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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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10. Je me suis souvent demandé d'où pouvait naître cette coutume que nous observons si scrupuleusement, de nous sentir plus vivement offensés par le reproche qui nous est fait de ce vice, si banal pour nous, que par aucun autre, et comment il se fait que ce soit là l'injure la plus extrême que l'on puisse proférer à notre encontre que de nous reprocher d'être menteur. Mais en fait, je trouve naturel de se défendre surtout des défauts dont nous sommes les plus chargés. On dirait qu'en étant touchés par cette accusation, en nous excitant à son propos, nous nous déchargeons quelque peu de la faute. Si nous la supportons effectivement, au moins pouvons-nous la condamner en apparence. Mais n'est-ce pas parce que ce reproche semble englober aussi la couardise et la lâcheté de cœur ? Et est-il plus évidente couardise et lâcheté que de renier sa parole ? Et pire encore : de nier ce que l'on sait ?

11. C'est vice bien laid que le mensonge ; un vice qu'un Ancien dépeint de façon très honteuse quand il dit que c'est un témoignage de mépris envers Dieu, et en même temps de crainte envers les hommes. Il n'est pas possible d'en représenter plus complètement l'horreur, la bassesse et la turpitude. Car en effet, que peut-on imaginer de plus laid que de craindre les hommes et de braver Dieu ? Nos relations sociales étant fondées sur la parole, celui qui la fausse trahit aussi la société elle-même. C'est le seul outil grâce auquel nous pouvons communiquer nos volontés et nos pensées ; c'est l'interprète de notre âme. S'il nous fait défaut, nous ne tenons plus ensemble, nous ne nous connaissons plus. S'il nous trompe, toutes nos relations sont rompues, tous les liens de notre société se délient du même coup.

12. Certains peuples des Indes nouvelles (peu importent leurs noms, car ils n'existent plus ; la désolation due à cette conquête, d'un genre extraordinaire et inouï, s'est étendue jusqu'à l'abolition complète des noms et de l'ancienne topographie des lieux), certains peuples, donc, offraient à leurs dieux du sang humain, mais seulement tiré de la langue et des oreilles, en guise d'expiation du péché de mensonge, entendu ou proféré. Un joyeux convive de Grèce dirait que les enfants s'amusent avec les osselets, et les hommes avec les mots.

13. Quant à nos diverses façons d'user du démenti, et ce que sont les lois de l'honneur pour nous dans tout cela, avec les changements qu'elles ont connus, je remets à une autre fois le soin de dire ce que j'en sais. J'apprendrai entre temps, si je le peux, à quel moment prit naissance cette coutume de soupeser et mesurer aussi exactement les mots et d'en faire dépendre notre honneur, car il est facile de voir qu'elle n'était pas en usage chez les anciens Grecs et Romains. Il m'a souvent semblé étrange et inouï de les voir s'infliger des démentis et s'injurier sans que pourtant cela donne lieu à une véritable querelle. Leurs règles de conduite empruntaient des voies différentes des nôtres. On appelle César tantôt « voleur », tantôt « ivrogne », à son nez et à sa barbe. On peut voir avec quelle liberté ils s'invectivent les uns les autres, je veux dire : les plus grands chefs de guerre de l'une et de l'autre de ces deux nations, où les paroles sont vengées par des paroles, sans que cela tire autrement à conséquence.

Chapitre 19

Sur la liberté de conscience

1. Il est courant de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans précautions, pousser les hommes à des actes très condamnables. Dans le débat qui a conduit la France à cette situation troublée de guerres civiles, le meilleur parti, le plus sensé, est certainement celui qui veut conserver et la religion et l'ancienne organisation politique du pays. Et pourtant, parmi les gens de bien qui le suivent (car je ne parle pas de ceux qui trouvent là un prétexte pour exercer une vengeance personnelle, ou satisfaire leur cupidité, ou rechercher la faveur des princes, mais de ceux qui agissent ainsi par zèle véritable envers leur religion, et le noble souci de maintenir la paix et l'état de leur patrie), parmi ces gens, dis-je, on en voit beaucoup que la passion conduit à sortir des limites du raisonnable, et les pousse à prendre parfois des décisions injustes, violentes, et même hasardeuses.

2. Il est sûr que dans les premiers temps, quand notre religion commença à prendre de l'autorité grâce aux lois, le zèle en arma plus d'un contre toutes sortes de livres païens dont la perte est durement ressentie par tous les lettrés. J'estime que ces désordres ont davantage nui aux lettres que tous les incendies causés par les barbares... Tacite en est un bon exemple : bien que l'empereur Tacite, son parent583, eût donné l'ordre formel de placer ses œuvres dans toutes les bibliothèques du monde, un seul exemplaire complet cependant est parvenu à échapper à la quête obstinée de ceux qui voulaient le faire disparaître à cause de cinq ou six malheureux passages contraires à notre foi actuelle. Ils ont aussi eu cette attitude qui a consisté à prêter volontiers des louanges fantaisistes à tous les empereurs qui nous étaient favorables, à nous, chrétiens, et à condamner indistinctement toutes les actions de ceux qui furent nos adversaires, comme il est aisé de le voir dans le cas de l'empereur Julien584, surnommé « l'Apostat ».

3. C'était pourtant, en vérité, un homme remarquable, extraordinaire, car son âme était fortement imprégnée des idées de la philosophie, et il se faisait un devoir de régler sur elles tous ses actes. Et de fait, il n'est aucune sorte de vertu dont il n'ait laissé de remarquables exemples. En ce qui concerne la chasteté (dont son existence donne un témoignage bien clair), on sait de lui qu'il eut un comportement digne de celui d'Alexandre et de Scipion : encore dans la fleur de son âge (car il fut tué par les Parthes étant âgé seulement de trente et un ans), parmi quantité de très belles captives, il ne voulut même pas en voir une seule. En ce qui concerne la justice, il prenait la peine d'entendre lui-même les deux parties. Et même si, par curiosité, il demandait à ceux qui se présentaient devant lui de quelle religion ils étaient, son opposition à la nôtre ne pesait jamais dans la balance. Il promulgua lui-même plusieurs bonnes lois, et supprima une grande partie des impôts et des contributions que levaient ses prédécesseurs.

4. Nous connaissons deux bons historiens qui furent des témoins oculaires de ses actions ; l'un d'eux, Ammien Marcellin, évoque avec acrimonie en plusieurs endroits de son Histoirecette ordonnance par laquelle l'empereur Julien interdit à tous les rhétoriciens et grammairiens chrétiens d'enseigner dans les écoles, et ajoute qu'il souhaiterait que cette action-là demeurât passée sous silence. Il est vraisemblable que si Julien avait fait quelque chose de plus grave contre nous, Ammien Marcellin ne l'eût pas oublié, puisqu'il était dévoué à notre cause. En vérité, si Julien était rude à notre égard, ce n'était pas un ennemi cruel ; même des chrétiens racontent sur lui cette histoire : se promenant un jour autour de la ville de Chalcédoine, l'évêque du lieu, Maris, se permit de le traiter de « misérable, traître à Jésus-Christ », sans qu'il fasse autre chose que lui répondre : « Va, misérable, pleure la perte de tes yeux. » À quoi Maris répliqua encore : « Je rends grâces à Jésus-Christ de m'avoir ôté la vue, pour ne pas voir ton impudent visage. » Et Julien, racontent les historiens, ne fit alors qu'afficher une sérénité toute philosophique. Toujours est-il que cet épisode ne concorde guère avec les cruautés qu'on l'accuse d'avoir perpétrées contre nous. Il était, dit Eutrope585 mon autre témoin, ennemi de la chrétienté, mais sans aller jusqu'aux crimes sanglants586.

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