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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Boire… Bien qu’il soit au soleil, et trempé de sueur, il grelotte. Ses dents tremblent contre le métal. Sa bouche n’est qu’une plaie… Il avale avidement une gorgée, et s’étrangle. Un peu d’eau coule sur son menton. Il veut lever un bras : ses poignets sont liés par des menottes et fixés aux sangles du brancard. Il voudrait boire encore. Mais la main qui tenait le quart s’est retournée… Brusquement, il se souvient. De tout ! Les tracts… La serre calcinée de Meynestrel, l’avion, le brasier… Il ferme ses yeux que piquent le soleil, les larmes, la poussière, la sueur… Boire… Il souffre. Indifférent à tout, sauf à sa douleur… Mais le brouhaha qui l’environne lui fait rouvrir les yeux.

Tout autour, des fantassins, débraillés, le cou nu, les cheveux collés par la transpiration, vont et viennent, parlent, s’appellent, crient. Il gît au ras du sol, sur une civière posée dans l’herbe, au bord de cette route qui est pleine de soldats. Des voitures grinçantes, attelées de mulets, passent, sans arrêt, au pas, le long de lui, soulevant une poussière épaisse. À deux mètres, sur l’accotement, des gendarmes, debout, boivent, chacun leur tour, à la régalade, en élevant dans la lumière un bidon de soldat. Des faisceaux de fusils, des empilades de sacs, s’alignent à perte de vue sur la route. Des soldats, en grappes, vautrés sur le flanc du talus, discutent, font des gestes, fument. Les plus fourbus se sont allongés sur le dos, le coude en travers du visage, et dorment sous le soleil. Dans le fossé, étendu les bras en croix, un petit soldat, tout jeune, regarde le ciel, de ses grands yeux ouverts, et mâchonne un brin d’herbe. Boire, boire… Il souffre. De partout : de la bouche, des jambes, du dos… Des frissons de fièvre lui parcourent les reins, et lui tirent, chaque fois, une plainte sourde. Cependant, ce ne sont plus ces douleurs fulgurantes qui lui lacéraient le corps, après la chute, après l’incendie. On a dû s’occuper de lui, panser ses blessures. Et, brusquement, une idée traverse son esprit somnolent : on l’a amputé des deux jambes… Qu’importe, maintenant ?… Néanmoins, cette pensée d’amputation l’obsède. Ses jambes… Il ne les sent plus… Il voudrait savoir… Des sangles serrées l’attachent au brancard. Il parvient pourtant à soulever la nuque : le temps d’apercevoir ses mains ensanglantées et ses deux jambes qui sortent du pantalon coupé à mi-cuisse. Ses jambes ! Entières… Vivantes ? Des bandages les emmaillotent, et elles sont garrottées, des genoux aux chevilles, sur des éclissés arrachées sans doute à quelque ancienne caisse d’emballage, car l’une des planchettes porte encore, bien en vue, en lettres noires : FRAGIL… Il repose la tête, épuisé.

Des voix, tout autour, des voix… Des hommes, des soldats… La guerre… Des soldats qui parlent : « Un dragon nous a dit que le régiment se rassemblait par là… » — « Y a qu’à suivre la colonne. Tu verras bien à l’étape. » — « D’où que vous venez, vous autres ? » — « Est-ce qu’on sait les noms ? De là-bas… Et vous ? » — « Nous aussi. Nous, tu sais, on en a vu depuis vendredi ! » — « Ben, et nous, alors ! » — « Nous, mon vieux, c’est simple : depuis le début de l’attaque — le 7, vendredi, ça fait trois jours, hein ? — on n’a pas dormi six heures, en tout. Pas vrai, Maillard ? Et rien à bouffer. Samedi on a eu un bout de distribution ; le soir ; mais, depuis qu’on fout le camp, dans cette pagaïe, ravitaillement, zéro ! Si on n’avait pas trouvé à se débrouiller dans les patelins… » D’autres voix, plus loin, rageuses : « Et moi, je te dis que c’est pas fini ! » — « Et moi je te dis qu’on est foutus ! S’pas, Chabaux ? Bien foutus ! Et si on veut reprendre l’offensive, on tombera sur un bec !… »

Le plus douloureux de tout, peut-être, c’est la plaie de la bouche, qui l’empêche d’avaler sa salive, de parler, de boire, presque de respirer. Avec précaution, il essaie de remuer sa langue. Il garde au fond de la gorge, un goût tenace d’essence, de vernis brûlé…

— « Et puis, tu sais, toutes les nuits dehors, en alerte… Et quand le bataillon s’est amené devant Carspach… »

Oui, c’est à la langue qu’il est blessé : elle est enflée, déchirée, à vif… Il a dû recevoir un débris dans la figure, ou s’écraser le menton en tombant. Pourtant, c’est à l’intérieur de la bouche qu’il a mal. Son cerveau travaille : « Je me suis coupé la langue avec les dents », se dit-il enfin. Mais cet effort d’attention l’a brisé. Il referme les paupières, étourdi. Des flammes dansent devant ses yeux clos. Dans ses jambes, les élancements ne cessent pas. Il geint faiblement, et s’abandonne de nouveau à cette douceur soudaine… l’oubli…

— « Des brûlures, partout… les jambes en marmelade… espion… »

Il rouvre les yeux. Toujours des bottes, des jambières.

Les gendarmes se sont rapprochés du brancard. Un groupe s’est formé autour d’eux. « Paraît que l’avion… » — « Leur taube ? Bricard l’a vu… » — « Bricat ? » — « Non ! Bricard, le grand sous-off’ de la 5e. » — « N’en reste rien, de leur taube ! » — « Un de moins ! » — « Lui, Fragil, il a encore de la veine… S’en tirera peut-être, malgré ses guibolles… » Cette voix ne lui est pas inconnue. Il tourne la tête : celui qui parle, et qui l’examine, c’est le vieux gendarme curé de campagne, aux yeux pâles, au front dégarni, celui qui lui a donné à boire. « Basta ! » lance un autre gendarme, un petit noiraud, râblé, une tête de Corse avec des yeux de braise : « Vous entendez, chef ? Marjoulat dit que Fragil s’en tirera ! Pas pour longtemps ! » Le brigadier de gendarmerie ricane : « Pas pour longtemps, non… Paoli a raison. Pas pour longtemps ! » C’est un grand diable qui a des galons neufs cousus à ses manches. Il porte une barbe noire, très fournie, qui ne laisse à découvert que deux pommettes couleur de viande. « Alors, pourquoi qu’on lui a pas réglé son compte, sur place ? » demande un soldat. Le brigadier ne répond pas. « Et vous allez le porter loin, comme ça ? » — « On doit le remettre au corps d’armée », explique le Corse. Le brigadier détourne la tête, mécontent. Il grommelle, d’un ton sentencieux : « On attend des ordres. » Un sergent d’infanterie, gavroche, s’esclaffe : « Comme nous ! Voilà deux jours qu’on les attend, les ordres ! » — « Et la soupe avec ! » — « Quelle pagaïe ! » — « Y a même plus d’agents de liaison, je crois… Le colonel… » Un coup de sifflet les interrompt. « Rompez les faisceaux ! La colonne repart ! » — « Sac au dos ! Debout, là-bas ! Sac au dos ! »

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