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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Jacques, au guet, ne quitte pas de l’œil ce dos immobile. Agaçant, qu’on ne puisse pas se parler !…

L’avion, comme surpris lui-même par son silence, a fait plusieurs ondulations très douces, puis s’est mis à filer droit, sifflant dans l’air avec le bruit soyeux d’une flèche. Vol plané ? Vol plongeant ? Pourquoi cette manœuvre ? Meynestrel craint-il d’être repéré par le son ? Veut-il descendre ? Seraient-ils déjà à proximité des lignes ? Est-ce bientôt le moment de semer les premiers manifestes ? Oui, sûrement : car, très vite, sans se retourner, Meynestrel vient d’esquisser un geste du bras gauche… Jacques, frémissant, allonge la main pour saisir un paquet de tracts. Mais, déporté malgré lui de son siège, il perd l’équilibre. Sa courroie lui laboure les côtes. Que se passe-t-il donc ? L’avion a perdu sa position horizontale, et pique du nez. Pourquoi ? Est-ce voulu ?… Un doute pénètre dans l’esprit de Jacques. L’intuition d’un danger possible lutte avec ce sentiment de confiance totale que lui inspire Meynestrel… Il s’agrippe d’une main au bord de la carlingue, il cherche à se redresser pour regarder au dehors. Épouvante ! Le paysage chavire. Ces champs, ces prairies, ces bois, qui l’instant d’avant, s’étendaient comme un tapis, oscillent maintenant, se bossellent, se crispent comme une aquarelle qui flambe, et montent, montent vertigineusement vers lui, dans un mugissement de rafale, avec une vitesse de catastrophe !

D’une secousse des reins, il parvient à rompre sa courroie, à se rejeter en arrière.

La chute ! Perdu…

Non. L’appareil s’est miraculeusement cambré, s’est presque remis en position de vol… Meynestrel dirige encore… Espoir !

L’appareil flotte une minute, désemparé. Puis des vagues violentes le happent, le soulèvent, le secouent, le disloquent. Le fuselage craque. L’avion s’incline à gauche. Virage sur l’aile ? Atterrissage ? Tassé sur lui-même, Jacques s’accroche des deux mains à la tôle où ses ongles n’ont pas de prise. Une vision nette s’inscrit sur sa rétine : un bouquet de sapins au soleil, un pré… D’instinct, il a fermé les yeux. Une seconde, interminable. Le cerveau vidé, le cœur dans un étau… Un miaulement de cor lui déchire le tympan. Des rosaces de feu d’artifice l’enveloppent, le roulent, l’emportent dans des lueurs tournoyantes. Des cloches, des cloches, à toutes volées… Il veut crier : « Meynest… » Une commotion d’une violence inouïe lui broie les mâchoires… Son corps est projeté dans l’espace, et lui semble s’aplatir contre un mur, comme une pelletée de mortier.

Une chaleur intense… Des flammes, des crépitements ; une puanteur d’incendie… Des pointes, des tranchants, lui fouillent les jambes. Il suffoque, il se débat. Il tente un effort surhumain pour reculer, pour ramper hors du brasier. Impossible. Ses pieds sont rivés dans le feu.

Deux griffes d’acier, derrière lui, l’ont saisi aux épaules, le tirent. Rompu, écartelé, il hurle… On le traîne sur des clous, son corps est en lambeaux…

Et, soudain toute cette épouvante sombre dans la douceur. Les ténèbres. Le néant…

LXXXV

Des voix… Des paroles, lointaines, interceptées par un épais rideau de feutre. Pourtant elles entrent en lui, tenaces… Quelqu’un lui parle. Meynestrel ?… Meynestrel l’appelle… Il lutte, il fait d’épuisants efforts pour s’extraire de ce sommeil cataleptique.

— « Qui êtes-vous ? Français ? Suisse ? »

D’intolérables douleurs le mordent aux reins, aux cuisses, aux genoux. Il est cloué au sol par des pointes de fer. Sa bouche n’est qu’une plaie ; sa langue, enflée, l’étouffe. Les yeux clos, il renverse la nuque, il balance la tête de droite et de gauche, il contracte les épaules pour un impossible redressement, et retombe, avec un gémissement étranglé, sur ces clous qui lui percent le dos. Une odeur infecte, d’essence, de drap roussi, emplit ses narines, sa gorge. Il bave ; et, du coin de ses lèvres qu’il ne peut presque plus entrouvrir, il rejette un caillot de sang, compact comme la pulpe d’un fruit.

— « Quelle nationalité ? Étiez-vous en mission ? »

La voix bourdonne à ses oreilles, et violente sa torpeur. Son regard vacillant remonte des profondeurs opaques, se glisse entre les paupières, émerge un instant au jour. Il aperçoit une cime d’arbre, le ciel. Des jambières, blanches de poussière… des pantalons rouges… L’armée… Un groupe de fantassins français est penché sur lui. Ils l’ont tué, il est en train de mourir…

Et les tracts ? L’avion ?

Il soulève un peu la tête. Son regard se faufile entre les jambes des soldats. L’avion… À trente mètres, un monceau informe de débris fume au soleil comme un bûcher éteint : amas de ferrailles, où pendent quelques loques charbonneuses. À l’écart, profondément piquée en terre, une aile, déchiquetée, se dresse dans l’herbe, toute seule, comme un épouvantail… Les tracts ! Il meurt sans en avoir jeté un seul ! Les liasses sont là, consumées, ensevelies pour toujours dans les cendres ! Et personne, jamais, jamais plus… Il renverse la tête ; son regard se perd dans le ciel clair. Une immense pitié pour ces paperasses… Mais il souffre trop ; rien d’autre ne compte… Ces brûlures qui lui rongent les jambes jusqu’à la moelle des os… Oui, mourir ! Plus vite, plus vite…

— « Eh bien ? Répondez ! Êtes-vous Français ? Qu’est-ce que vous foutiez dans cet aéro ? »

La voix est toute proche, essoufflée, forte mais sans rudesse.

Il rouvre les yeux. Un visage encore jeune, bouffi de fatigue ; deux yeux bleus, derrière un lorgnon, sous la visière d’un képi recouvert d’un manchon bleu. D’autres voix, tout autour, s’élèvent, se croisent, retombent : « Il n’est plus dans les pommes, je te dis ! » — « As-tu prévenu le capitaine ? » — « Mon lieutenant, il a peut-être des papiers sur lui. Faut le fouiller… » — « Peut se vanter de l’avoir échappé belle ! » — « Le major va venir ; Pasquin est couru le chercher… »

L’homme au lorgnon a mis un genou en terre. Son menton, mal rasé, son cou, sortent d’une tunique dégrafée ; sur la poitrine se croisent des courroies, des sangles.

— « Tu ne sais pas le français ?… Bist du Deutsch ? Verstehst du ?[7]

Des doigts rudes se posent sur son épaule meurtrie. Il pousse un râle sourd. Le lieutenant, aussitôt, retire sa main.

— « Vous souffrez ? Voulez-vous boire ? »

Jacques accepte, d’un battement de cils.

— « En tout cas, il comprend le français », murmure l’officier, en se relevant.

— « Mon lieutenant, c’est sûrement un espion… »

Jacques essaie de tourner la tête vers cette voix criarde. À ce moment, un groupe de soldats, en se déplaçant, laisse voir, par terre, à trois mètres, un amas sombre : une chose sans nom, carbonisée, qui n’a d’humain qu’un bras, recroquevillé sur l’herbe ; et, au bout de ce bras, une serre d’oiseau, noire, dont Jacques ne peut plus détacher son regard : une main fine, nerveuse, les doigts en l’air à demi crispés… Autour de Jacques, le bruit des voix semble s’estomper…

— « Tenez, mon lieutenant, voilà Pasquin qui ramène le major… Pasquin, il a tout vu, lui : il portait le jus au petit poste… Il dit que l’avion… »

La voix s’éloigne, s’éloigne, interceptée par le rideau de feutre. Dans le ciel, la cime de l’arbre s’est brouillée. Et la douleur aussi s’éloigne, lentement, se fond en une écœurante langueur… Les tracts… Meynestrel… Mourir aussi…

Pour quelle raison mystérieuse, tyrannique, reste-t-il au fond de ce canot, écrasé, ballotté, impuissant ? Meynestrel s’est jeté à l’eau, lui, depuis longtemps, parce que cette tempête sur le lac secouait vraiment trop fort leur barque… Le soleil brûle comme du plomb fondu. Jacques cherche en vain à fuir cette morsure. Dans l’effort qu’il fait pour déplacer les épaules, il soulève à demi les paupières et les referme aussitôt, blessé jusqu’au fond des prunelles par cette flèche d’or. Il souffre. Ces cailloux pointus, au fond du canot, lui déchirent les chairs. Il voudrait appeler Meynestrel, mais il a dans la bouche un charbon ardent qui lui ronge la langue… Un choc. Il le perçoit, douloureusement, jusqu’à l’extrémité de ses nerfs. La barque, roulée par une vague soudaine, a dû heurter l’embarcadère. Il ouvre les yeux… « Hé, Fragil, veux-tu boire ? » Un képi… C’est un gendarme qui a parlé… un visage inconnu, un visage mal rasé de curé de campagne. Tout autour, des voix rudes, grasses, qui s’entrecroisent. Il souffre. Il est blessé. Il a dû être victime d’un accident. Boire… Contre ses lèvres en feu, il sent le bord d’un quart de fer-blanc. « Mon vieux, leurs flingots, ça n’est rien. Mais leurs mitrailleuses ! Et ils en ont partout, les vaches ! » — « Nous aussi, on doit bien en avoir, des mitrailleuses ! Attends seulement qu’on les sorte ! »

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7

« Es-tu allemand ? Comprends-tu ? »

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