Soûlas planta son couteau à découper dans le bon morceau de bœuf qui avait fait la soupe.
– Ce jeune homme-là m’inquiète, dit-elle avec une véritable tristesse. Il a du chagrin, bien sûr!
– Chagrin d’amour dure toute la vie… chanta Mégaigne.
Cela ne fit pas rire, parce que Paul inspirait de l’intérêt à tout le monde. M. Badoît reprit:
– Depuis qu’il a perdu sa défunte mère, il n’a plus goût à rien.
Thérèse ajouta en servant les tranches de bœuf à la ronde:
– C’est tendre comme du poulet!
– Le petit Labre? demanda M. Mégaigne. Non, le bouilli… ne vous fâchez pas, chère dame, quand on travaille de tête, on a besoin de plaisanter un peu pour se reposer. S’il faut donner un gage, voilà mon rond de serviette, et je rachète avec une nouvelle: on s’est encore adressé à M. Vidocq, pour l’affaire du marchef.
– Est-ce possible! s’écria M. Chopand; ils le renvoient, ils le prennent; ça fait pitié de voir les chefs aller ainsi à tâtons.
– M. Vidocq est si adroit! dit Mme Soûlas.
Autour de la table, tout le monde haussa les épaules. Mme Soûlas reprit:
– Sait-on au juste la chose du marchef?
– On la sait, répondit M. Mégaigne; c’est moi qui l’ai trouvée du haut en bas, et je peux bien la dire, puisque mon rapport est déjà au bureau. Jean-François Coyatier, dit le marchef des Habits Noirs, était renvoyé devant la Cour d’assises de la Seine pour assassinat suivi de vol. Les petits ruisseaux font les grandes rivières: dans l’instruction on avait cueilli tout un bouquet de crimes et délits, anciens, modernes et autres: de quoi faire condamner une douzaine de coquins. Le marchef devait passer tout de suite après l’affaire politique où le général de Champmas est témoin… et, par parenthèse, on dit que l’audience d’aujourd’hui ne sera pas finie à minuit; le général est au Palais, je l’ai vu…
– Est-il bien changé? demanda Thérèse Soûlas, qui tâcha de mettre de l’indifférence dans son accent.
– Assez… Mais s’il s’évade, celui-là, il sera sorcier! Il est gardé à la papa, rapport à l’histoire de «Gautron à la craie jaune…». Monsieur Badoît, Pistolet, votre chien basset, a-t-il été en chasse aujourd’hui?
– Je dirai ce que je sais, répondit Badoît, puisque vous dites ce que vous savez. Allez…
– Et les autres! interrogea Mégaigne.
Chopand, Martineau et le restant des convives répliquèrent:
– Nous dirons ce que nous savons.
Badoît ajouta:
– Il y a anguille sous roche, et ce ne sera pas trop de nous mettre tous ensemble.
– Alors, cartes sur table! poursuivit Mégaigne. Ce serait drôle si le Vidocq avait un pied de nez! Je reprends mon histoire: Le marchef savait que son compte était réglé d’avance. Il a annoncé des révélations, mais là à bouche que veux-tu. S’il avait pu faire mettre dans les journaux qu’il voulait vendre tout un paquet de mèches, il aurait payé pour ça vingt-cinq sous la ligne. Il le disait aux gens de service, aux détenus, aux gendarmes, et il finissait toujours par ces mots: Les coquins me laissent en souffrance ici, comme un billet qu’on ne veut pas payer, c’est bon; mais si je vas jusqu’à l’audience, je donne l’adresse du Père-à-tous ou grand Habit-Noir, je fournis les moyens de pincer Toulonnais-l’Amitié, et le prince, et les autres… Ah! ah! on en verra de drôles!
– Compris! dit Chopand. Il a parlé si haut que la chose est arrivée jusqu’aux Habits Noirs.
– En deux temps. Ils ont partout des oreilles ouvertes. Avant-hier, le marchef avait l’air tout content; il a répondu au greffier qui lui demandait pour quand ses fameuses révélations: «Il fera jour demain, maître Peuvrel…» et, le lendemain, l’oiseau était envolé.
– Et il ne s’évade jamais à la douce, celui-là, fit observer Chopand. Un guichetier sur le carreau et deux gendarmes à l’hôpital!
– Qu’est-ce qui prend du café? demanda ici Mme Soûlas. On n’attrapera donc jamais ce Toulonnais-l’Amitié!
– Tant qu’on s’adressera à M. Vidocq pour prendre Toulonnais-l’Amitié… commença Badoît vivement.
Mais il n’acheva point sa phrase et dit:
– Je prends du café.
Tout le monde fit la même réponse. On mit le feu aux pipes. C’était un conseil de guerre. Pendant que Mme Soûlas soufflait les charbons sous la bouilloire, Badoît reprit en baissant la voix:
– Pour quant à ça, qu’il y a quelque chose, c’est sûr; et M. Vidocq n’a qu’une paire d’yeux comme vous et moi. Je n’ai pas vu Pistolet ce soir, c’est grand dommage. Riez si vous voulez; il vit avec les chats, capable de guetter la nuit, quand les autres n’y voient goutte. La veille du jour où Coyatier, le marchef, s’est évadé, Pistolet avait remarqué un foulard rouge…
– C’est vrai, interrompit Mégaigne, j’avais oublié le foulard rouge. Il est dans mon rapport. Du cachot où était le marchef on pouvait voir le foulard rouge à une fenêtre de la rue Sainte-Anne-du-Palais. On pense que c’était un signal. Je me présentai moi-même le lendemain soir pour visiter cette maison. La chambre à laquelle appartenait la fenêtre où le foulard rouge avait été signalé n’avait point de locataire.
– Eh bien! dit Badoît, je suis entré tantôt chez Paul Labre. Je l’aime, moi, cet enfant-là. Vis-à-vis de sa fenêtre, sur le quai, il y a une maison.
– Celle où habite la fille du général! l’interrompit-on de toutes parts à la fois.
– La fille du général, ou plutôt les filles, car on dit que la cadette est là aussi maintenant, demeurant au premier. C’est au second, sur un balcon désert, que j’ai vu un foulard rouge, flottant comme un drapeau…