Intrigue à l'anglaise
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #1
- Год: 2008
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253123422
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
« Chère Pénélope, je suis heureux de vous revoir. J’ai gardé un très bon souvenir de vos trois mois de stage ici, je sais que je peux vous faire confiance. »
Impossible de mieux commencer, et cette lueur dans le regard bleu à l’instant où il s’est redressé, ses cheveux ultra-blancs en bataille, une chaîne de montre pendue à la boutonnière, mais une Oméga au poignet, comme James Bond — question immédiate dans le cerveau fertile de Pénélope : qu’y a-t-il dans la poche, au bout de la chaîne, une loupe, un médaillon, un portrait, une mèche de cheveux, une montre ancienne en panne un jour sur deux ? Il m’a appelée par mon prénom, s’il continue sur ce ton, j’enlève mes lunettes. Et je le fixe. Je fais ma Belphégor. Ma Gréco. Rien à perdre. Je suis à Bayeux nom d’un chien.
« Nous préparons, sans doute pour 1999, une exposition sur Dominique-Vivant Denon, le premier directeur du Louvre, notre fondateur. Un personnage énigmatique. Je pense à un titre, “l’œil de Napoléon”. Ça vous plaît ?
— Il faut faire venir le public. Avec “Napoléon”, parfait, il faudrait aussi, selon moi, mettre dans le titre le mot Égypte (tu y es dès la deuxième phrase, du grand Pénélope, continue ma fille). “De l’Égypte au Louvre, Denon, l’œil de Napoléon”. Avec le succès de la dernière biographie que lui a consacrée Philippe Smets, ça dira quelque chose à tout le monde.
— Je vois qu’on vous a donné aussi des cours de marketing et de packaging à l’École nationale du patrimoine.
— Ne m’en parlez pas, je suis sortie bonne dernière.
— Après être entrée seconde si ma mémoire est bonne, et on vous a laissé le choix entre Bayeux et Bayeux.
— Hélas ! pas beaucoup de collections venues d’Égypte (ÉGYPTE, Wandrille me l’a toujours dit, il faut mar-te-ler), heureusement j’y passe tous les étés, sur le chantier de fouilles de Thèbes ouest et dans les réserves coptes du musée du Caire…
— Je me souviens de tout cela, vous me l’aviez dit. Vous savez, bien sûr, que nous avons ici l’un des plus riches ensembles au monde de tissus coptes, si d’aventure vous confirmiez votre passion pour les textiles… Que pense donc la Bayeusaine que vous êtes de Vivant Denon ?
— Denon n’est pas venu à Bayeux, je ne crois pas…
— C'est lui qui a fait venir la Tapisserie à Paris, ici, au Louvre, exposée en 1803, dans la galerie d’Apollon, ça devait avoir de l’allure. Son but : prouver aux Parisiens et à l’Europe qu’envahir l’Angleterre ça s’était déjà fait. Napoléon l’usurpateur pouvait renouveler l’exploit de Guillaume le Bâtard. La Tapisserie a fait trembler la monarchie britannique. »
Pénélope fait un vague signe de tête ; il continue :
« J’ai des documents inédits à vous montrer. J’aurais dû appeler cette chère Solange Fulgence, mais j’ai préféré vous consulter d’abord. Elle a d’éminentes qualités, je crois cependant qu’il faut vous donner un mystère à résoudre pour votre premier poste. Je veux éclaircir les conditions de cette visite à Paris de la Tapisserie de Bayeux. Une pointe d’épingle, mais les deux lettres que j’ai trouvées sont assez troublantes, c’est tout le personnage de Denon qui se révèle. J’ai besoin de gens comme vous, vifs d’esprit. »
Pénélope vient de sortir carnet noir et stylo. À ce signal, le Louvre se lance :
« Vivant Denon, quel personnage ! Grand romancier, vous vous souvenez de Point de lendemain, le plus beau début de livre de la littérature française. Comblé, il n’éprouva jamais le besoin d’en écrire un autre…
— Pas lu.
— Grand tort. Écoutez : “J’aimais éperdument la comtesse de *** ; j’avais vingt ans, et j’étais ingénu ; elle me trompa ; je me fâchai ; elle me quitta. J’étais ingénu, je la regrettai ; j’avais vingt ans, elle me pardonna ; et comme j’avais vingt ans, que j’étais ingénu, toujours trompé, mais plus quitté, je me croyais l’amant le mieux aimé, partant le plus heureux des hommes.” Ça vous plaît ? Denon fut écrivain, diplomate, graveur, dessinateur, copiste et… faussaire. Il a fabriqué des simili-gravures de Rembrandt pas mal du tout. Il devient le plus intrépide des adjoints de Bonaparte en Égypte, le créateur du plus grand musée que le monde verra jamais. »
Pénélope comprend de moins en moins. L'homme poursuit :
« Vous savez que c’est lui qui a choisi, une à une, toutes les scènes militaires qui s’enroulent autour de la colonne Vendôme comme sur la colonne Trajane. »
Le visage de Pénélope n’exprime plus rien. Elle s’en fiche. Elle se tait. Sourit à tout hasard. Il poursuit :
« C'était le plus génial des collectionneurs, qui avait chez lui sous le règne de Louis XVIII, au lendemain de Waterloo, une proue de pirogue amazonienne, des sculptures taïno, de l’art chinois et japonais, une statuette inca, à une époque où absolument personne ne regardait cela… Marie-France ?
— Monsieur le directeur, je dois vous interrompre, c’est un appel de Bayeux, pour Mlle Pénélope Breuil, il faut qu’elle vienne. C'est assez grave. »
Bayeux se manifeste — sois sage, ô ma douleur. La porte en laque noire s’est ouverte. Enfin une secrétaire bien habillée, avenante, l’air intelligent. Tout ici donne à Pénélope l’impression de retrouver l’oxygène. Le poisson rouge que l’on remet dans l’eau après qu’il a failli crever sur la moquette. Beige.
« Elle ne peut déjà plus se passer de vous. Vous l’embrasserez pour moi, la chère Solange, ça lui rappellera nos années d’étudiants. »
Deux minutes plus tard, Pénélope revient, dissimulant un rictus :
« On vient de la tuer. Au moins, j’ai un bon alibi, Monsieur le Président-Directeur, j’étais en conversation avec vous. Je crois que j’aurais tôt ou tard eu envie de le faire moi-même.
— Taisez-vous, enfin. On a tué Solange ? »
Il l’appelle par son prénom. Elle aussi. Pénélope explique :
« Presque. Je crois qu’elle m’appelait de l’hôpital. Elle pouvait parler, ne nous inquiétons pas trop. Elle est du genre increvable. Les infirmières vont comprendre leur douleur. État grave tout de même. Deux balles dans la peau. La jambe et le bas-ventre, aucun organe essentiel. En tout cas pour elle. Je ne sais pas comment ça s’est passé, je n’ai eu aucun détail… Je ne peux pas faire grand-chose de toute façon…
— L'École du patrimoine vous a préparée à assurer une situation d’intérim de direction ?
— J’ai même passé un brevet de secourisme. On nous forme à tout, la directrice des études, conservatrice de l’Inventaire général, fourmille d’idées. Je prends les rênes, je suis prête. Ma première décision : achever, cher maître (elle apostrophe avec naturel le nouvel académicien et s’admire elle-même), l’entretien que nous avions commencé. Vivant Denon rapproche Bayeux de l’Égypte, c’est tout ce qui m’intéresse.