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Le grand livre [Doomsday Book - fr]

Электронная книга - «Le grand livre [Doomsday Book - fr]». Краткое содержание книги:

Quoi de plus naturel, au XXIe siècle, que d’utiliser des transmetteurs temporels pour envoyer des historiens vérifier sur place l’idée qu’ils se font du passé ?
Kivrin Engle, elle, a choisi l’an 1320, afin d’étudier les us et coutumes de cette époque fascinante qu’aucun de ses contemporains n’a encore visitée : le Moyen Age.
Le grand jour est arrivé, tous sont venus assister au départ : Gilchrist, le directeur d’études de Kivrin ; l’archéologue Lupe Montoya, le docteur Ahrens ; sans oublier ce bon professeur Dunworthy, qui la trouve trop jeune et inexpérimentée pour se lancer dans pareille aventure et qui s’inquiète tant pour elle.
Ses craintes sont ridicules, le professeur Gilchrist a tout prévu ! Tout, mais pas le pire…
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Elle savait que sur les conseils de son médecin le pape s’était enfermé dans une pièce où deux grands feux brûlaient en permanence. Le Souverain Pontife n’était pas tombé malade et des historiens pensaient que la température élevée avait tué les bacilles. Kivrin estimait quant à elle qu’il avait dû son salut à son isolement mais elle était bien décidée à ne rien négliger et elle alimenta consciencieusement les flammes.

Le père Roche alla dire les matines, bien qu’il fût près de midi. La cloche éveilla Agnès.

— Qui a renversé les bancs ? demanda-t-elle en courant vers la barricade.

— Tu ne dois pas franchir cette barrière, lui dit Kivrin. Reste auprès de ta grand-mère.

La fillette grimpa malgré tout sur un banc pour regarder ce qu’il y avait au-delà du plateau de la table.

— Vous avez descendu Rosemonde. Est-elle morte ?

— Elle est très malade. N’approche pas. Va jouer avec ta charrette.

— Je veux voir ma sœur, rétorqua l’enfant en enjambant l’obstacle.

— Non ! lui cria Kivrin. Va t’asseoir à côté de Dame Imeyne !

Agnès en resta bouche bée puis éclata en sanglots.

— Je veux voir Rosemonde ! gémit-elle.

Mais elle obtempéra.

Roche revint.

— Le fils aîné d’Ulf est malade. Il a lui aussi un furoncle.

Deux nouveaux cas se déclarèrent dans la matinée, et un autre dans l’après-midi. Seule l’épouse de l’intendant n’avait pas de bubons ou de petites excroissances sur les glandes lymphatiques.

Kivrin alla la voir en compagnie du père Roche. La femme allaitait son bébé. Son visage était encore plus émacié, mais elle ne toussait pas ni ne vomissait. Kivrin espéra qu’il s’agissait malgré tout de la forme bubonique de cette maladie.

— Couvrez votre bouche et votre nez avec un linge, dit-elle au mari. Donnez au nourrisson du lait de vache. Eloignez-le de sa mère.

Mais elle n’entretenait aucun espoir. Six enfants vivaient dans ces deux pièces. Mon Dieu, faites que ce ne soit pas la peste pulmonaire ! pria-t-elle. Faites qu’ils n’en meurent pas tous !

Au moins Agnès n’était-elle pas en danger. Depuis que Kivrin s’était emportée contre elle, la fillette restait à bonne distance de la barricade. Elle avait alors fixé Kivrin avec une hargne qui eût été comique en d’autres circonstances, puis elle était montée chercher sa charrette dans la soupente et l’avait fait rouler sur la grande table utilisée pour le festin.

À son réveil, Rosemonde réclama à boire d’une voix rauque. Dès que Kivrin lui eut donné de l’eau, elle se rendormit paisiblement. Même le clerc sommeilla et Kivrin s’assit au chevet de Rosemonde.

Elle aurait dû rejoindre Roche pour l’aider à s’occuper des enfants de l’intendant, ou tout au moins s’assurer qu’il portait son masque et se lavait les mains, mais elle se sentait trop lasse. Je suis certaine que si je pouvais m’allonger une minute je trouverais une solution, pensa-t-elle.

— Je vais aller voir la tombe de Blackie, déclara Agnès.

Kivrin émergea de sa torpeur et regarda l’enfant. Elle avait mis sa cape rouge et s’était rapprochée de la barricade.

— Vous aviez promis de m’y conduire.

— Parle moins fort, tu vas réveiller ta sœur.

Agnès se mit à pleurer. Ce n’était pas la plainte assourdissante qui lui servait à imposer ses volontés mais des sanglots silencieux. Elle était à bout de nerfs, elle aussi. Laissée seule tout le jour, oubliée par les adultes affairés et effrayés. Pauvre enfant.

— Vous aviez promis, répéta Agnès.

— Je dois rester ici, expliqua Kivrin d’une voix douce. Mais je vais te raconter une histoire. Si tu ne fais plus un bruit. Nous ne devons pas réveiller ta sœur ou le clerc.

Agnès s’essuya le nez du dos de la main.

— Les mésaventures de la jeune fille entêtée ? s’enquit-elle en un murmure théâtral.

— Oui, chuchota Kivrin.

Agnès alla prendre sa charrette, revint et grimpa sur le banc afin d’escalader la barricade.

— Assieds-toi derrière le plateau de la table. Je serai ici, de l’autre côté.

La fillette se renfrogna et protesta :

— Je n’entendrai rien.

— Bien sûr que si, si tu ne dis pas un mot.

Agnès obtempéra. Elle posa Charrette sur le sol et lui intima :

— Reste tranquille.

Kivrin jeta un coup d’œil aux malades puis alla s’installer contre le grand panneau de bois, à bout de forces.

— Il était une fois, dans une contrée lointaine… lui souffla Agnès.

— Il était une fois, dans une contrée lointaine, une belle demoiselle qui vivait à l’orée d’une immense forêt…

— Son père lui disait souvent : « Ne va pas dans les bois », mais elle était entêtée et ne l’écoutait pas.

— Elle était entêtée et ne l’écoutait pas. Elle mit son manteau…

— Son manteau rouge avec un capuchon. Et elle s’éloigna sans prêter attention aux avertissements de son père.

Sans faire cas des avertissements de M. Dunworthy. « Il ne m’arrivera rien, lui avait-elle affirmé. Je sais me débrouiller toute seule. »

— Elle aurait dû l’écouter, n’est-ce pas ? demanda Agnès.

— Elle était curieuse et n’avait pas l’intention de s’attarder dans la forêt.

— Elle a eu tort, jugea Agnès. Moi, je ne l’aurais pas fait. Les bois sont obscurs.

— Très obscurs, et on y entend des bruits terrifiants.

— Les loups, décida Agnès.

Des bruissements indiquèrent à Kivrin qu’elle se collait au plateau, pour se rapprocher d’elle. Elle l’imagina, recroquevillée, les jambes pliées, sa charrette serrée contre sa poitrine.

— La belle demoiselle prit peur et voulut rentrer chez elle, mais la pénombre dissimulait le sentier qu’elle avait suivi. Brusquement, elle vit une ombre bondir vers elle !

— Un loup.

— Non. C’était un ours, qui lui demanda d’une grosse voix : « Que fais-tu dans mon domaine ? »

— Elle a dû être terrifiée, commenta Agnès.

— On le serait à moins. « Oh, monsieur l’Ours, par pitié, ne me dévorez pas ! fit-elle. Je me suis égarée et je ne retrouve pas mon chemin. » Par chance, ce gros ours était un gentil ours et il lui répondit : « Je t’aiderai à sortir de cette forêt. — Comment ? Tout est si sombre, ici ! — « Nous allons le demander au hibou. Il voit clair dans la nuit. »

Inventer cette histoire la distrayait, lui changeait les idées. Agnès cessa bientôt d’intervenir et Kivrin se leva pour regarder par-dessus la barricade, sans interrompre pour autant son récit.

— « Sais-tu comment sortir de ces bois ? » demanda l’ours au corbeau. « Certes », lui affirma l’oiseau.

Agnès dormait, appuyée contre le plateau de bois, le jouet serré contre sa poitrine.

Kivrin eût voulu la couvrir, mais elle ne l’osait pas. Toutes les couvertures devaient grouiller de bacilles. Elle regarda Dame Imeyne qui priait dans un angle de la salle, le visage tourné vers le mur.

— Dame Imeyne, appela-t-elle doucement.

Mais la vieille femme ne parut pas l’entendre.

Kivrin alimenta le feu puis se rassit contre la table et inclina la tête en arrière.

— « Je connais le chemin qui mène à la clairière, dit le corbeau. Je vais vous servir de guide. » Mais il s’envola au-dessus de la ramure des arbres et s’éloigna à tire-d’aile, si vite qu’ils ne purent le suivre.

Elle dut s’assoupir car, lorsqu’elle rouvrit les yeux, le feu mourait et son cou était ankylosé. Rosemonde et Agnès dormaient toujours, mais le clerc était éveillé. Il l’appela, sans que ses propos soient compréhensibles. Le duvet blanc recouvrait toute sa langue et son haleine était si pestilentielle qu’elle dut détourner la tête pour prendre une inspiration. Le bubon suintait à nouveau, un fluide sombre et épais à la puanteur de viande avariée. Kivrin changea son pansement, en serrant les dents pour ne pas rendre, puis elle alla poser le bandage souillé dans un coin et sortit se laver les mains.

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