Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
– Et c’est tout? interrogea Chopand.
– J’ai été commandé, répondit Badoît, pour fouiller le cabaret des Reines-de-Babylone, rue des Marmouzets, où M. Vidocq pensait trouver Coyatier. En revenant des Reines-de-Babylone, où nous n’avons rien trouvé, j’ai visité, pour mon compte, tous les garnis des environs. J’avais mon idée: je cherchais le nom de Gautron écrit à la craie jaune.
– Tiens! tiens! s’écrièrent les convives; pas mal!
– Rien, et pourtant, le marchef ne doit pas être loin! Je le flaire, je le sens.
– Demain matin, mes petits, dit Mégaigne, à la première heure, rendez-vous à la maison des filles du général. Je me charge du mandat de perquisition. Nous la retournerons comme un gant, cette baraque-là. Est-ce dit?
– C’est dit! fut-il répondu à l’unanimité.
Mme Soûlas frappait pour la dixième fois à la cloison et criait:
– Pour le café, monsieur Paul! Venez prendre au moins votre demi-tasse.
Un merci bref et impatient fut la seule réponse du jeune homme.
Il était toujours assis à sa petite table, et sa plume courait sur le papier; longtemps arrêtée par la difficulté d’énoncer un fait pénible et d’exprimer une douloureuse vérité, elle avait franchi enfin l’obstacle et courait maintenant sans hésitation.
«Mon frère, écrivait Paul, à quoi bon plaider une cause perdue ou choisir laborieusement le meilleur moyen de présenter ma misérable histoire? Je vais être vrai, cela suffit. Je suis content que tu sois mon juge.
«M. V… commença par me parler de ma mère, de sa santé chancelante, de son âge et de la grande position qu’elle regrettait. Il m’apprit qu’elle avait des dettes; il ne me cacha point que les engagements souscrits par elle étaient de l’espèce la plus dangereuse, et il ajouta:
«- C’est une excellente personne, très impressionnable et qui a mal dirigé sa vie. Nous l’aimons tous; je dirai plus, nous la respectons; mais ses amis ont fait tout le possible. C’est à vous maintenant, monsieur Paul, de donner un coup de collier.
«- Je suis prêt à tout, répondis-je.
«- À tout? répéta-t-il en me regardant fixement.
«Puis il reprit:
«- C’est bien… D’autant qu’avec sa pauvre tête, un malheur de l’espèce que je redoute la tuerait tout net.
«- Quel malheur redoutez-vous, monsieur, au nom du ciel! m’écriai-je.
«Il ouvrit la bouche pour me répondre; mais au lieu de parler, il se mit à ranger des papiers sur son bureau.
«- Votre père était un vrai gentilhomme, dit-il brusquement. Êtes-vous carliste comme lui?
«- Mes affections et mes croyances importent peu, répliquai-je. Aucun engagement ne m’empêche de servir le gouvernement du roi Louis-Philippe.
«- C’est bien, fit-il pour la seconde fois, mais ce n’est pas assez. Avez-vous lu l’histoire de Georges Cadoudal s’attaquant au Premier consul?
«- Oui, monsieur.
«- Eh bien! répondez franchement: Georges Cadoudal est-il pour vous un héros ou un assassin?
«Je ne m’attendais pas à cette question, qui me troubla. Encore à cette heure je n’y saurais point répondre par un seul mot, parce que Cadoudal n’est pour moi ni un assassin, ni un héros. Je gardai le silence.
«- Auriez-vous défendu le Premier consul contre Georges Cadoudal? interrogea encore M. V…
«Cette fois, je répliquai sans hésiter:
«- Oui.
«- À la bonne heure! s’écria-t-il en me tendant sa main, dont le contact me donna un frémissement.
«Il s’en aperçut, sourit et reprit:
«- Quand vous aurez plus d’âge, vous saurez que les gens utiles et forts sont presque toujours calomniés. Les partisans du mal me détestent parce qu’ils me redoutent. Ils m’ont fait la réputation qu’ils ont voulu me faire, car le public se met invariablement du côté de ceux qui accusent. Du reste, il y avait bien des choses à dire sur moi: je ne suis pas un petit saint, et je fais le bien par des moyens que les casuistes n’approuveraient pas. Je me moque des casuistes, hé! l’enfant!
«Il eut un gros rire qui essayait d’être rond, mais qui était brutal.
«Tu as déjà deviné le vrai nom de M. V…, mon frère, ce nom qui arrête ma plume chaque fois que j’ai besoin de l’écrire. Tu as beau être loin de la France, les journaux te portent sa lugubre renommée. Peut-être, car le monde marche et les pouvoirs se moralisent, peut-être est-il le dernier exemple de cet étrange compromis entre le bien et le mal, entre la société qui se défend et le crime qui l’attaque. Ce personnage populaire, presque légendaire, publie en ce moment ses Mémoires, qui sont lus par l’Europe entière. Il appartient au crime par son passé; on dit que son présent n’est pas une expiation, mais une industrie, et que la société ne l’emploie qu’aux dépens de son honneur.
«C’est un loup, traître aux autres loups, qu’on a dressé à chasser ses frères.
«La méthode est vieille. Déjà deux fois le gouvernement a eu honte, et M. V… a été destitué. Mais quand il ne sert pas, il nuit, et l’administration, qui s’est lié les mains en acceptant deux fois son aide, le reprend par besoin ou par frayeur.
«- Eh bien! mon jeune ami, poursuivit-il, voilà l’embarras où nous sommes: nous avons à Paris un Georges Cadoudal, ennemi personnel du roi, qui veut tuer le roi.
«J’étais fort attentif et fort ému. L’idée de me mettre aux côtés d’un roi pour le défendre m’attirait et me plaisait. Je croyais qu’on allait me proposer cela.
«- Je suis prêt, dis-je. Pour arriver au roi, il faudra me passer sur le corps!
«Il y eut un peu de commisération dans le bon gros rire de M. V…, qui grommela:
«- Bravo, champion du roi, chevauchant à la portière du carrosse avec une lance et un bouclier, prêt à défier tous les chevaliers félons qui voudraient le percer d’un dard ou d’une javeline! Mon cher monsieur Paul, cela ne se fait plus ainsi, depuis qu’on a inventé la poudre. Les chevaliers félons ont des moyens diaboliques de tuer les rois. Il ne faut pas attendre leur rencontre. On va les trouver chez eux, on les ficelle comme des paquets et on les met au roulage pour quelque endroit où sont les cages bonnes à garder de pareils oiseaux.
«- Monsieur, repartis-je vivement, je ne vaux rien pour un pareil métier.
«- Savoir, mon jeune gars, savoir. On ne se connaît pas soi-même. À votre place, moi, j’aimerais mieux faire un peu violence à mes goûts que de voir ma mère malade, arrêtée et conduite en prison.
«- En prison! ma mère! m’écriai-je.
«- Point d’éclat, s’il vous plaît, me répondit M. V… Je vous ai choisi pour vous épargner une grande peine. Nous allons causer tous deux… Allez, il faut bien que les Georges Cadoudal soient arrêtés par quelqu’un, et ce n’est pas la mer à boire.»
V Les mémoires de Paul
«M. V… consulta une très belle montre que sa grosse main caressait avec complaisance.
«- J’ai dix minutes encore à vous donner, reprit-il pendant que je gardais le silence. Après ça, je monte en voiture pour aller à Neuilly, souper avec le roi – en garçons -, la reine est à Saint-Cloud. Ils me font rire avec leur mépris, voyez-vous, mon jeune coq, tous ces gens-là. Je suis l’ami du roi, voilà, ni plus, ni moins: est-ce que ça déshonore? J’étais l’ami du duc d’Orléans avant 1830. Decazes pourrait vous dire comment nous l’avons menée, cette comédie de quinze ans! Il y avait bien Angles, Delavau et d’autres, mais quand je suis quelque part dans le troisième dessous, les préfets de police n’y voient plus que du feu. Faut-il dire au roi, ce soir, que vous refusez de le servir?