L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Perdue dans la cohue du large trottoir, le long des petits platanes, Gervaise se sentait seule et abandonnee. Ces echappees d'avenues, tout la-bas, lui vidaient l'estomac davantage; et dire que, parmi ce flot de monde, ou il y avait pourtant des gens a leur aise, pas un chretien ne devinait sa situation et ne lui glissait dix sous dans la main! Oui, c'etait trop grand, c'etait trop beau, sa tete tournait et ses jambes s'en allaient, sous ce pan demesure de ciel gris, tendu au-dessus d'un si vaste espace. Le crepuscule avait cette sale couleur jaune des crepuscules parisiens, une couleur qui donne envie de mourir tout de suite, tellement la vie des rues semble laide. L'heure devenait louche, les lointains se brouillaient d'une teinte boueuse. Gervaise, deja lasse, tombait justement en plein dans la rentree des ouvriers. A cette heure, les dames en chapeau, les messieurs bien mis habitant les maisons neuves, etaient noyes au milieu du peuple, des processions d'hommes et de femmes encore blemes de l'air vicie des ateliers. Le boulevard Magenta et la rue du Faubourg-Poissonniere en lachaient des bandes, essoufflees de la montee. Dans le roulement plus assourdi des omnibus et des fiacres, parmi les baquets, les tapissieres, les fardiers, qui rentraient vides et au galop, un pullulement toujours croissant de blouses et de bourgerons couvrait la chaussee. Les commissionnaires revenaient, leurs crochets sur les epaules. Deux ouvriers, allongeant le pas, faisaient cote a cote de grandes enjambees, en parlant tres fort, avec des gestes, sans se regarder; d'autres, seuls, en paletot et en casquette, marchaient au bord du trottoir, le nez baisse; d'autres venaient par cinq ou six, se suivant et n'echangeant pas une parole, les mains dans les poches, les yeux pales. Quelques-uns gardaient leurs pipes eteintes entre les dents. Des macons, dans un sapin, qu'ils avaient frete a quatre, et sur lequel dansaient leurs auges, passaient en montrant leurs faces blanches aux portieres. Des peintres balancaient leurs pots a couleur; un zingueur rapportait une longue echelle, dont il manquait d'eborgner le monde; tandis qu'un fontainier, attarde, avec sa boite sur le dos, jouait l'air du bon roi Dagobert dans sa petite trompette, un air de tristesse au fond du crepuscule navre. Ah! la triste musique, qui semblait accompagner le pietinement du troupeau, les betes de somme se trainant, ereintees! Encore une journee de finie! Vrai, les journees etaient longues et recommencaient trop souvent. A peine le temps de s'emplir et de cuver son manger, il faisait deja grand jour, il fallait reprendre son collier de misere. Les gaillards pourtant sifflaient, tapant des pieds, filant raides, le bec tourne vers la soupe. Et Gervaise laissait couler la cohue, indifferente aux chocs, coudoyee a droite, coudoyee a gauche, roulee au milieu du flot; car les hommes n'ont pas le temps de se montrer galants, quand ils sont casses en deux de fatigue et galopes par la faim.
Brusquement, en levant les yeux, la blanchisseuse apercut devant elle l'ancien hotel Boncoeur. La petite maison, apres avoir ete un cafe suspect, que la police avait ferme, se trouvait abandonnee, les volets couverts d'affiches, la lanterne cassee, s'emiettant et se pourrissant du haut en bas sous la pluie, avec les moisissures de son ignoble badigeon lie de vin. Et rien ne paraissait change autour d'elle. Le papetier et le marchand de tabac etaient toujours la. Derriere, par-dessus les constructions basses, on apercevait encore des facades lepreuses de maisons a cinq etages, haussant leurs grandes silhouettes delabrees. Seul, le bal du Grand-Balcon n'existait plus; dans la salle aux dix fenetres flambantes venait de s'etablir une scierie de sucre, dont on entendait les sifflements continus. C'etait pourtant la, au fond de ce bouge de l'hotel Boncoeur, que toute la sacree vie avait commence. Elle restait debout, regardant la fenetre du premier, ou une persienne arrachee pendait, et elle se rappelait sa jeunesse avec Lantier, leurs premiers attrapages, la facon degoutante dont il l'avait lachee. N'importe, elle etait jeune, tout ca lui semblait gai, vu de loin. Vingt ans seulement, mon Dieu! et elle tombait au trottoir. Alors, la vue de l'hotel lui fit mal, elle remonta le boulevard du cote de Montmartre.
Sur les tas de sable, entre les bancs, des gamins jouaient encore, dans la nuit croissante. Le defile continuait, les ouvrieres passaient, trottant, se depechant, pour rattraper le temps perdu aux etalages; une grande, arretee, laissait sa main dans celle d'un garcon, qui l'accompagnait a trois portes de chez elle; d'autres, en se quittant, se donnaient des rendez-vous pour la nuit, au Grand Salon de la Folie ou a la Boule noire. Au milieu des groupes, des ouvriers a facon s'en retournaient, leurs toilettes pliees sous le bras. Un fumiste, attele a des bricoles, tirant une voiture remplie de gravats, manquait de se faire ecraser par un omnibus. Cependant, parmi la foule plus rare, couraient des femmes en cheveux, redescendues apres avoir allume le feu, et se hatant pour le diner; elles bousculaient le monde, se jetaient chez les boulangers et les charcutiers, repartaient sans trainer, avec des provisions dans les mains. Il y avait des petites filles de huit ans, envoyees en commission, qui s'en allaient le long des boutiques, serrant sur leur poitrine de grands pains de quatre livres aussi hauts qu'elles, pareils a de belles poupees jaunes, et qui s'oubliaient pendant des cinq minutes devant des images, la joue appuyee contre leurs grands pains. Puis, le flot s'epuisait, les groupes s'espacaient, le travail etait rentre; et, dans les flamboiements du gaz, apres la journee finie, montait la sourde revanche des paresses et des noces qui s'eveillaient.
Ah! oui, Gervaise avait fini sa journee! Elle etait plus ereintee que tout ce peuple de travailleurs, dont le passage venait de la secouer. Elle pouvait se coucher la et crever, car le travail ne voulait plus d'elle, et elle avait assez peine dans son existence, pour dire: " A qui le tour? moi, j'en ai ma claque! " Tout le monde mangeait, a cette heure. C'etait bien la fin, le soleil avait souffle sa chandelle, la nuit serait longue. Mon Dieu! s'etendre a son aise et ne plus se relever, penser qu'on a remise ses outils pour toujours et qu'on fera la vache eternellement! Voila qui est bon, apres s'etre esquintee pendant vingt ans! Et Gervaise, dans les crampes qui lui tordaient l'estomac, pensait malgre elle aux jours de fete, aux gueuletons et aux rigolades de sa vie. Une fois surtout, par un froid de chien, un jeudi de la mi-careme, elle avait joliment noce. Elle etait bien gentille, blonde et fraiche, en ce temps-la. Son lavoir, rue Neuve, l'avait nommee reine, malgre sa jambe. Alors, on s'etait balade sur les boulevards, dans des chars ornes de verdure, au milieu du beau monde qui la reluquait joliment. Des messieurs mettaient leurs lorgnons comme pour une vraie reine. Puis, le soir, on avait fichu un balthazar a tout casser, et jusqu'au jour on avait joue des guiboles. Reine, oui, reine! avec une couronne et une echarpe, pendant vingt-quatre heures, deux fois le tour du cadran! Et, alourdie, dans les tortures de sa faim, elle regardait par terre, comme si elle eut cherche le ruisseau ou elle avait laisse choir sa majeste tombee.
Elle leva de nouveau les yeux. Elle se trouvait en face des abattoirs qu'on demolissait; la facade eventree montrait des cours sombres, puantes, encore humides de sang. Et, lorsqu'elle eut redescendu le boulevard, elle vit aussi l'hopital de Lariboisiere, avec son grand mur gris, au-dessus duquel se depliaient en eventail les ailes mornes, percees de fenetres regulieres; une porte, dans la muraille, terrifiait le quartier, la porte des morts, dont le chene solide, sans une fissure, avait la severite et le silence d'une pierre tombale. Alors, pour s'echapper, elle poussa plus loin, elle descendit jusqu'au pont du chemin de fer. Les hauts parapets de forte tole boulonnee lui masquaient la voie; elle distinguait seulement, sur l'horizon lumineux de Paris, l'angle elargi de la gare, une vaste toiture, noire de la poussiere du charbon; elle entendait, dans ce vaste espace clair, des sifflets de locomotives, les secousses rythmees des plaques tournantes, toute une activite colossale et cachee. Puis, un train passa, sortant de Paris, arrivant avec l'essoufflement de son baleine et son roulement peu a peu enfle. Et elle n'apercut de ce train qu'un panache blanc, une brusque bouffee qui deborda du parapet et se perdit. Mais le pont avait tremble, elle-meme restait dans le branle de ce depart a toute vapeur. Elle se tourna, comme pour suivre la locomotive invisible, dont le grondement se mourait. De ce cote, elle devinait la campagne, le ciel libre, au fond d'une trouee, avec de hautes maisons a droite et a gauche, isolees, plantees sans ordre, presentant des facades, des murs non crepis, des murs peints de reclames geantes, salis de la meme teinte jaunatre par la suie des machines. Oh! si elle avait pu partir ainsi, s'en aller la-bas, en dehors de ces maisons de misere et de souffrance! Peut-etre aurait-elle recommence a vivre. Puis, elle se retourna lisant stupidement les affiches collees contre la tole. Il y en avait de toutes les couleurs. Une, petite, d'un joli bleu, promettait cinquante francs de recompense pour une chienne perdue. Voila une bete qui avait du etre aimee!