Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
5. Et pour en revenir à la justice, il n'est rien qu'on puisse lui reprocher, à part la sévérité dont il a fait preuve, au commencement de son règne, contre ceux qui avaient pris le parti de Constantin, son prédécesseur. Quant à sa sobriété, on peut dire qu'il vivait toujours à la façon d'un soldat, et se nourrissait en pleine période de paix comme quelqu'un qui se préparait et s'habituait à l'austérité du temps de guerre. Sa vigilance était telle qu'il divisait la nuit en trois ou quatre parties, et que celle dévolue au sommeil était la plus réduite ; le reste, il l'employait à contrôler lui-même l'état de son armée et de sa garde, ou à étudier ; car entre autres qualités exceptionnelles, il avait celle d'être vraiment un excellent connaisseur dans tous les domaines de la littérature. On raconte qu'Alexandre le Grand, quand il était couché, de peur que le sommeil ne vînt le détourner de ses réflexions et de ses études, faisait placer à côté de son lit un bassin, et tenait au-dessus dans une main une boule de cuivre : si le sommeil le surprenait et lui faisait relâcher les doigts, le bruit fait par cette boule en tombant dans le bassin le réveillait. Mais Julien, dont l'esprit était si tendu vers ce qu'il désirait, et fort peu embrumé à cause de son exceptionnelle abstinence, se passait fort bien quant à lui de cet artifice.
6. En ce qui concerne ses compétences militaires, il fut admirable dans tous les domaines qui font un grand capitaine. Il fut donc sa vie durant, ou presque, en continuelle campagne militaire, et la plupart du temps avec nous, en France587, contre les Allemands et les Francs. Nous n'avons guère gardé la mémoire d'un homme qui ait affronté plus de dangers que lui, ou qui se soit plus exposé lui-même. Sa mort a quelque ressemblance avec celle d'Épaminondas, car il fut frappé par un trait qu'il essaya d'arracher, et il y serait peut-être parvenu, si ce n'est que ce trait était tranchant : il s'entailla la main, qui en fut affaiblie. Il réclama ensuite sans cesse qu'on le ramenât dans cet état au milieu de la mêlée, pour y encourager ses soldats ; mais ceux-ci poursuivirent la bataille sans lui, très courageusement, jusqu'à ce que la nuit, en tombant, vienne séparer les deux armées. C'est à la philosophie qu'il devait le mépris particulier qu'il avait à l'égard de sa vie et des choses humaines. Il croyait fermement à l'éternité des âmes.
7. En matière de religion, il avait tout à fait tort : on l'a surnommé « l'Apostat » parce qu'il avait abandonné la nôtre ; il me semble plutôt qu'il ne l'avait jamais vraiment prise à cœur, mais qu'il avait fait semblant pour se conformer aux lois jusqu'au moment où il prit en main les rênes de l'Empire. Il était tellement scrupuleux à propos de la sienne, que même ceux qui, de son temps, la suivaient aussi, se moquaient de lui ; et l'on disait que s'il avait vaincu les Parthes, il aurait fait disparaître la race bovine dans le monde pour satisfaire aux besoins de ses sacrifices ! Il se prêtait aussi aux singeries de la divination, et accordait de l'autorité à toutes sortes de prédictions. Il dit en mourant, entre autres choses, qu'il savait gré aux dieux, et les en remerciait, de n'avoir pas voulu le faire mourir par surprise, puisqu'ils l'avaient depuis longtemps averti de l'heure et du lieu de sa fin. Il les remerciait aussi de ne pas l'avoir fait mourir lâchement, en état de faiblesse — mort qui convient mieux aux personnes délicates et oisives — ni à petit feu, après de longues souffrances, et de l'avoir trouvé digne de mourir de cette noble façon, au milieu de ses victoires et au faîte de sa gloire. Il avait eu la même vision prémonitoire que celle de Marcus Brutus588 : une première fois en Gaule, puis de nouveau en Perse, au moment de sa mort.
8. Les paroles que certains lui font prononcer, quand il se sentit frappé : « Tu as gagné, Nazaréen... », ou selon d'autres : « Sois content, Nazaréen ! », n'eussent certainement pas été oubliées si ceux que je cite comme témoins y avaient cru. Car ils étaient présents dans son armée, et s'ils ont noté jusqu'aux moindres gestes et paroles de sa fin, ils n'ont pas gardé trace de cela, non plus que de certains miracles qu'on y associe également.
9. Et pour en revenir à mon propos initial : il nourrissait en lui-même depuis longtemps le paganisme, dit Ammien Marcellin ; mais comme son armée était composée toute entière de chrétiens, il n'osait pas le montrer. Quand il se vit assez fort pour oser révéler publiquement ses sentiments, il fit ouvrir les temples des dieux, et s'efforça par tous les moyens de remettre en honneur l'idolâtrie. Pour parvenir à ses fins, ayant trouvé à Constantinople un peuple désuni avec des prélats chrétiens divisés, il fit venir ces derniers dans son palais, leur ordonna instamment de s'employer à éteindre cette discorde civile, et de faire en sorte que chacun puisse, sans en être empêché et sans crainte, s'adonner à sa589 religion. S'il demandait cela avec insistance, c'était en fait dans l'espoir que cette liberté renforcerait les intrigues et les dissensions, empêcherait les gens du peuple de se sentir solidaires et donc de se liguer contre lui par leur accord et leur compréhension mutuelle ; c'est qu'il avait eu la preuve, par la faute de certains chrétiens590, de ce qu'il n'y a pas de bête au monde qui soit autant à craindre pour l'homme que l'homme lui-même.
10. Voilà donc à peu près ce que l'histoire peut dire, et en quoi l'attitude de l'empereur Julien mérite d'être considérée ; c'est qu'il s'est servi, pour attiser les dissensions civiles, de la même recette que celle que nos rois viennent d'employer pour les éteindre : la liberté de conscience591. On peut dire, d'un côté, que lâcher la bride et permettre aux diverses factions de développer leurs points de vue, c'est répandre et semer la discorde, que c'est même peut-être une façon de l'accroître, puisqu'aucune barrière ou obligation légale ne vient brider et freiner son essor. Mais d'un autre côté, on peut dire aussi que c'est un moyen d'affaiblir les diverses tendances que de leur donner de la facilité, de l'aisance, que c'est émousser l'aiguillon qu'aiguisent au contraire la rareté, la nouveauté, et la difficulté. Et ce que je crois le plus volontiers, honorant ainsi la dévotion de nos rois, c'est que faute de pouvoir faire ce qu'ils voulaient, ils ont fait semblant de vouloir ce qu'ils pouvaient592.
Chapitre 20
Nous ne goûtons rien de pur
1. L'insuffisance de notre condition humaine fait que nous ne pouvons pas utiliser les choses simplement et naturellement. Les éléments dont nous nous servons sont modifiés, même les métaux, et même l'or, que nous devons dégrader avec quelque autre matière pour le rendre utilisable. Ni la vertu toute simple, dont Ariston593, Pyrrhus, ou encore les Stoïciens, faisaient le but de l'existence, ne pouvait être employée sans mélange, pas plus que le plaisir des Cyrénaïques et d'Aristippe(594. Parmi les plaisirs et les biens que nous avons, il n'en est aucun qui soit exempt de quelque mélange de peine et de désagrément.