L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Gervaise reprit lentement sa marche. Dans le brouillard d'ombre fumeuse qui tombait, les becs de gaz s'allumaient; et ces longues avenues, peu a peu noyees et devenues noires, reparaissaient toutes braisillantes, s'allongeant encore et coupant la nuit, jusqu'aux tenebres perdues de l'horizon. Un grand souffle passait, le quartier elargi enfoncait des cordons de petites flammes sous le ciel immense et sans lune. C'etait l'heure, ou d'un bout a l'autre des boulevards, les marchands de vin, les bastringues, les bousingots, a la file, flambaient gaiement dans la rigolade des premieres tournees et du premier chahut. La paie de grande quinzaine emplissait le trottoir d'une bousculade de gouapeurs tirant une bordee. Ca sentait dans l'air la noce, une sacree noce, mais gentille encore. un commencement d'allumage, rien de plus. On s'empiffrait au fond des gargotes; par toutes les vitres eclairees, on voyait des gens manger, la bouche pleine, riant sans meme prendre la peine d'avaler. Chez les marchands de vin, des pochards s'installaient deja, gueulant et gesticulant. Et un bruit du tonnerre de Dieu montait, des voix glapissantes, des voix grasses, au milieu du continuel roulement des pieds sur le trottoir. " Dis donc! viens-tu becqueter?... Arrive, clampin! je paie un canon de la bouteille... Tiens! v'la Pauline! ah bien! non, on va rien se tordre! " Les portes battaient, lachant des odeurs de vin et des bouffees de cornet a pistons. On faisait queue devant l'Assommoir du pere Colombe, allume comme une cathedrale pour une grand'messe; et, nom de Dieu! on aurait dit une vraie ceremonie, car les bons zigs chantaient la dedans avec des mines de chantres au lutrin, les joues enflees, le bedon arrondi. On celebrait la Sainte-Touche, quoi! une sainte bien aimable, qui doit tenir la caisse au paradis. Seulement, a voir avec quel entrain ca debutait, les petits rentiers, promenant leurs epouses, repetaient en hochant la tete qu'il y aurait bigrement des hommes souls dans Paris, cette nuit-la. Et la nuit etait tres sombre, morte et glacee, au-dessus de ce bousin, trouee uniquement par les lignes de feu des boulevards, aux quatre points du ciel.
Plantee devant l'Assommoir, Gervaise songeait. Si elle avait eu deux sous, elle serait entree boire la goutte. Peut-etre qu'une goutte lui aurait coupe la faim. Ah! elle en avait bu des gouttes! Ca lui semblait bien bon tout de meme. Et, de loin, elle contemplait la machine a souler, en sentant que son malheur venait de la, et en faisant le reve de s'achever avec de l'eau-de-vie, le jour ou elle aurait de quoi. Mais un frisson lui passa dans les cheveux, elle vit que la nuit etait noire. Allons, la bonne heure arrivait. C'etait l'instant d'avoir du coeur et de se montrer gentille, si elle ne voulait pas crever au milieu de l'allegresse generale. D'autant plus que de voir les autres bafrer ne lui remplissait pas precisement le ventre. Elle ralentit encore le pas, regarda autour d'elle. Sous les arbres, trainait une ombre plus epaisse. Il passait peu de monde, des gens presses, traversant vivement le boulevard. Et, sur ce large trottoir sombre et desert, ou venaient mourir les gaietes des chaussees voisines, des femmes, debout, attendaient. Elles restaient de longs moments immobiles, patientes, raidies comme les petits platanes maigres; puis, lentement, elles se mouvaient, trainaient leurs savates sur le sol glace, faisaient dix pas et s'arretaient de nouveau, collees a la terre. Il y en avait une, au tronc enorme, avec des jambes et des bras d'insecte, debordante et roulante, dans une guenille de soie noire, coiffee d'un foulard jaune; il y en avait une autre, grande, seche, en cheveux, qui avait un tablier de bonne; et d'autres encore, des vieilles replatrees, des jeunes tres sales, si sales, si minables, qu'un chiffonnier ne les aurait pas ramassees. Gervaise, pourtant, ne savait pas, tachait d'apprendre, en faisant comme elles. Une emotion de petite fille la serrait a la gorge; elle ne sentait pas si elle avait honte, elle agissait dans un vilain reve. Pendant un quart d'heure, elle se tint toute droite. Des hommes filaient, sans tourner la tete. Alors, elle se remua a son tour, elle osa accoster un homme qui sifflait, les mains dans les poches, et elle murmura d'une voix etranglee:
-Monsieur, ecoutez donc...
L'homme la regarda de cote et s'en alla en sifflant plus fort.
Gervaise s'enhardissait. Et elle s'oublia dans l'aprete de cette chasse, le ventre creux, s'acharnant apres son diner qui courait toujours. Longtemps, elle pietina, ignorante de l'heure et du chemin. Autour d'elle, les femmes muettes et noires, sous les arbres, voyageaient, enfermaient leur marche dans le va-et-vient regulier des betes en cage. Elles sortaient de l'ombre, avec une lenteur vague d'apparitions; elles passaient dans le coup de lumiere d'un bec de gaz, ou leur masque blafard nettement surgissait; et elles se noyaient de nouveau, reprises par l'ombre, balancant la raie blanche de leur jupon, retrouvant le charme frissonnant des tenebres du trottoir. Des hommes se laissaient arreter, causaient pour la blague, repartaient en rigolant. D'autres, discrets, effaces, s'eloignaient, a dix pas derriere une femme. Il y avait de gros murmures, des querelles a voix etouffee, des marchandages furieux, qui tombaient tout d'un coup a de grands silences. Et Gervaise, aussi loin qu'elle s'enfoncait, voyait s'espacer ces factions de femme dans la nuit, comme si, d'un bout a l'autre des boulevards exterieurs, des femmes fussent plantees. Toujours, a vingt pas d'une autre, elle en apercevait une autre. La file se perdait, Paris entier etait garde. Elle, dedaignee, s'enrageait, changeait de place, allait maintenant de la chaussee de Clignancourt a la grande rue de la Chapelle.
-Monsieur, ecoutez donc...
Mais les hommes passaient. Elle partait des abattoirs, dont les decombres puaient le sang. Elle donnait un regard a l'ancien hotel Boncoeur, ferme et louche. Elle passait devant l'hopital de Lariboisiere comptait machinalement le long des facades les fenetres eclairees, brulant comme des veilleuses d'agonisant, avec des lueurs pales et tranquilles. Elle traversait le pont du chemin de fer, dans le branle des trains, grondant et dechirant l'air du cri desespere de leurs sifflets. Oh! que la nuit faisait toutes ces choses tristes! Puis, elle tournait sur ses talons, elle s'emplissait les yeux des memes maisons, du defile toujours semblable de ce bout d'avenue; et cela a dix, a vingt reprises, sans relache, sans un repos d'une minute sur un banc. Non, personne ne voulait d'elle. Sa honte lui semblait grandir de ce dedain. Elle descendait encore vers l'hopital, elle remontait vers les abattoirs. C'etait sa promenade derniere, des cours sanglantes ou l'on assommait, aux salles blafardes ou la mort raidissait les gens dans les draps de tout le monde. Sa vie avait tenu la.