Dominium Mundi. Livre II
- Автор: Baranger François
- Серия: Dominium Mundi #2
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Critic
- ISBN: 979-1-090648-18-0
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Dominium Mundi. Livre II». Краткое содержание книги:
Clorinde était devant lui.
Il en était pétrifié. Dès qu’il l’avait vue, ses pensées s’étaient emballées comme un moteur en sur-régime au bord de la rupture. Il voulut parler, mais ses lèvres restèrent soudées.
« Bonsoir Tancrède », dit-elle.
Elle était splendide. Comment avait-il pu la quitter ? Elle se tenait debout au milieu de la pièce, telle qu’elle était la nuit où il était parti. Vêtue de son treillis couleur terre de Sienne, ses longs cheveux qui semblaient tressés de fil doré dans la lumière de la torche et ses yeux verts l’implorant de rester. Elle avait même encore sur les épaules la couverture athermique sous laquelle elle avait attendu dans le froid pour le voir une dernière fois avant sa désertion. Un clignotant s’alluma dans la conscience de Tancrède, un signal d’alerte qui cherchait à attirer son attention, mais demeurait inaudible au milieu de la tempête qui se déchaînait dans son esprit.
« Entre, je t’en prie », dit Clorinde.
Tancrède fit un pas. Ses jambes pesaient des tonnes.
« Asseyons-nous », proposa la jeune femme en désignant le tapis d’une main.
Tel un automate, Tancrède s’exécuta et ils se retrouvèrent tous les deux face à face, assis en tailleur. Soudain, il eut l’impression de refaire surface après avoir manqué de se noyer.
« Tu n’es pas réelle, n’est-ce pas ? » demanda-t-il d’une voix rauque.
Ses lèvres se retroussèrent en un merveilleux sourire et elle secoua sa chevelure.
« Non, Tancrède. Bien sûr que non. »
Brusquement, ses traits se déformèrent. C’était encore une jeune femme que Tancrède avait devant lui, mais ce n’était plus Clorinde. C’était Nicée, sa sœur !
Puis le visage de Nicée ondula, une courte barbe grise poussa sur ses joues, ses cheveux raccourcirent et ce fut Bohémond qui dévisageait l’ex-lieutenant, plus désemparé que jamais. Le même phénomène recommença et une seconde plus tard, le visage franc et souriant d’Albéric avait remplacé celui du vieux soldat.
« Assez ! cria alors Tancrède. Qui que vous soyez, arrêtez ça ! »
Le sourire d’Albéric s’envola, ses yeux noircirent, ses cheveux disparurent, sa peau se parchemina, ses épaules s’affaissèrent et ses vêtements de pupitreur se muèrent en une large robe de toile brute.
Désormais, un Atamide se tenait sur le tapis bleu. Bien qu’il eût l’apparence d’un sage comme Tan’hem, il avait l’air beaucoup plus vieux que celui-ci. Et surtout, il lui manquait cette expression curieuse et vaguement amusée que le doyen des sages de la caravane arborait souvent. En fait, cet Atamide semblait infiniment las.
Tancrède se mit debout d’un bond.
« Pour l’amour du ciel, qu’avez-vous fait ? » s’écria-t-il, frémissant d’indignation et aussi, peut-être, un peu de peur.
Le sage fit un geste apaisant de la main.
« Je t’en prie, Tancrède, assieds-toi. »
Comme le soldat continuait de le fixer, les poings serrés et les muscles des mâchoires saillants, le sage pensa :
« Je suis Yus’sur. Je t’ai appelé par tes songes. »
Tancrède expira brusquement, comme s’il venait d’encaisser un coup au plexus.
La voix était la même que celle qu’il entendait dans ses rêves. La robe de toile grossière était la même que celle qu’il voyait dans ses rêves. La caverne était la même que celle où il pénétrait dans ses rêves. L’Atamide disait la vérité, cela ne faisait aucun doute.
Tancrède se laissa tomber à genoux sur le tapis.
« Pourquoi ? » dit-il simplement.
Sa voix avait sonné comme un gémissement.
« J’ai longtemps cherché celui qui pourrait nous sauver, répondit Yus’sur en pensée. Il y avait beaucoup d’individualités au cœur de l’immense vaisseau dans lequel les humains se sont volontairement enfermés. Et beaucoup de noirceur aussi, comme chez les cinq qui étaient venus à ma rencontre, il y a des années. J’ai longuement erré dans ces allées froides et inhospitalières, et lorsque je t’ai trouvé, j’ai su qu’avec toi nous aurions une chance. Alors, j’ai espéré. J’ai espéré de toutes mes forces que tu arrives jusqu’à moi. »
La température intérieure était plus douce que dehors, mais Tancrède frissonna. Bien qu’il fût éteint, l’odeur du feu flottait encore dans la pièce.
« Alors, c’était vous. Chacun de ces rêves était un message que vous me faisiez parvenir ?
— Non, pas des messages. Tu n’étais pas prêt pour… un échange aussi direct que celui que nous avons maintenant. Tu m’aurais rejeté. Je me suis simplement efforcé d’accompagner ton évolution mentale. De laisser en toi des repères pour que, le moment venu, tu puisses me trouver. »
La douleur d’avoir revu Clorinde resurgit en Tancrède comme un effet de ressac.
« Pourquoi cette mise en scène ? Quelle nécessité y avait-il de me faire souffrir en me montrant la femme que j’aime ? Car c’est bien ce que vous avez fait, n’est-ce pas ? Vous me l’avez… montrée ? »
Yus’sur prit appui sur ses genoux et se leva avec difficulté. Il s’approcha de l’âtre froid et secoua les branches à moitié consumées qui s’y trouvaient. Quelques braises rougeoyèrent dans la cendre.
« Je reconnais que cela pouvait paraître cruel, reconnut-il. Pourtant, je n’avais pas l’intention de te faire souffrir. Je voulais juste que tu comprennes quelque chose d’important. »
Il se pencha au ras du sol et souffla sur les braises. Des étincelles jaillirent et des flammes se mirent à courir le long des branches. Quelques instants plus tard, le feu crépitait à nouveau et Yus’sur regagnait le tipi. Tancrède attendit que le vieillard s’asseye sans dire un mot. Il n’avait pas envie de jouer aux questions-réponses.
« Je suis comme toi, pensa Yus’sur, je suis différent. Maintenant que tu connais mon peuple, tu sais que les sages peuvent communiquer mentalement, mais autrefois, ils pouvaient faire bien davantage. Notre monde a vieilli, Tancrède. Les miens ont oublié ce qui faisait leur force jadis. Nous avions une grande culture, nous avons construit de belles cités, et pourtant, nous nous sommes repliés sur nous-mêmes. Les jeunes sages ont laissé leurs talents s’appauvrir. »
Soudain, Yus’sur devint flou, comme pris dans un tourbillon de poussière, et Robert de Montgomery apparut à sa place, dans la même position. Tancrède esquissa un geste de recul avant de comprendre.
« Tous les Anciens avaient ce talent. Nous pouvons évoquer une image aux yeux de nos interlocuteurs. Je perçois dans tes pensées des personnes qui comptent pour toi, en bien ou en mal. Leur charge émotionnelle est si forte que je peux m’en servir pour te suggérer qu’elles sont là. Cette femme brillait dans tes souvenirs comme un brasier dans la nuit.
— Mais c’est presque un… mensonge.
— Non, non, au contraire. C’est une politesse. Je te montre que j’ai conscience de ce qui est important pour toi. C’était un talent essentiel pour les sages avant qu’il ne soit oublié. Celui-là et tant d’autres. Malheureusement, je ne sais pas si j’aurai le temps de l’enseigner aux jeunes avant de disparaître.
— Disparaître ? Êtes-vous mourant ? »
L’idée qu’il puisse échouer si près du but, si près des réponses qu’il cherchait frappa Tancrède d’une angoisse subite.